Peintre de la mélancolie et des visages émaciés, Bernard Buffet (1928-1999) a marqué le XXe siècle par un style tranchant et inimitable. Expressionniste majeur, il s’est imposé comme l’un des artistes figuratifs les plus marquants de son époque, explorant avec une intensité brute les thèmes de l’angoisse, de la solitude et de la condition humaine. Son œuvre, d’une grande richesse, est prolixe et variée, illustrant parfaitement le divorce entre les intellectuels français et l’art figuratif contemporain, tout en connaissant un succès public et international fulgurant.
Une Jeunesse Parisienne et une Formation Précoce
Bernard Buffet est né le 10 juillet 1928 à Paris, dans le quartier des Batignolles. Il est le fils de Charles Buffet, un père qu’il ne connaîtra pas, et de Blanche, une mère qui vouait un amour passionnel à son fils. Elle disparaîtra très jeune, laissant derrière elle le jeune Bernard orphelin. Cette enfance marquée par la perte et l'absence pourrait avoir influencé les thèmes récurrents de solitude et d'émaciation dans son œuvre. Il peint depuis l'âge de dix ans. Rencontrant un talent précoce, Bernard Buffet intègre les Beaux-Arts à seulement 15 ans, en 1943, grâce à une dérogation en raison de son jeune âge. Admis à l'École Nationale Supérieure des Beaux Arts, il est reçu dans l'atelier de Narbonne où il passe deux années à approfondir les arcanes de la peinture. Dans ce climat d’ouverture, son patron lui disait : « N’écoutez pas ce que je vous dis. Faites ce que vous êtes. » Ce qu'il fait. Il quitte les Beaux-Arts en 1945 pour travailler seul dans la chambre de bonne de l'appartement familial boulevard des Batignolles, cherchant à développer un style personnel et décidant finalement de poursuivre seul son travail artistique. Ses sujets lui sont inspirés par un quotidien dont il vit la réalité humble d'après-guerre.
Une Ascension Fulgurante et une Reconnaissance Précoce
La personnalité artistique de Bernard Buffet se révèle autour de 1946. En 1946, il expose pour la première fois au salon des moins de trente ans un Autoportrait. En 1947, il est admis au Salon des Indépendants, où il expose L'homme accoudé, puis au Salon d’Automne. Le succès est immédiat. Raymond Cogniat, critique d'art, lui achète Nature morte au poulet pour le Musée National d’Art Moderne de Paris. Cette même année, son talent est rapidement reconnu : le Musée National d’Art Moderne acquiert sa toile Nature morte au poulet. Dès 1947, Bernard Buffet est un peintre qui impose un style identifiable, qualifié de “misérabiliste” par la critique. En 1948, un jeune peintre inconnu reçoit le prestigieux Prix de la Critique qu’il partage avec son illustre aîné, Bernard Lorjou. Bernard Buffet a vingt ans et vient d’entrer avec fracas dans le monde de la peinture. Avec la critique, qui décèle un style et une écriture inoubliables, le public découvre un peintre précocement accompli en lequel se fondent tous les espoirs. Pourtant, lui remettre ce prix destiné à couronner l’œuvre d’un peintre reconnu, a le goût du scandale. Sa peinture Deux hommes dans une chambre indispose. Spectrale, elle stigmatise l’humanité souffrante. Les horreurs de la guerre, encore si présentes dans la mémoire collective, ont pris chair d’une peinture anorexique et opiniâtre. Soutien indéfectible de Buffet, le docteur Girardin défendit le tableau Le Buveur au prix de la Jeune Peinture en 1948.
Rencontres Clés et Partenariats Durables
En 1948, il rencontre le marchand d’art Emmanuel David. Emmanuel David fait signer à Bernard Buffet un contrat d’exclusivité, qu’il partagera à partir de 1957 avec Maurice Garnier. Les marchands d'art se passionnent pour le jeune peintre : le collectionneur Maurice Girardin et les galeristes Emmanuel David et Maurice Garnier se disputent ses toiles. À partir des années 1950, il est présent dans de nombreuses galeries à travers le monde : New York, Londres, Bâle, Copenhague, Genève. Maurice Garnier lui a voué un soutien total et s’est exclusivement consacré à la vente des œuvres du peintre. À partir de 1968, Maurice Garnier poursuit seul et se consacre exclusivement à l’œuvre et à la défense de Buffet.
Une rencontre personnelle majeure a lieu en 1958. Cette année-là, Buffet rencontre et épouse Annabel Schwob, mannequin et chanteuse fréquentant l'élite intellectuelle de Saint-Germain-des-Prés, qui devient sa muse et sa compagne d’une vie. Ils se marient quelques mois plus tard et la jeune femme commence une carrière d’écrivain en publiant son premier roman, Comme tout le monde. L'artiste est ainsi filmé tel qu'il vivait en 1961, avec ses deux passions mêlées : la peinture et sa muse. C’est aussi à ce moment-là qu’il signe une exposition intitulée "Trente fois Annabel". En 1958, Bernard Buffet a épousé Annabel qui entre dans sa vie et dans sa peinture. Elle devient un de ses modèles privilégiés.
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Une autre relation importante fut celle avec Pierre Bergé, jeune entrepreneur de 20 ans dans le domaine des arts et de la littérature, qui fréquente déjà des grands écrivains comme Prévert ou Camus, Cocteau ou Sartre. Il tombe passionnément amoureux du peintre et va l'accompagner pendant huit années vers la fortune et la célébrité. Cette consécration est suivie d'un grand bouleversement : les deux hommes, qui ne se sont pas quittés une seule journée pendant huit ans, se séparent. Bergé a le coup de foudre pour Saint-Laurent, et Buffet rencontre Annabel.
L'Esthétique "Misérabiliste" : Un Style Implacable
Dès ses débuts, Bernard Buffet est un peintre qui impose un style identifiable. Dans la lignée de Rouault et Gruber, il dépeint des figures émaciées, des natures mortes austères et des compositions marquées par des tonalités sombres et des traits incisifs au fusain. Ses premiers travaux aux figures anguleuses le classent d’emblée dans la mouvance expressionniste misérabiliste de Francis Gruber et de Georges Rouault. La peinture est chère à l’époque, et parce qu'il l'économisait et en mettait peu sur ses toiles, il utilise peu de matière et peu de couleurs, seulement des gris, noirs, bistres et verts. Ses œuvres sont fortes, poignantes. Le dessin, déterminé, s’allonge comme une supplique. Le style de Bernard Buffet est identifiable entre tous par les réseaux de lignes droites et sèches dont il avait fait son système pictural. Visages gris, fronts ridés, cheveux raides ou rares, mains crispées, ses personnages semblent crucifiés.
La vérité humaine est au service de l’expression dans sa peinture. Sans complaisance, avec passion et génie, Buffet témoigne de son temps. Sa figuration existentielle et crépusculaire révèle un langage neuf. L’écriture économe est comme tracée par un scalpel dans une construction exsangue qui s’accorde aux tonalités éteintes de sa palette : des terres, des ocres et des gris de cendre, des noirs souillés de dominantes froides, des verts et des jaunes virant aux bleus et au mauve, modulés dans une lumière décomposée. La pauvreté engendre une mélancolie chez ses personnages isolés dans le huis clos d’une pièce vide, prostrés dans leur vérité recluse. Son réalisme cru, sans concession, exprime un dénuement autant moral que physique. Des personnages faméliques, des vanités frugales où des objets rustres, réchauds à gaz, poêles, lampes à pétrole témoignent d’une époque de privations.
L'Évolution du Trait et de la Couleur
La permanence de son langage s’ajuste à l’expression du modèle. Sa peinture, austère et désincarnée des débuts, s’est épaissie dans les années soixante. Sans renier les qualités fondamentales de son classicisme fondé sur l’équilibre de la composition, l’ordonnance et la lisibilité, la justesse et la rigueur d’une construction articulée sur un jeu de verticales et d’horizontales, Buffet poursuit l’introspection de son sujet par un trait qui dissèque dans une matière, de plus en plus riche et nourrie. Les terres, les blancs crayeux, les gris verdâtres s’ouvrent progressivement à la couleur qu’il travaille rageusement dans une pâte sensuelle. Reprise au couteau, la couleur est superposée en couches épaisses, grattée dans les épaisseurs qui accrochent la lumière.
La modernité de Buffet se traduit par un expressionnisme qui lui fait oser les tons montés et contrastés, avec une violence du geste, nouvelle chez lui. La couleur est appliquée directement sur la toile, avec le tube comme Mathieu et Riopelle, pratiquant aussi le dripping qui font évoluer son expression picturale dans une continuité inflexible. Il utilise le couteau, maçonne, étale la couleur qui se soulève ou se creuse, et parvient à des beautés matiéristes que bien des peintres abstraits lui envieraient. Ses toiles sombres ou flamboyantes expriment une peinture libérée et jouissive, des Folles (1970) jusqu’à son ultime face à face avec la Mort (1999). L'huile sur toile, certifiée par la galerie Maurice Garnier, fait partie du catalogue de la Galerie Dil. Cette œuvre témoigne de son évolution artistique, avec un goût plus marqué pour l’usage de la couleur. On retrouve aussi des effets décoratifs, à l’image de la tapisserie verte à fleurs jaunes présente derrière le collectionneur. D’autres portraits de la série, tel que celui d’Hervé Segard (1955) témoigne aussi de cette évolution.
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Thèmes Emblématiques : Miroir d'une Humanité Tourmentée
L’œuvre de Buffet est variée et met en avant des thèmes emblématiques majeurs : le monde du spectacle, les clowns, la nature, la religion. Ces thèmes sont l’occasion pour l’artiste d’explorer sa perception du monde et d’exprimer un ressenti douloureux à l’issue de la seconde guerre mondiale.
La Figure du Clown
La figure du clown, emblème de la peinture de Buffet, apparaît dès 1956 avec le célèbre tableau Clown sur fond bleu et succède à la série sur les « Horreurs de la guerre ». En 1968, Buffet oublie Mon cirque, un important ouvrage entièrement consacré à cet univers. La fascination des peintres pour le monde du spectacle est notable, et Buffet a une affection particulière pour le cirque ou le théâtre japonais. La figure du clown, des acrobates et des musiciens a fasciné de nombreux artistes du XXe siècle, parmi lesquels Pablo Picasso, Antoni Clavé, Marc Chagall et Georges Rouault. Ces clowns étaient souvent associés à l’artiste lui-même et travaillaient comme des personnages conteurs.
Le "Clown sur fond orange", huile sur toile de 1966, est une œuvre emblématique. Dans cette création, le clown a une extraordinaire présence et son regard semble magnétique. Il s’établit entre lui et le spectateur une drôle de conversation. L’orange présent sur le fond du tableau donne un effet lumineux à l’ensemble. Les lignes droites et sèches utilisées pour représenter le clown créent un effet pictural particulier. Le trait obscur et appuyé de stries de l’artiste est obtenu par le grattage de la toile. L’expressivité de ses figures faméliques et crispées rapproche ses modèles de martyrs en supplique. Ce tableau exprime un contraste entre le fond lumineux et chaud oranger et l’expression triste et fermé du clown au teint grisâtre et au front ridé. L’œuvre de l’artiste transporte le spectateur dans un univers particulier, à la fois lugubre et enfantin. À travers cette œuvre, le peintre expressionniste a voulu exprimer son mal-être et son incapacité à être heureux. Les toiles de clowns connaissent un réel succès et deviennent la marque de fabrique de Buffet.
Paysages Urbains et Natures
Bernard Buffet s'est aussi adonné à la peinture de paysages. Paris a une place privilégiée dans le cœur de Buffet. La représentation par Buffet de la Place des Vosges (1956), œuvre présente dans le catalogue de la Galerie Dil, témoigne des émotions profondes et des souvenirs personnels qui sont rattachés à ce lieu. Buffet allait en effet parfaire son apprentissage du dessin dans une Place des Vosges en pleine occupation. L’œuvre traduit peut-être la solitude d’un adolescent et la lassitude et la colère d’une jeunesse volée par la guerre. Cette peinture a notamment été mise en avant lors de l’exposition « Bernard Buffet, intimement » (18 octobre 2016 - 5 mars 2017) au Musée de Montmartre.
Au cœur des recherches de Buffet, le paysage permet de témoigner de ses voyages à l’instar de l’huile sur toile New York (1989). La nature permet aussi au peintre de transmettre des émotions profondes, parfois insupportables : c’est le cas avec Étude de Forêt (1950) où les arbres sans feuilles, aux branches s’étendant vers le ciel, semblent crier de douleur. Bernard Buffet considère la nature comme un champ d’exploration qui ne cesse de se renouveler lors de sa représentation. Son goût anthropique des maisons (qu’il partage avec Picasso) lui fait épuiser le sujet. La maison de son enfance retrouvée à Saint-Cast où il vit de 1964 à 1970 avec Annabelle et leurs enfants, scelle des liens indéfectibles avec la Bretagne qui lui inspirera son ultime peinture. Le château de Villiers le Mahieu, Saint-Tropez à partir de 1975, la Normandie dès 1980 avec le manoir de Saint-Crépin et à partir de 1986, Tourtour la maison de la maturité et du crépuscule, sont autant de lieux qui ont nourri son œuvre.
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Les Natures Mortes
Buffet a peint plusieurs natures mortes. La Galerie Dil propose dans son catalogue le Bouquet de fleurs (1954), la Nature morte sur la chaise (1984) ou encore la Nature morte au pot de jacinthe (1956). Chez l’artiste, la nature morte permet de mettre en lumière des moments de vie et le temps qui s’échappe. L’objet usuel témoigne de la futilité des usages et plaisirs de l’homme, dont la finitude est inextricable.
Les Grandes Séries et l'Histoire
En plein triomphe de l’informel et de l’abstraction lyrique, Buffet renoue avec la grande peinture d’histoire : séries sur L’horreur de la guerre (1954), Jeanne d’Arc (1957) la Chapelle de château l’Arc en Provence (1961 dont il fait don au musée du Vatican), La révolution française (1977) sont impressionnantes d’une vérité transposée. Il revendique sa filiation avec la grande histoire de la peinture, à la suite de Rembrandt dont il reprend La leçon d’anatomie dans une magistrale interprétation, Chardin, Goya. Il fréquente assidûment les musées, interroge les grands maîtres du XIXe siècle, David, Géricault, Gros et surtout Courbet dont il revendique l’héritage et interprète Le sommeil. Son travail sériel s’accorde à la pluralité de thèmes indissociables de sa vie, de ses voyages, de ses lectures. Au milieu des années 1970, il entame une série de sept très grandes peintures basées sur l’Enfer de Dante qu’il expose à la galerie Garnier en 1976.
Techniques et Supports Diversifiés
Bernard Buffet fut l’un des artistes les plus prolifiques de l’art français. À ses plus de 8000 toiles, aquarelles, dessins, estampes (lithographies et gravures) s’ajoutent des décors de spectacles, des costumes, ainsi que deux projets de timbres (1978 et 1991). Au-delà des supports et techniques, Bernard Buffet a peint tous les sujets ou presque, leur insufflant son style et sa vision.
La passion de Buffet pour son métier se traduit par la curiosité de pratiquer d’autres disciplines dans l’esprit des ateliers de la Renaissance. Dès 1952 il pratique la gravure et réalise 125 pointes sèches pour Les chants de Maldoror de Lautréamont. En 1955 il grave 22 pointes sèches pour La voix humaine de Jean Cocteau. Il réalise de nombreuses lithographies, une technique qu’il expérimente à partir de 1968. Au début des années 1970, Buffet créa une suite de lithographies accompagnées de poèmes de Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et Charles Baudelaire peu de temps après avoir été soigné pour son alcoolisme. Jeux de Dames consiste en une série d’images mettant en scène deux lesbiennes, un autre sujet que les poètes du XIXe siècle avaient abordé directement. De plus en plus, Buffet concentre son attention sur les lithographies à petite échelle et sur les peintures à grande échelle.
Amoureux du théâtre, il travaille pour les ballets de Roland Petit et en 1962 réalise les décors et les costumes pour Carmen de Bizet pour l’Opéra de Marseille. L'Apocalypse de Saint Jean est une édition des textes de Saint-Jean (selon la traduction de l'école biblique de Jérusalem) entièrement calligraphiés à la main, illustrés par des œuvres originales de Salvador Dali, Bernard Buffet, Tsugouharu Foujita, Léonor Fini, Georges Mathieu, Pierre-Yves Trémois et Ossip Zadkine. Joseph Forêt, en parallèle de ses nombreuses activités d’éditeur d’art, s’attacha à conserver des images de ses nombreuses rencontres artistiques. C'est en 1958 que Joseph Forêt collabore pour la première fois avec Bernard Buffet, sur Les voyages fantastiques de Cyrano de Bergerac, pour lequel l'artiste réalise 18 gravures. À ce moment-là, le génie de l’artiste-peintre, tout juste 30 ans, est déjà consacré par une rétrospective qui attire plus de cent mille personnes à la galerie Charpentier. Cet extrait est tiré du chapitre 14 de l'Apocalypse, choisi par le peintre pour cette seconde collaboration avec Forêt. Parmi les rushes du film amateur que Joseph Forêt a réalisé pour témoigner du travail exceptionnel que ce livre-monument a représenté, on voit l'artiste prenant la pose devant l'une de ses trois illustrations, Saint-Jean (il réalisera aussi L'agneau écorché et L'Agneau de Lumière). Bien que l'apôtre soit auréolé de lignes de lumière, ses traits noirs et anguleux montrent un visage austère et décharné fidèle au style du peintre. La beauté transparente de ce support exceptionnel qu'est le parchemin est mise en valeur par le cinéaste qui filme le dos de la toile, éclairée sur le devant.
Avec l’émission d’un timbre de 3 francs en 1978, la peinture de Buffet est vécue au quotidien par le grand public : Le sujet est l’Institut et le Pont des Arts. Une exposition a lieu à cette occasion au musée postal à Paris.
Consécration Officielle et Controverses Permanentes
La carrière de Bernard Buffet a été marquée par une reconnaissance éclatante, mais aussi par une controverse persistante. En 1955, la revue Connaissance des Arts réalise un sondage auprès de 100 personnalités du monde de l’art. Arrivé en tête des dix meilleurs peintres de l’après-guerre, Buffet devient le héros français. En 1955, l’enquête menée par la revue Connaissance des Arts le désigne comme le meilleur peintre de sa génération devant Nicolas de Staël, Manessier, Pignon. En 1958, la Galerie Charpentier à Paris organise la première rétrospective de son œuvre, à tout juste 30 ans. Cet événement est un triomphe.
Cependant, il n’a pas toujours été de bon ton d’apprécier l’œuvre de Bernard Buffet. Bernard Buffet illustre parfaitement le divorce entre les intellectuels français et l’art figuratif contemporain. Artiste populaire par excellence, Bernard Buffet est aimé du public, détesté par les élites qui lui reprochent d'être trop prolixe : 8000 toiles, aquarelles, dessins, lithographies ou gravures. Être célèbre à vingt ans, lui colle une étiquette pour l’avenir. La controverse restera vive et la polémique malveillante. Mais le destin lui réserve une reconnaissance emblématique.
Malgré les critiques, les reconnaissances officielles ne tardent pas. En 1971, il devient membre de la Légion d’Honneur. La reconnaissance publique de son travail n’a cessé de croître, même dans les cercles de l’administration française. En 1974, Buffet est élu à l’Institut de France, pour l’Académie des Beaux-Arts. Le 13 mars 1974, il est le plus jeune membre jamais élu à l’Académie des Beaux-Arts. À quarante-six ans, il est le plus jeune académicien et brisait encore les barrières du monde de l’art parisien. Sa nomination à l’Académie des beaux-arts en 1974 et ses promotions au rang d’Officier de la Légion d’honneur (1993) et d’Officier des Arts et des Lettres attestent d’une reconnaissance officielle, tardive mais sans équivoque. Lydia Harambourg, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts, consacre sa chronique à l’œuvre du peintre Bernard Buffet, membre de l’Académie, au fauteuil précédemment occupé par Paul Jouve à partir de 1974.
Une Popularité Internationale, en Particulier au Japon
L’impact de Bernard Buffet est un artiste qui dépasse les frontières. Son travail voyage à travers le monde. Au Japon, les œuvres de Bernard Buffet trouvent un réel écho et les toiles du peintre sont vendus à prix d’or aux collectionneurs nippons. Très apprécié au Japon, il se voit consacré un musée complet dès 1973 à Surugadarai, à Tokyo, sur l’initiative d’un fervent admirateur : le richissime homme d’affaires Kiichiro Okano. Le Japon lui rend un hommage particulier en lui dédiant un musée.
De l’autre côté du globe, Kiichiro Okano a ouvert le musée Bernard Buffet à Surugadaira, Japon le 25 novembre 1973. Okano a été initié au travail de Buffet dans les années 1950 lors d’un voyage à Paris. À ce moment-là, l’air du temps d’après-guerre faisait écho à celui du Japon. Dans le sillage de la bombe atomique, les questions existentielles alors posées par Jean-Paul Sartre et Albert Camus n’étaient que trop urgentes. Okano a immédiatement répondu à l’anxiété, à l’aliénation et au sentiment de vide exprimés à la fois par les écrivains et par l’art de Buffet. Alors qu’il devenait de plus en plus capable d’acheter des peintures et des gravures, Okano a commencé à planifier un musée pour abriter sa collection Buffet. Aujourd’hui, le musée possède plus de 2000 objets, la plus grande collection unique d’œuvres de Buffet au monde. Le couple Bernard et Annabel Buffet, attaché à la culture nippone, se rendait au Japon sept fois au fil des ans, principalement pour des vernissages d’expositions dans les musées de Tokyo et de Kyoto ainsi qu’au musée Bernard Buffet. Ses cendres y ont été dispersées.
Milliardaire à 30 ans, Buffet devient une figure phare de l’expressionnisme français d’après-guerre. Sa peinture figurative, à l’opposé de la tendance abstraite de l’époque, fait de lui un peintre avant-gardiste et controversé. Son œuvre est alors reconnue en France et à l’international. Buffet est considéré comme l’égal de Picasso. De nombreux peintres contemporains comme Francis Bacon et Andy Warhol lui témoignent leur soutien. L’attrait des collectionneurs pour l’artiste expressionniste est constant. Bernard Buffet est un peintre à la fois attachant et mondain, se prêtant au jeu des salons et séduisant de nombreux collectionneurs. Parmi eux, Jérôme Bungener dont il peint le portrait en 1955. Dès les années 80, certaines toiles de la collection des clowns vont être achetées à plus de cinq millions de francs.
Un Artiste Inclassable et un Témoin de son Temps
Farouchement indépendant, Buffet est inclassable. L’enjeu est la peinture. « La peinture n’est pas un métier qui se raisonne : c’est un acte instinctif » professe-t-il. Peintre visionnaire et témoin doublé d’un moraliste, Buffet appartient au groupe éphémère de l’Homme Témoin auquel il participe en 1949 à l’invitation du critique Jean Bouret. Créé en 1951, le salon des Peintres témoins de leur temps en est la prolongation. Buffet sera un exposant fidèle aux expositions annuelles et thématiques de ce salon jusqu’à la dernière édition en 1982. Spirituel, entier, sensible, tourmenté, Buffet fut un esprit libre que ses détracteurs libérèrent de toute volonté de plaire : « La haine dont je suis entouré, disait-il, est pour moi le plus merveilleux cadeau que l’on m’ait fait. Je n’ai à ménager rien ni personne. »
Sa propriété Château-l'Arc (à Fuveau, Bouches du Rhône), achetée en 1956, sera la résidence principale de Bernard Buffet jusqu'en 1964. Il y a créé son atelier, peuplé d'outils et de tubes de peinture entassés, traversé par une gazelle apprivoisée, donnant sur le parc et sa bergerie, et surtout, pleinement habité par Annabel. Juste après l'aventure de l'Apocalypse, Bernard Buffet a entrepris la réalisation de fresques représentant la vie du Christ dans la chapelle du château.