La genèse d’un univers ludo-éducatif
Le paysage numérique pour enfants, souvent saturé de contenus éphémères, a vu naître une exception culturelle et technologique singulière. À Maurice, plus précisément au quatrième étage d’un immeuble rose à Quatre-Bornes, se cache le centre névralgique d’une aventure qui rivalise avec les géants de l’industrie du divertissement. Ces concurrents de Disney - que beaucoup dans le milieu pensent être une multinationale - ne sont pourtant qu’une équipe restreinte de cinq personnes : trois Mauriciens et les deux créateurs de Boowa & Kwala, Jason et Véronique Barnard.
Il est anglais, ancien contrebassiste professionnel et spécialiste de rock irlandais. Elle est française. Ces deux héros sont de père anglais et de mère française. À la naissance de leur fille Lilou, en 1997, le couple décide de faire créativité commune. À elle les jolis dessins, les couleurs, la décoration, à lui la musique, l’organisation et la technique. Cette dynamique de complémentarité est au cœur de l’esthétique et de la fluidité qui caractérisent chaque épisode de leurs productions.
UpToTen : un site aux proportions mondiales
Ce qui a commencé comme une idée familiale s’est rapidement transformé en une plateforme visitée par deux millions de personnes par mois. Non, ce n’est pas l’Exposition universelle, mais UpToTen, un site Web pour enfants entièrement conçu à Maurice. L’atmosphère y est 100 % ticomic, et l’on s’attend presque à voir sortir un toon de derrière le canapé.
Pour suivre ce couple original dans ce cyber conte de fées, il faut se laisser transporter dans un univers où se mêlent passion, travail et imagination. Tout est mélangé, secoué, transformé et le résultat donne un espace virtuel où les enfants de un à dix ans, accompagnés si besoin est de leurs parents, se promènent gaiement : jeux interactifs, coloriage, pédagogie, animation. En France, la très frileuse Éducation nationale conseille officiellement le site pour son rôle pédagogique. Même phénomène en Australie et en Angleterre. Le Monde, L’express, Le Nouvel Observateur, Libération, et des dizaines d’autres supports majeurs font l’éloge du « site ludo-rigolo-éducatif ».
L'incarnation vocale et la magie du direct
L’une des clés du succès, ce sont les hôtes du site : un gros chien bleu auquel Jason prête sa voix et qui répond au nom de Boowa ; Kwala, un koala rigolo à la voix aiguë qui n’est autre que Véronique. Les deux animateurs donnent vie au site, créent une épaisseur et une proximité que les enfants adorent. Les personnages bougent, dansent et chantent et racontent des histoires.
Lire aussi: Planches de surf en plastique : pour qui ?
Cette proximité dépasse le cadre de l’écran. Nombreux sont ceux qui envoient des dessins, dont les meilleurs sont exposés dans les bureaux cosy d’UpToTen. Parfois, un instituteur américain les appelle du Texas en visioconférence. Ses élèves peuvent poser des questions en direct à Boowa-Jason et Kwala-Véronique. Les enfants ne les voient pas mais entendent leur voix. Par contre, les visages émerveillés des petits apparaissent sur écran à Maurice. Transposé à d’autres générations, c’est comme si nous avions pu parler à Tom et Jerry. L’expérience est très touchante car les écoliers s’adressent véritablement à leurs héros.
La structure technique et le développement des personnages
Dans les locaux quatrebornais, le bureau de Jason est à la fois la tour de contrôle du webmaster et un studio d’enregistrement avec synthétiseur et table de mixage. Le « chien bleu » navigue entre sa console, le micro et la programmation. Ancien éditeur indépendant de groupes de Rock’n roll, la partie musicale est pour lui un jeu d’enfant. Quant à la composition, elle vient naturellement lorsqu’il circule seul en voiture, en allant chercher Lilou qui testera le nouveau titre.
La logistique est tout aussi précise. Un peu plus loin, Venay Khedun, le responsable technique, développe avec son ordinateur un langage accessible aux seuls initiés. Widaad, dévouée aux jeunes membres du club, gère près de 70 000 dossiers. Enfin, Naresh Gopaul travaille à la brosse virtuelle sur l’animation des personnages et figures créées par Véronique. Chaque membre de l’équipe apporte une brique nécessaire à la solidité de cet édifice virtuel.
De la difficulté de l’édition aux défis du web
Le premier CD-livre de Boowa & Kwala ne trouve pas d’éditeur et ses auteurs se tournent alors vers Internet. En 1999, le site reçoit une récompense internationale à San Francisco et attire l’attention d’un producteur français de dessins animés, Philippe Mounier, qui décide d’entrer dans l’aventure et finance le projet.
En plus de jeux et des activités, le site abrite une boutique en ligne qui propose des Boowa et des Kwala en peluche, des jouets, des boîtes de jeux, des T-shirts. Mais ce commerce ne couvre pas les frais, d’autant que les articles ne sont vendus que sur le Net. Véronique et Jason se passeront de salaire pendant cinq ans. Avec leur producteur, ils font un pari sur l’avenir. Comme le site est entièrement gratuit, les dépenses sont de plus en plus lourdes avec le succès, car leur provider texan, qui leur permet d’être en contact simultanément avec des milliers de fans, leur facture ses services au prorata des visites.
Lire aussi: Booster Votre Marque avec Jeux Concours Surf
La mutation économique et le passage à l’abonnement
En 2003, c’est la consécration. Ils signent un contrat avec Wanadoo, leader Internet français, et entrent dans sa home page. Leur site devient payant en France, accessible par abonnement, ce qui leur permet de proposer quotidiennement des nouveautés. Mais, il reste accessible dans les autres pays gratuitement pour les quelque 600 jeux et activités. UpToTen partage avec Wanadoo et envisage l’avenir avec plus de sérénité.
En cinq ans, Véronique et Jason n’ont pas vu le jour et cette passion, si elle ne les a pas dévorés, a tout de même monopolisé 100 % de leur temps et de leur énergie. Seul point noir dans ce conte de fées, certains enfants ont dû décrocher lorsqu’il a fallu débourser. Mais Boowa & Kwala ont envoyé à chacun une carte d’au revoir, illustrant cette volonté de garder un lien humain, même à travers les aléas du modèle économique numérique.
#
Lire aussi: Aperçu des marques de surf australiennes