Le Parcours Révolutionnaire d'Alfonso Cano et l'Épopée des FARC en Colombie

La Colombie, terre de contrastes saisissants, abrite des merveilles naturelles d'une beauté époustouflante, à l'image de Caño Cristales. Surnommée « la rivière qui s’est enfuie au paradis » et la « rivière aux cinq couleurs », cette voie d'eau ne dévoile son spectacle chromatique unique qu'à l'approche de l'automne. Toute l'année, son eau cristalline s'écoule, mettant en valeur les rochers couverts de mousse. Mais ce qui se produit ensuite est une véritable explosion de couleurs : les verts ternes se transforment en teintes dynamiques, tandis que des spécimens d’algues s’illuminent en rouge vif, en violet, avec des tons de magenta. Une chose est sûre, cette rivière est peut-être la plus jolie sur terre pendant cette période précise. Pourtant, au-delà de ces paysages idylliques, l'histoire récente de la Colombie a été profondément marquée par un conflit armé interne d'une ampleur considérable, où des figures révolutionnaires, telles qu'Alfonso Cano, ont joué des rôles centraux au sein des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

La Naissance de la Rébellion Armée : De la Violencia aux FARC

Les racines profondes du conflit colombien et l'émergence des FARC plongent dans une période de troubles politiques et sociaux intenses, connue sous le nom de "La Violencia". Le point de départ est souvent associé à l'assassinat, le 9 avril 1948 à Bogota, de Jorge Eliécer Gaitán. Cet avocat marxiste et leader libéral, qui avait tenté de mobiliser les classes populaires contre l'oligarchie dominante, a vu sa mort déclencher des émeutes sanglantes, connues sous le nom d'« El Bogotazo », dans la capitale et dans les grandes villes du pays. Ces révoltes, suivies d'une répression d'une violence inouïe, ont ouvert une période de guerre civile larvée d'une cruauté extrême, la « Violencia », qui a fait plus de 200 000 morts.

Face à cette répression militaire généralisée, des milices d'autodéfense paysannes, à la fois libérales et communistes, ont commencé à apparaître dans les années 1950. Ces groupes, refusant de remettre leurs armes en échange d'une amnistie proposée par le gouvernement, ont choisi de se réfugier dans le maquis. C'est dans ce contexte qu'elles ont constitué une éphémère « République indépendante de Marquetalia », laquelle fut durement réprimée par les forces armées colombiennes, avec l'aide des États-Unis.

C'est sur les rescapés de ces milices que le Parti communiste colombien (PCC) s'est appuyé en 1964 pour fonder les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Jacobo Arenas (1917-1990) est désigné comme l'artisan ayant transformé cette organisation en la branche armée paysanne du PCC, marquant ainsi le début officiel de la guérilla la plus importante de la Colombie.

Idéologie, Objectifs et Alliances de la Guérilla

Ancrées dans la pauvreté endémique du monde rural colombien, les FARC se sont initialement définies comme une organisation politico-militaire d'orientation marxiste-léniniste, inspirée par les principes bolivariens. Elles ont affirmé, dès leur constitution, œuvrer pour la défense des paysans pauvres contre les classes de riches et s'opposer fermement à l'influence des États-Unis en Colombie, à la privatisation de l'exploitation des ressources naturelles et aux multinationales.

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Cette période a également vu la formation d'autres groupes armés en Colombie, chacun avec ses propres affiliations idéologiques et stratégies. L'Armée de libération nationale (ELN), une guérilla pro-castriste, a été fondée en 1966. En 1967, l'Armée populaire de libération (EPL) a vu le jour, s'inspirant du maoïsme. Plus tard, en 1973, le Mouvement révolutionnaire du 19 avril (M-19), un groupe populiste de gauche, s'est distingué en privilégiant la guérilla urbaine. Ces diverses formations soulignent la complexité du paysage insurrectionnel colombien, où les FARC se sont néanmoins imposées comme la force dominante.

L'Évolution du Financement et de la Structure Militaire

Les décennies suivantes ont vu une transformation significative de la nature et du financement des FARC. Dans les années 1980, la Colombie est devenue le premier producteur mondial de cocaïne, et l'argent sale issu du narcotrafic a commencé à corrompre toutes les couches de la société. Plus lucratif que l'« impôt révolutionnaire » traditionnellement perçu, le narcotrafic est rapidement devenu la première source de revenus des FARC. Cette évolution a modifié singulièrement la nature de la guérilla et, par ricochet, les motivations de ses combattants. En cédant aux narcotrafiquants une partie des territoires qu'elles contrôlaient, les FARC obtenaient, en contrepartie, une part substantielle des bénéfices générés par ce commerce illicite.

Parallèlement à cette mutation économique, l'organisation militaire des FARC a également évolué. En 1982, alors qu'elles comptaient quelque 2 000 guérilleros, les FARC ont réorganisé leur appareil militaire, ajoutant à leur sigle celui d’Armée du Peuple (EP). Elles sont ainsi devenues une force structurée en fronts, opérant sous l’autorité d’un état-major centralisé, renforçant leur capacité opérationnelle sur l'ensemble du territoire colombien.

Les Premières Tentatives de Paix et Le Drame de l'Union Patriotique

Malgré leur engagement dans la lutte armée, les FARC ont participé à plusieurs tentatives de pacification. À la faveur d'une tentative de pacification nationale sans précédent, lancée par le président conservateur Belisario Betancur (1982-1986), les FARC ont signé l’accord de cessez-le-feu de La Uribe en 1984. Cet accord engageait la guérilla à mettre fin aux enlèvements, un fléau qui allait par la suite marquer douloureusement l'histoire du pays. L'année suivante, en 1985, les FARC ont même formé une coalition électorale avec les communistes, l'Union Patriotique (UP), dans l'espoir d'une participation politique légale.

Cependant, ce processus de paix a été tragiquement compromis par l'assassinat systématique, entre 1985 et 1994, de nombreux militants et dirigeants de l'UP par des groupes paramilitaires. Cette vague de violence politique a fait plus de 3 000 morts et 1 000 « disparus », parmi lesquels figuraient deux candidats à la présidence de la République et une centaine d'élus. L'ampleur de cette répression a eu pour conséquence de conforter la conviction des FARC de la nécessité de poursuivre la lutte armée pour parvenir à prendre le pouvoir, sapant les efforts de dialogue.

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Escalade du Conflit et Cycles de Négociations Avortées

Les années suivantes ont été marquées par une intensification du conflit et de nouvelles tentatives de pourparlers de paix, souvent infructueuses. En 1998, le président conservateur Andrés Pastrana Arango a engagé des pourparlers difficiles avec les FARC, leur proposant un plan de paix qui visait à lutter contre le trafic de drogue et à mettre fin à la violence armée. Dans le cadre de ces discussions, les FARC ont obtenu le contrôle administratif d'une zone démilitarisée de 42 000 km² dans le sud-ouest du pays. Cette concession, d'une ampleur considérable, a cependant provoqué la colère des mouvements paramilitaires, qui se sont sentis marginalisés par cette décision.

Le processus de paix a subi un coup fatal en juillet 2000, lorsque l'administration Clinton a octroyé une aide exceptionnelle de 1,3 milliard de dollars pour financer la lutte contre le narcotrafic et les guérillas, dans le cadre du « Plan Colombie ». Cette intervention militaire et financière a eu pour effet de renvoyer les FARC dans une lutte armée renforcée. Le processus de paix, déjà moribond, a été définitivement enterré par son initiateur, le président Pastrana, le 20 février 2002.

Le lendemain, le 23 février 2002, la Franco-Colombienne Íngrid Betancourt, candidate des Verts à l'élection présidentielle de mai, ainsi que sa directrice de campagne Clara Rojas, ont été enlevées. Elles faisaient partie des 59 otages politiques, parmi lesquels figuraient Gilberto Echeverri (ancien ministre de la Défense), une vingtaine d'élus locaux, et 34 soldats et policiers, que les FARC détenaient. Le groupe revendiquait également la détention d'environ 800 otages civils pour lesquels il exigeait une rançon. Les FARC ont régulièrement réclamé la démilitarisation de deux zones dans les municipalités de Pradera et de Florida en échange de la liberté de 500 guérilleros incarcérés, une condition qui allait devenir un point de blocage majeur.

La Fermeté du Gouvernement Uribe et la Libération d'Otages

En réponse à la recrudescence de l'activité des FARC, une campagne anti-terroriste d'envergure, baptisée « Plan Patriota », a été lancée en 2004 conjointement par le gouvernement colombien et les États-Unis. Face à cette offensive, les FARC se sont dissimulées dans les montagnes et les jungles, d'où elles ont multiplié leurs attaques, adoptant des tactiques de guérilla plus mobiles et insaisissables.

Les efforts pour la libération des otages ont connu des avancées et des reculs. Si, en juin 2005, le gouvernement colombien a libéré une cinquantaine de guérilleros, la situation s'est de nouveau bloquée avec la mort, dans des circonstances non élucidées, de 11 députés de l'assemblée départementale du Valle del Cauca en 2007. Ces députés étaient détenus par les rebelles depuis avril 2002.

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Fin août 2007, le président Uribe a accepté la médiation de son homologue vénézuélien, Hugo Chávez, dans l'espoir de parvenir à un accord humanitaire concernant l'échange de 500 guérilleros emprisonnés contre 39 otages politiques. Cette initiative a été appuyée notamment par la France. Plusieurs libérations ont eu lieu par la suite : le 10 janvier 2008, celles de Clara Rojas et de Consuelo González ont été suivies, le 27 février, par la libération de quatre autres otages. Le 2 juillet de la même année, l'opération Jaque a permis la libération spectaculaire de quinze otages, dont Íngrid Betancourt, trois otages américains et onze militaires colombiens.

L'Ascension et le Profil d'Alfonso Cano

Guillermo León Sáenz, plus connu sous son nom de guerre « Alfonso Cano », est une figure emblématique de la guérilla colombienne. Il a fait figure d'intellectuel urbain au sein des FARC, une guérilla principalement rurale. Né à Bogota dans une famille aisée, il a poursuivi des études d'anthropologie à l'Université nationale. Selon le cinéaste Lisandro Duque, qui fut son camarade de classe et de parti, Alfonso Cano était un « type extrêmement studieux, militant de la Jeunesse communiste qui, comme tout le monde, aimait les fêtes et les filles ». Cependant, Duque précise qu'il n'était « pas un type charismatique capable de haranguer une AG, non. Il était fait pour écrire. »

À la fin de ses études, le jeune anthropologue est parti pour l'Europe, séjournant d'abord en Union soviétique, puis quelques mois en France. À son retour en Colombie, accusé de complicité avec les FARC, il a passé plusieurs mois en prison avant d'être amnistié. C'est après cette période qu'il a pris les armes pour de bon. Cette décision était, selon M. Duque, « terriblement banale » dans le contexte des années 1970, où « la lutte armée était perçue par beaucoup d'universitaires colombiens comme la forme la plus noble d'engagement politique ».

Alfonso Cano, un bon marxiste, a gravi rapidement les échelons au sein des FARC. Dès 1990, il est entré au « secrétariat », l'organe de direction collective de l'organisation. Il a été désigné par deux fois, en 1991 et 1992, pour tenter de négocier la paix avec le gouvernement colombien, sans succès. Au cours des pourparlers de paix menés entre 1998 et 2002 dans la région du Caguán, qui se sont avérés tout aussi infructueux que les précédents, il a gardé un profil discret et a pratiqué avec constance une communication très prudente.

Beaucoup ont voulu voir dans la nomination de « Cano » à la tête des FARC en mai 2008 - après le décès de Manuel Marulanda Vélez, le fondateur historique du mouvement - une possibilité d'ouverture et un signe positif en faveur de la paix, étant donné qu'on le disait plus politique que ses pairs. Cependant, il n'en fut rien. Lisandro Duque a souligné que « dès qu'il est devenu grand chef, Cano a eu toute l'armée aux trousses. Il a passé plus de temps à fuir qu'à diriger de fait son organisation. » Malgré cela, Alfonso Cano, visé par 200 mandats d'arrêt, s'est révélé un meilleur stratège qu'on ne l'imaginait. Sous sa direction, les FARC se sont restructurées en petites unités extrêmement mobiles, reprenant de l'activité dans le sud-ouest du pays.

Les Coups Durs contre les FARC et la Traque des Dirigeants

Les années 2000 ont marqué une période de forte pression militaire sur les FARC, sous la présidence d'Álvaro Uribe (2002-2010), qui s'était juré de venir à bout de l'organisation. Dix ans d'offensive militaire sans répit ont sérieusement affaibli les rebelles. Les FARC, qui disposaient de 17 000 hommes en armes en 2002, n'en comptaient plus que 8 000 ou 9 000 en 2010, selon des chiffres officiels. L'analyste Leon Valencia relativisait ce nombre en affirmant que « c'est encore beaucoup », compte tenu de la capacité des guérilleros à durer en Colombie.

Plusieurs dirigeants clés de l'organisation ont été éliminés ou sont décédés au cours de cette période. Le 1er mars 2008, Raúl Reyes, le numéro 2 des FARC, a été tué lors d'un raid de l'armée colombienne contre un camp de la rébellion situé en Équateur. En mai de la même année, le décès de Manuel Marulanda Vélez, le fondateur historique du mouvement, a été annoncé, marquant la fin d'une ère. En septembre 2010, c'est le chef militaire et stratège de l'organisation, Jorge Briceño, alias « Le Mono Jojoy », qui a trouvé la mort sous les bombes de l'armée. Des dizaines de chefs locaux ont également été éliminés, et des centaines de guérilleros ont choisi de se rendre. Conforté par ces succès dans sa politique de fermeté, le président Uribe a écarté dans un premier temps tout échange de prisonniers, exigeant la libération unilatérale de l’ensemble des militaires et policiers aux mains de la guérilla. En mars 2010, il a même ordonné la capture d'Alfonso Cano.

La Mort d'Alfonso Cano : Un Tournant Décisif

La mort d'Alfonso Cano, chef des FARC, a constitué un coup très dur pour l'organisation de guérilla d'extrême gauche. Les autorités militaires colombiennes ont annoncé sa mort dans un accrochage survenu le vendredi 4 novembre 2011. Alfonso Cano, 63 ans, dirigeait les FARC depuis 2008, succédant à Manuel Marulanda Vélez. Sa disparition, si elle ne devait pas mettre fin à la rébellion née une cinquantaine d'années auparavant, allait rendre plus difficiles les actions d'envergure qui avaient fait sa notoriété. Le gouvernement avait d'ailleurs offert 3,7 millions de dollars pour tout renseignement menant à sa capture.

Le président Juan Manuel Santos, élu en 2010, a qualifié la mort de Cano de « coup le plus dur jamais porté aux FARC », félicitant son armée tard dans la nuit du vendredi au samedi. C'était la première fois qu'un chef des FARC était tué dans une opération militaire, Manuel Marulanda étant mort de vieillesse. L'armée colombienne le traquait depuis des mois, et les télévisions et radios colombiennes ont interrompu leurs programmes pour couvrir en direct cet « événement historique ».

Le chef guérillero, de son vrai nom Guillermo León Sáenz, a été tué vendredi matin dans le département du Cauca, dans le sud-ouest du pays. Selon les informations disponibles fournies par l'armée et le ministre de la Défense, Juan Carlos Pinzón, l'opération ayant mené jusqu'à lui avait débuté par d'intenses bombardements dans le département de Cauca, l'un des fiefs traditionnels de la guérilla. Le chef guérillero, retrouvé imberbe alors qu'il avait longtemps arboré une barbe fournie, aurait été blessé à l'aube lors d'un bombardement aérien. Il a trouvé la mort quelques heures plus tard au cours d'un affrontement avec des troupes au sol. Sa compagne et son opérateur radio ont également été tués. M. Pinzón a indiqué que les renseignements fournis par des déserteurs et indicateurs de la guérilla auraient été décisifs pour le succès de l'opération, et il a appelé les rebelles encore en armes à se rendre. Une autopsie médico-légale était prévue à la morgue de Popayán pour déterminer les causes exactes de sa mort, vraisemblablement causée par « une arme à feu ».

La mort d'Alfonso Cano a représenté une victoire militaire et politique de choix pour le président Juan Manuel Santos. Elle est intervenue alors que son prédécesseur, Álvaro Uribe, se montrait de plus en plus critique, contestant les résultats de l'actuel gouvernement en matière de sécurité, et venait de déclarer que l'armée colombienne avait perdu le moral.

La question de la succession de Cano s'est posée avec acuité, la liste des guérilleros historiques capables de s'imposer aux troupes s'étant terriblement réduite. Alfredo Angel, analyste indépendant en matière de sécurité, a expliqué à Reuters qu'« il n'y a aucun dirigeant possédant le charisme de Cano et il sera difficile de le remplacer. À court terme, il y aura un manque de 'leadership'. » La crainte d'une fragmentation de la guérilla existait. Les FARC avaient perdu ces quatre dernières années plusieurs dirigeants majeurs et, depuis des mois déjà, les guérilleros agissaient de plus en plus indépendamment les uns des autres, la communication entre leurs chefs devenant difficile avec le renforcement du renseignement colombien. Un signe de l'éclatement de l'organisation était la collaboration occasionnelle des FARC avec l'ELN, un ancien « concurrent » avec qui ils s'entretuaient encore quelques années auparavant.

Alors qu'elles contrôlaient des pans entiers du territoire colombien par le passé, les rebelles étaient désormais principalement présentes dans les régions montagneuses et dans la jungle, leurs actions se réduisant à des attaques sporadiques, loin des opérations d'envergure qui avaient fait leur notoriété. En perte de vitesse et avec des troupes amaigries, le mouvement avait toutefois tenté de repasser à l'offensive au début de l'année 2011, tuant notamment dix soldats colombiens dans une embuscade fin octobre. Les FARC continuaient également à puiser leurs ressources du trafic de cocaïne et des rançons obtenues après des enlèvements, détenant encore une quinzaine de soldats colombiens. Juan Manuel Santos a clairement affirmé qu'il refuserait de négocier tant qu'ils n'auraient pas été libérés.

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