Exploration des dimensions : Entre la cosmologie du Big Bang et la sitcom de Chuck Lorre

La genèse d’un concept : Du Big Bang scientifique à la culture populaire

Le terme « Big Bang » ne désigne pas simplement le début de l’Univers, mais une théorie scientifique robuste, initiée par l’Abbé Georges Lemaître, qui tente d’expliquer les premiers instants d’un cosmos en expansion. Il est fascinant de noter que cette expression, signifiant « Grand Boum » en français, fut initialement utilisée en 1950 par le physicien Fred Hoyle, non pas pour soutenir la théorie, mais pour s’en moquer. Hoyle, comme beaucoup de ses contemporains, croyait alors en un Univers statique et immuable. Cependant, les travaux d'Edwin Hubble dans les années 20 ont radicalement changé cette perspective en observant que les galaxies s’éloignent les unes des autres. L’Univers n’est pas fixe ; sa taille augmente au cours du temps, ce qui implique que, par le passé, tout ce qui le compose devait être concentré dans un état infiniment dense et chaud.

Il y a environ 13,8 milliards d’années, l’Univers a émergé de cet état pour entamer sa dilatation. Si la théorie du Big Bang est en partie confirmée par des observations astronomiques, comme le fond diffus cosmologique - un rayonnement thermique présent partout dans l’Univers visible dont la température ne varie que de 1/100 000 de degré -, elle ne nous dit pas ce qui s’est passé avant ce que les scientifiques appellent le « mur de Planck ». À de tels niveaux d’énergie, les lois connues de la physique sont incapables de décrire l’Univers. Certains théoriciens supposent qu’une période d’expansion incroyablement rapide, l’inflation cosmique, a permis aux différentes régions de l’Univers de partager leurs caractéristiques avant de s’éloigner les unes des autres plus vite que la lumière, un phénomène possible car c’est l’espace entre les objets qui grandit, et non les objets eux-mêmes qui se déplacent physiquement.

De la cosmologie à la sitcom : Une collision d’univers

C'est dans ce contexte de fascination pour les théories complexes que prend racine la sitcom The Big Bang Theory, créée par le scénariste texan Chuck Lorre et Bill Prady. Le principe de la série est très simple : il repose sur la rencontre de deux univers se situant à des années-lumière l’un de l’autre : celui de physiciens brillants et celui du monde « réel » incarné par leur voisine, Penny. Leonard et Sheldon pourraient vous dire tout ce que vous voudriez savoir à propos de la physique quantique. Mais ils seraient bien incapables de vous expliquer quoi que ce soit sur la vie « réelle », le quotidien ou les relations humaines… Mais tout va changer avec l’arrivée de la superbe Penny, leur voisine. Ce petit bout de femme, comédienne à ses heures et serveuse pour le beurre, va devenir leur professeur de vie !

La série met en jeu un certain nombre de conceptions, de présupposés et de performances dialogiques qui méritent une attention particulière. Nous discutons ici la question de l’entente à travers l’analyse du soap opera « The Big Bang Theory », en tant qu’il nous donne à voir une variété des usages du sens et d’ententes de ce sens. Le format court et les thèmes comiques induisent à la fois un portrait à gros traits de notre réalité et un soin particulier pour les dialogues puisque toute l’efficacité comique de la série repose sur eux. Cela produit un effet de miroir grossissant où se reflète la richesse des usages que l’on peut faire du sens. Le divorce entre « l’image scientifique » et « l’image manifeste » du monde, concept emprunté au philosophe Wilfrid Sellars, est au cœur de la structure narrative.

La structure de l'opposition : Espaces et personnages

Le principe structurant est simple : on a affaire à deux opposés et une médiation entre eux. Cela se manifeste au niveau de l’organisation spatiale : les deux appartements distincts des colocataires et de la voisine sont connectés par le palier, un lieu intermédiaire et en apparence neutre. Pour autant qu’ils sont tranchés, ce ne sont pas des milieux étanches. Les intrusions sont constantes. En rangeant, en pleine nuit, l’appartement « en bordel » de Penny, Sheldon met symboliquement de l’ordre dans l’image manifeste du monde.

Les personnages sont des caricatures poussées à leur paroxysme. Penny est présentée comme une figure de l’ordinaire, une pin-up blonde, versatile et superficielle, qui nourrit l’espoir de faire carrière comme comédienne. À son opposé, on trouve Sheldon Cooper, génie précoce, obsédé par l’ordre et la régularité. Entre ces deux figures aux antipodes, Leonard Hofstadter joue le rôle de médiateur et de souffre-douleur. Sa fonction de médiation tient aussi au fait qu’il tombe sous le charme de la jolie blonde et cherche sans cesse à la fréquenter. On y retrouve également Howard, ingénieur en aérospatiale, autoproclamé Don Juan mais vivant toujours chez sa mère, et Raj, astrophysicien incapable de parler aux femmes sans alcool.

L’apprentissage du monde par le prisme de la science

Le rationalisme des deux génies devient caricatural lorsqu’ils font face à des attitudes superstitieuses. Sheldon refuse de décorer le sapin de Noël, arguant qu'il s'agit d'une fête païenne récupérée. Il préfère installer un buste de Sir Isaac Newton, car cela lui semble plus « correct ». Ce rationalisme est une tentative de rectifier l'image manifeste du monde par la science. La série ne cherche pas à être prise au sérieux, néanmoins elle montre comment tout, en particulier le sens, fonctionne littéralement. Sheldon agit comme un mime de la science, un personnage qui ne comprend les énoncés que dans leur littéralité pure. Quand Penny lui dit qu’il est « impossible », il rectifie en disant qu’il est « improbable », car son existence est un fait physique indéniable.

La série illustre l’arrogance du monde universitaire. À la question de savoir si Leonard n’a fréquenté que des « pointures », Sheldon répond qu’il a déjà connu une doctorante en littérature française, mais qu’elle n’était pas une « pointure » puisque « c'est de la littérature ». Cette suffisance, associée à la tendance à généraliser des scientifiques, crée des situations comiques irrésistibles. Lorsqu’on lui demande s’il est fier de lui, Sheldon répond « En général, oui », traitant la question comme une variable statistique. Ces dialogues, souvent construits sur des inférences logiques ou des probabilités, transforment la vie quotidienne en une série d’expériences de laboratoire où la moindre convention sociale devient un mystère à décrypter.

Les défis de la physique : Au-delà de la singularité

Alors que la série explore les relations sociales, l’Univers réel, lui, poursuit son évolution. Après le Big Bang, le refroidissement a permis la nucléosynthèse : la formation de noyaux d’hydrogène, d’hélium et de lithium. Il a fallu 380 000 ans pour que les électrons s’assemblent aux noyaux, libérant ainsi la lumière qui a pu voyager à travers l’Univers. Les premières étoiles, massives et brèves, ont ensuite forgé des éléments plus lourds, essentiels à la création future de planètes et de vie. Les proto-galaxies, très denses, ont fusionné pour donner naissance aux structures que nous observons aujourd’hui.

L’étude des modèles de Big Bang révèle toutefois des problèmes complexes : la quantité de matière et d’énergie est si grande que les calculs deviennent difficiles. Les scientifiques explorent plusieurs scénarios, car une infime différence dans les paramètres peut modifier radicalement le destin de l’Univers. Il y a environ 8 milliards d’années, un changement majeur s'est opéré : l'expansion a cessé de ralentir pour commencer à accélérer, un mystère qui défie encore aujourd'hui nos modèles. Cette immensité physique contraste avec la vie confinée des personnages de la série, qui, bien que fascinés par les mystères du cosmos, sont parfois démunis face à la simplicité d'un rendez-vous galant ou à la gestion d'un conflit de voisinage.

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