Bosse-de-Nage : Explorations Abrasives et Émotionnelles au-delà des Flammes du Black Metal

Le groupe californien Bosse-de-Nage, nommé en référence à un personnage grotesque d’Alfred Jarry, se distingue depuis sa formation en 2006 par une approche expérimentale et exigeante du black metal. Originaires de la Bay Area de San Francisco, ces musiciens ont su développer un son unique, souvent qualifié de post-black metal ou de blackgaze, qui transcende les conventions pour offrir une expérience auditive à la fois abrasive et profondément émotionnelle. Leur discographie, bien que parfois difficile d'accès pour les non-initiés, a toujours été conçue comme une invitation à l'écoute attentive et à la découverte de couches musicales et thématiques inattendues.

Identité Enigmatique et Références Littéraires Fondatrices

L'identité de Bosse-de-Nage est intrinsèquement liée à une forme d'énigme et de discrétion. Les membres du groupe sont connus uniquement par la première lettre de leurs prénoms, et ils ont toujours privilégié une présence médiatique limitée, se contentant de publications occasionnelles. Cette approche, bien que non inédite dans la scène black metal, leur a permis de se concentrer pleinement sur leur art : la création d'un "blackened shoegaze" frénétique et stimulant, teinté d'influences post-rock, post-hardcore et même screamo.

Le nom même du groupe est une allusion littéraire directe à un personnage des "Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien" d'Alfred Jarry. Bosse-de-Nage, un babouin hydrocéphale et assistant personnel du Dr Faustroll, est célèbre pour son unique réplique : « Ha ha ! ». Cette référence initiale est loin d'être anecdotique ; elle établit un lien profond avec le surréalisme et la pataphysique, qui imprègnent l'œuvre du groupe. L'ouvrage "Ha ha (Le reste est littérature)", qui synthétise les vingt-six paroles de Bosse-de-Nage issues du roman de Jarry, met en lumière la vanité des discours et la futilité du langage, des thèmes qui résonnent avec la philosophie artistique du groupe. Cet ouvrage, paru après plus de soixante-trois ans d'attente, souligne l'aspect intemporel et la portée philosophique que le groupe cherche à explorer, rappelant le caractère sibyllin et l'économie d'annotation qui lui sont propres. La lecture de chaque « ha ha » inviterait ainsi à une réflexion sur la vacuité de la parole, un écho aux paysages sonores souvent vastes et méditatifs de la formation.

Évolution Sonore : Du Post-Black Abrasif aux Nuances Éthérées

Dès leurs débuts, Bosse-de-Nage a cultivé un son distinctif. Le groupe est considéré comme un élément majeur du son post-black, caractérisé par un black metal expérimental qui s'inspire du foisonnement sonore du post-rock. Leur musique est capable d'une expansion progressive aussi bien que d'une contraction intense, se transformant en une masse étouffante de guitares aiguës et de percussions frénétiques.

Leur premier album éponyme, sorti en 2010 sur le petit label The Flenser, bien qu'enregistré en 2007, a posé les bases de leur style. Il a été suivi par "II" l'année suivante, puis "III" en 2012, publié par Profound Lore. Le groupe a également collaboré avec les piliers du blackgaze Deafheaven sur un EP commun en 2012, intitulé simplement "deafheaven/Bosse-de-Nage", pour lequel Bosse-de-Nage a contribué avec un titre original, "A Mimesis of Purpose". Pour ceux qui connaissent Deafheaven, la musique de Bosse-de-Nage est notablement plus sombre, un aspect qui les distingue au sein du genre.

Lire aussi: "Bosse-de-Nage III" : une explication détaillée

L'album "All Fours", sorti en 2015, a marqué un tournant dans leur perception. Pour certains, cet album a constitué un déclic, révélant la richesse de leur approche. Décrit comme "émotif, prenant, surprenant et unique", il a nécessité un effort d'écoute, mais a été jugé "totalement gratifiant". Un critique a même noté qu'il fallait "faire un effort pour comprendre, et ça en vaudra la peine". Contrairement à leurs précédentes sorties, "All Fours" a été perçu comme "bien plus gai" et "bien plus sensuel" que son prédécesseur "III". Il s'éloigne de la mélancolie "tristounette façon randonnée au clair de lune" pour embrasser une atmosphère "plus lumineuse, aérienne, éthérée", presque "chaleureuse, réconfortante et douce". Cet opus est même comparé à des albums phares comme "Sunbather" de Deafheaven ou "Aesthetica" de Liturgy, suggérant une exploration de thèmes de "lumière, d'amour et de sensations charnelles, voire sexuelles". Bien que l'agressivité ne soit pas totalement absente, elle est occultée par une "ambiance barbecue-marshmallows au coin du feu de bois", ce qui a pu dérouter certains fans. Pourtant, cette évolution vers un son "minimaliste composé de teintes nuancées, colorées mais toujours dans des tons pastels doucereux et délicats" a été saluée pour son audace et son inventivité, intégrant des réminiscences Screamo/Emo dans le riffing, comme sur "At Night" ou "A Subtile Change", avec des delays Post qui rappellent des groupes comme God Is An Astronaut ou Isis.

Leur album suivant, "Further Still", sorti après "All Fours", a continué cette exploration de nouvelles avenues sonores. Pour certains, cet album, paru presque une décennie après, a demandé de mettre en pratique la théorie selon laquelle leurs œuvres valent l'effort d'écoute. Il est perçu comme étant également "difficile d'accès", surtout pour ceux qui n'auraient pas accroché aux précédents, mais il présente "un peu moins d'agressivité, un peu plus de place pour respirer". Il a été décrit comme un album qui "vous tiendra occupé un moment", soit pour essayer de le comprendre, soit pour en découvrir les multiples facettes qui se révèlent à chaque écoute.

"Hidden Fires Burn Hottest" : La Renaissance Après une Longue Pause

Après une longue interruption de huit ans, le groupe a finalement fait son grand retour le 6 mars 2026 avec l'album "Hidden Fires Burn Hottest". Ce nouvel opus est le fruit d'une période complexe, marquée par la pandémie de COVID-19, l'engagement des membres dans d'autres projets, et un processus créatif délibérément lent, visant à affiner leur vision artistique. Le titre, "Hidden Fires Burn Hottest", reflète peut-être cette gestation discrète mais intense. Il est décrit comme un album où "le métal ardent de Bosse-de-Nage" se déploie à travers un post-black metal "abrasif et intense". Le critique note que ce sixième album est "moins typé 'blackgaze'" que le précédent, tout en conservant un son distinctif. L'introduction du titre de l'album comme les derniers mots de "Further Still" et l'apparition rapide de "All Fours" sont des tropes musicaux que le groupe utilise avec habileté. L'album semble également approfondir le trope du "Rien n'est plus effrayant", présent dans nombre de leurs paroles, avec un effet "perturbant" attendu.

Leur capacité à créer des compositions épiques est également une constante, avec des titres comme "The Death Posture" (9:21), "Why Am I So Lovely? Because My Master Washes Me" (11:14), "The God Ennui" (10:19), "An Ideal Ledge" (9:20), "A Mimesis of Purpose" (9:04), "Washerwoman" (9:22), et "The Most Modern Staircase" (9:48), qui dépassent régulièrement les neuf minutes. Ces longues pièces musicales permettent au groupe d'explorer des structures complexes et de construire des ambiances immersives.

Influences Littéraires et Thèmes Lyriques Obscurs

Les paroles de Bosse-de-Nage constituent un élément majeur de leur matériel, s'inspirant principalement d'œuvres surréalistes, notamment celles d'Alfred Jarry et de Franz Kafka. Les thèmes explorés dans leurs chansons sont souvent sombres et provocateurs : la dépravation humaine, la folie, le sexe, la mort, la souillure et le corps.

Lire aussi: Notre critique de l'album de Bosse-De-Nage

Leur premier album, par exemple, puise abondamment dans la littérature française. Les paroles des deux premières chansons sont tirées de "Le Mort" de Georges Bataille, tandis que "Excerpt from the 5th Canto" provient des "Chants de Maldoror" du Comte de Lautréamont (traduit par Alexis Lykiard). Deux autres chansons sont des extraits de "Paris Spleen" de Charles Baudelaire. Les deux autres morceaux de cet album contiennent des paroles originales que le chanteur/parolier Bryan Manning a jugées insatisfaisantes et n'a pas publiées, soulignant le souci de qualité et l'importance accordée à la dimension littéraire.

Un personnage récurrent, nommé Marie, est le sujet de plusieurs titres. Elle est une exploration de presque tous les thèmes mentionnés précédemment. Marie est souvent décrite par un narrateur qui pourrait être son amant ou son prétendant. Elle partage de nombreuses similitudes avec Simone, personnage du "Histoire de l'œil" de Georges Bataille, en tant que consort absurdement hédoniste et volontairement dégoûtante d'un narrateur masculin anonyme. Ce n'est pas un hasard, puisque les deux premières chansons où elle apparaît sont des adaptations directes de passages de "Le Mort" de Bataille, bien que les chansons des deuxième et quatrième albums où elle réapparaît soient des paroles originales de B., fortement inspirées par l'œuvre de Bataille. Chaque fois qu'elle apparaît, Marie est engagée dans des actes sexuels profondément dépravés, impliquant souvent la scatologie, l'urine, la zoophilie, ou une combinaison de ces pratiques, et elle en tire manifestement du plaisir.

Les paroles abordent également des concepts troublants comme le "suicide pieds nus" au début de "An Ideal Ledge", le morceau de clôture de "III", où le narrateur remarque que ses pieds nus ne peuvent même pas reposer à plat sur le rebord où il se tient, suggérant clairement un désir de sauter. Le "body horror" est omniprésent, avec "Sword Swallower" comme exemple frappant où une épée traverse le corps d'un artiste de spectacle pour émerger par son postérieur, découpant divers objets.

Des titres comme "Mementos" explorent la folie que peut engendrer le chagrin, avec un narrateur qui décrit sans subtilité le fait de retirer diverses parties de son corps pour les placer dans le cercueil de son amour défunt, finissant étonnamment sur une note positive. Le "Mind Screw" est une caractéristique fréquente, avec des paroles qui défient l'interprétation linéaire, comme sur "Why Am I So Lovely? Because My Master Washes Me.", dont le titre n'a apparemment aucun rapport avec le sujet. "Perceive There a Silence", de l'album "III", semble traiter de la perversion et de corps se tordant de manière impossible, tandis que "Cells", du même album, explore l'idée d'atteindre un état métaphysique, voire intangible, en étant emprisonné. L'horreur surréaliste imprègne la moitié de leurs paroles, contribuant à une ambiance générale où le "Squick" (un sentiment de dégoût intense) est constant. Les titres énigmatiques comme le nom du groupe lui-même, bien qu'étant une allusion littéraire, sont également des exemples de "Word Salad Title". Le parolier/chanteur B. a d'ailleurs publié deux 'zines, "Caryatid" et "Blear", et a compilé un livre contenant toutes les paroles du groupe jusqu'à "Further Still", intitulé "Este Frenesi/This Frenzy", témoignant de l'importance centrale des textes dans leur démarche artistique.

Esthétique Sonore et Particularités Instrumentales

Le son de Bosse-de-Nage est caractérisé par un ensemble de tropes musicaux récurrents. Le black metal est un élément majeur, mais il est constamment étiré et réinterprété à travers d'autres genres. L'influence du post-rock est notable, surtout sur les deuxième, troisième et quatrième albums, et elle reste perceptible sur "Further Still". Cela se traduit souvent par l'utilisation de l'effet Boléro, où une section musicale se développe et gagne en intensité progressivement.

Lire aussi: cet article sur Bosse-de-Nage

Le chant de B. est principalement un "harsh vocal", un hurlement abrasif et rauque. Cependant, lorsque les vocaux ne sont pas criés, ils prennent souvent la forme de passages parlés, une caractéristique probablement héritée de l'influence de Slint. Même lorsque les vocaux sont criés, les paroles sont souvent écrites en prose, ce qui ajoute à l'effet narratif et parfois cryptique. Des exemples de ces passages parlés sont particulièrement évidents dans l'hommage à Slint, notamment sur des titres comme "The God Ennui" et "Washerwoman". Ces morceaux, avec leurs volumes qui augmentent régulièrement et leurs longs passages parlés, rappellent fortement le style de "Spiderland". Un auditeur non averti pourrait même les prendre pour des prises inédites de cet album de Slint si l'on retirait les parties métal. "Washerwoman", tant par son titre que par sa composition, semble être un hommage direct à la chanson "Washer" de Slint.

Le groupe n'hésite pas non plus à utiliser des techniques vocales intenses comme le "Careful with That Axe", qui apparaît de temps en temps, comme à la fin du morceau d'ouverture de "Further Still", où B. crie dans le micro avec plus d'agressivité que d'habitude. Les paroles sont souvent indéchiffrables, une attente commune dans le black metal, et le premier album est particulièrement connu pour cela, car les paroles n'ont pas été publiées.

Concernant la production, le groupe est conscient de la "Loudness War" (guerre du volume) qui affecte la production des albums modernes, et leurs œuvres s'inscrivent dans cette tendance, bien que cela puisse être un inconvénient pour certains puristes. Ils ont également joué avec le concept de "Self-Titled Album" pour leur début et ont utilisé des titres numérotés pour leurs albums "II" et "III". Le quatrième album, "All Fours", joue également avec cette idée en utilisant une expression anglaise courante qui contient le chiffre quatre, avant d'abandonner complètement cette nomenclature avec "Further Still".

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *