Œuvre universellement connue et reconnue, Pierre et le Loup est un conte musical composé par Sergueï Prokofiev en 1936. Ce chef-d’œuvre a été conçu afin de faire découvrir et familiariser les enfants aux principaux instruments de l’orchestre. En France, elle a été interprétée et enregistrée d’innombrables fois par des artistes prestigieux comme Gérard Philipe mais aussi Jacques Brel, Jacques Higelin, Michel Galabru ou bien plus récemment Lambert Wilson, accompagné de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. C’est un conte qui a servi d’initiation à la musique à beaucoup d’enfants. Chaque personnage y est personnifié par un instrument de musique, et le récit devient ponctué d’intermèdes musicaux les représentant.
Genèse et contexte de création
En 1935, lors d’un voyage à Moscou, Sergueï Prokofiev assiste à des spectacles donnés par le Théâtre Central pour Enfants de Moscou. Ceux-ci lui inspirent la composition de Douze Pièces enfantines pour piano op. 65. L’année suivante, en 1936, la directrice du Théâtre Central, Nathalie Satz, lui propose de composer un conte symphonique pour enfants. Prokofiev, immédiatement séduit par ce projet, écrit à la fois la musique et l’histoire de Pierre et le Loup en seulement une semaine. « Pierre et le Loup est un cadeau non seulement pour les enfants de Moscou mais aussi pour les miens », déclare le compositeur, dont le plus jeune fils est alors âgé de 7 ans. L’œuvre est jouée pour la première fois au Théâtre Central le 2 mai 1936 et rencontre tout de suite un succès immense qui perdure toujours.
Prokofiev n’a jamais eu peur de choquer avec sa musique : même s’il maîtrise parfaitement les codes classiques, il souhaite par-dessus tout créer son propre style ne ressemblant à aucun autre. Pourtant, au moment de la création de Pierre et le Loup, son état d’esprit est un peu différent. Après plusieurs années d’exil, ayant fui la Russie et la guerre civile en 1918, il envisage alors un retour définitif en URSS et s’attache à se rapprocher de l’esprit soviétique. Il souhaite donc que son langage musical puisse être compris de tous : l’œuvre utilise des harmonies simples, des thèmes musicaux très identifiés, mais reste fidèle à ses domaines de prédilection que sont le rythme comme moteur de la phrase ainsi que la multiplicité des thèmes.
La symbolique des instruments et les personnages
Pierre et le Loup est à la fois un conte musical et une œuvre pédagogique : elle a pour but d’aider les enfants à connaître et reconnaître les instruments de musique de l’orchestre, en les associant à des personnages et des animaux. Chaque personnage du conte est représenté par un instrument de l’orchestre : l’oiseau par la flûte, le canard par le hautbois, le chat par la clarinette staccato dans un registre grave, le grand-père par le basson, le loup par des accords de trois cors d’harmonie, Pierre par le quatuor à cordes, les coups de feu des chasseurs par les timbales et la grosse caisse.
Le thème de Pierre est joué par les cordes : la mélodie, au violon, est accompagnée par les autres cordes qui donnent une impression de légèreté. C’est une musique entraînante, joyeuse. Les rythmes pointés et les notes piquées évoquent l’enfant qui marche en sautillant. Le thème de l’oiseau est donné à la flûte traversière, qui joue d’abord complètement seule. C’est le hautbois qui joue le thème du canard : son timbre « nasillard » rappelle les « coin-coin » de l’animal. La mélodie, écrite dans la tessiture grave de l’instrument, est lente et mélancolique. Les notes longues et les mouvements chromatiques donnent l’impression d’une plainte. Le chat est représenté par la clarinette, uniquement accompagnée des pizzicatos de la contrebasse puis de toutes les cordes. Le thème du grand-père est donné au basson dont le timbre sombre, dans son registre grave, donne l’impression d’un bougonnement. Le côté menaçant est rendu par les accents répétés, tandis que le rythme caractéristique court-long évoque le boitement du grand-père. Le loup est représenté par trois cors jouant ensemble, apportant de la profondeur au thème. Celui-ci commence sur un accord long et posé, qui donne un effet théâtral saisissant. Le motif répété, joué en crescendo, est très menaçant. Enfin, les chasseurs sont évoqués par la timbale soliste, dont le roulement en crescendo est accompagné par la caisse claire afin d’amplifier l’effet dramatique.
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Le récit : Une aventure dans les bois
Un matin, le jeune Pierre sort de la maison de son grand-père pour une promenade dans les prés. Il y rencontre un oiseau, un canard et un chat et sympathise avec eux. Mais très vite, il est rappelé à l’ordre par son grand-père. Pierre vit avec son grand-père, qui lui a formellement défendu de s'aventurer dans les bois. Inquiet, le grand-père de Pierre somme le garçon de rentrer immédiatement, craignant que le loup ne surgisse. Il ramène Pierre dans le jardin dont il ferme la barrière à clé. Pour l’aïeul, pas question de laisser trainer le jeune Pierre, alors que le loup rôde. Justement, le loup, il est tout prêt et vient même de ne faire qu’une bouchée du canard !
Une fois son grand-père rentré, Pierre aperçoit effectivement le loup qui arrive et avale le canard. Le loup poursuit le canard et l’avale d’un coup, puis il fait le tour de l’arbre où l’oiseau s’est enfui, et le regarde avec des yeux gourmands. Grimpant dans un arbre dont l’une des branches s’étend jusqu’au mur du jardin, le jeune garçon, aidé de l’oiseau, parvient à capturer le loup avec une corde et un nœud coulant. Il attrape la queue du loup avec la corde et tire de toute ses forces. Lorsque les chasseurs paraissent, Pierre leur annonce qu’ils arrivent trop tard et qu’il a déjà capturé le loup. Il sauve ensuite le loup des chasseurs, préférant le faire enfermer au zoo.
Analyse de la structure narrative et morale
Dans la première partie, l’auditeur peut entendre la présentation des personnages qui apparaissent dans cet ordre : Pierre (les instruments à cordes), l’oiseau (la flûte traversière), le canard (le hautbois), le chat (la clarinette), le grand-père (le basson), le loup (les cors). Dans la partie centrale se noue l’action, déclenchée par l’arrivée du loup : il brise l’harmonieux équilibre que formaient les animaux dans le pré. Enfin, l’arrivée des chasseurs permet à Prokofiev d’illustrer sa morale : le courage et l’habileté de Pierre, qui n’est qu’un enfant, ont prévalu sur la violence des adultes chasseurs.
Pierre et le Loup est-il un spectacle pour enfant ? Oui et non. Oui, parce que ce conte a été écrit pour des enfants, comme l’écrit Prokofiev dans son journal : « Au printemps 1936, j'ai commencé un conte symphonique pour enfants intitulé "Pierre et le Loup", op. 67 ». Mais pas seulement, parce que plus qu’un conte, c’est une vraie fable, avec une morale qui invite le public à se surpasser et met en avant la noble vertu du courage.
Le conte s’arrête ici, laissant l’auditeur en suspens quant à la survie du canard. Certains auteurs ont d'ailleurs réfléchi à cette fin. L’auteur, né en 1951, a d’abord enseigné avant de se consacrer à l’écriture et la traduction de livres pour enfants. Les deux hommes insistent sur leur « collaboration », l’idée d’inclure une suite venant du compositeur, qui confie : « Avec cette fin, on ne se mettait pas vraiment à la place des animaux, ce qui me manquait un peu. Et laisser le canard vivant dans le ventre du loup dans un zoo, je pensais que ce n’était pas une fin acceptable ».
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