En 1998, le Français Ben Lecomte devient le premier homme à traverser l’océan Atlantique à la nage et sans planche. Cette traversée, longue de 5 900 km et d'une durée de 73 jours, avait pour objectif de lever des fonds pour la recherche contre le cancer, en hommage à son père. À l’époque, en posant sa première palme à Quiberon, il avait lâché : « Plus jamais ». « Après une telle épreuve, je vous jure que je le pensais et me revoilà », plaisante-t-il aujourd'hui. Vingt ans après cet exploit retentissant, et après un mariage et des enfants, Benoît Lecomte annonce en 2011 sa volonté de s'attaquer à un défi encore plus colossal : traverser l'océan Pacifique à la nage. Ce projet fou, baptisé initialement "The Longest Swim", représente près de 9 000 km de crawl, soit une fois et demie plus que son précédent record. Ce n'était pas un simple défi physique, mais une mission profondément ancrée dans l'urgence environnementale. En 2018, c’est en effet à un autre fléau que Ben veut s’attaquer : les déchets en plastique qui polluent les océans. Ce récit est tiré de son livre Nageur d’alerte, paru aux éditions Glénat, un ouvrage qui témoigne de son incroyable aventure et de son engagement indéfectible pour la cause océanique.
La Genèse d'un Projet Colossal et sa Préparation Meticuleuse
La décision de Benoît Lecomte de se lancer dans la traversée du Pacifique n'est pas venue du jour au lendemain. Cela faisait longtemps qu'il en parlait, presque au point de devenir un serpent de mer. Cinq ans avant le début de l'expédition, le projet avait été lancé, mais sa mise en œuvre s'est avérée complexe. Le plus difficile fut de trouver le bateau adéquat. Après un premier échec avec un partenaire, l'équipe a décidé qu'il était impératif d'avoir le contrôle total de l'opération, ce qui a nécessité de trouver des investisseurs. Le voilier a finalement été acheté en Angleterre. Après sept ans de préparation physique et mentale intense, le nageur, alors âgé de 51 ans, se jette à l'eau le 5 juin 2018 depuis une petite plage de l'est du Japon. Le but de cette entreprise titanesque est double : sensibiliser le grand public à la pollution des eaux et à l'état des océans, et collecter de nombreuses données scientifiques précieuses. Pour cette traversée, Ben Lecomte a choisi de nager d’ouest en est afin de profiter des courants chauds, notamment celui du Kuroshio, qui devaient le porter dans sa nage. L’expédition devait initialement durer au moins six mois et parcourir plus de 10 000 km, en passant bien sûr par la zone du vortex de plastique. À ses côtés, un voilier à coque d'acier de 20 mètres, nommé "I am Ocean" (également appelé "Discoverer"), devait le suivre pendant toute la durée du voyage. À son bord, un équipage de huit personnes, comprenant un skipper, un navigateur, un responsable de la production d’images et une responsable médicale, tous bénévoles, devaient documenter cette aventure et participer activement à la collecte de données. L'objectif était de nager près de 50 kilomètres par jour, en une traite de huit heures. Cette aventure, qui est allée bien au-delà de la performance physique, a été pensée pour être une plateforme inédite pour des recherches jamais effectuées sur une si longue période au cœur du Pacifique.
Le Quotidien D'un Nageur en Haute Mer : Entre Discipline Physique et Lutte Mentale
La routine quotidienne de Benoît Lecomte au milieu de l'océan est empreinte d'une discipline rigoureuse. Il nage tous les jours pendant huit heures. Afin de faciliter son effort et de maximiser son efficacité, il est revêtu d'une combinaison de néoprène qui lui permet de flotter, équipé d'un tuba pour éviter d'avoir à lever la tête hors de l'eau, et de palmes qui lui permettent d'utiliser les muscles les plus puissants de son corps pour la propulsion, ses bras servant alors principalement de balanciers. Malgré cette optimisation, il confie être "quand même bien fatigué après huit heures". Des pauses sont effectuées dans l’eau toutes les demi-heures ou toutes les heures pour se ravitailler, par exemple, avec de la soupe, du pain ou des boissons énergisantes. Benoît Lecomte insiste sur la difficulté de sortir de l'eau et d'y retourner, préférant les ravitaillements en immersion. Tous les matins, les membres de l'équipage du "I am Ocean" le ramènent là où il s’était arrêté la veille, grâce à un marqueur GPS. Le reste de son temps est dédié à la récupération, avec une moyenne de dix heures de sommeil par jour, et à l'alimentation. Un petit zodiac à propulsion solaire reste également à ses côtés tout au long de la nage pour assurer les ravitaillements et la sécurité immédiate.
Cependant, pour Ben, le plus dur n’est pas forcément le physique, mais le mental. Au milieu de l’océan, la monotonie peut devenir un véritable adversaire. Lorsqu'on nage toute la journée en combinaison, on a très peu de sensations. Il n'y a que le bruit de l'eau, et on ne voit que du bleu dans son masque, reproduisant toujours les mêmes gestes. Pour ne pas devenir fou face à cette solitude et cette uniformité, Benoît Lecomte s'est concocté un planning très structuré de "pensées". Chaque heure, il s'efforce de réfléchir à un événement différent. Par exemple, la première heure, il tente de revivre un anniversaire, de se souvenir des odeurs, de la chaleur du soleil ce jour-là. La deuxième heure, il s'amuse mentalement à construire un gratte-ciel. Ces techniques, qu'il partage avec les "Robinson du monde entier" - astronautes, alpinistes, aventuriers et même otages - sont essentielles pour maintenir l'équilibre psychique. Malgré son humble affirmation de n'être pas un excellent nageur mais plutôt un aventurier, son neveu Paul Lecomte, qui l'accompagne, témoigne : « S'il pouvait, il se passerait du bateau, Ben a un mental d'acier ». Pour Benoît, la nage est son identité, sa façon de s'exprimer. Il communique à travers l'exploit physique de la nage et c'est ce qui le rend heureux. Il se sent vivant quand il travaille sur ce type de projets, reconnaissant que l'on passe par des très hauts et des très bas, en fonction de la fatigue et de ce qu'il se passe autour.
Les Périls de l'Immense Océan Pacifique
Nager au milieu du Pacifique n'a rien d'une promenade de santé, et les dangers sont nombreux et variés. Les conditions météorologiques imprévisibles et souvent extrêmes représentent une menace constante. Cette année 2018 fut d'ailleurs marquée par une saison des typhons particulièrement dangereuse. Dès le départ du Japon, Ben a subi un typhon et a dû rebrousser chemin et patienter une semaine avant de se remettre à l'eau. Plus tard, le "I am Ocean" n’a pas résisté à de puissantes tempêtes, notamment les typhons Jongdari et Wukong, qui ont stoppé son élan et contraint les membres de l’expédition à abandonner la traversée après six mois en mer. Ces deux tempêtes ont touché le bateau et l'ont contraint à rejoindre Hawaï. Dans les premiers jours et surtout les premières nuits, Ben et l’équipage ont également été frappés par une "épidémie de mal de mer", l'estomac retourné par la houle.
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Au-delà des éléments naturels, les incidents liés à l'équipement et à la navigation ont également jalonné l'expédition. Le "I am Ocean" ne doit jamais perdre de vue le nageur, car c’est sur le voilier que Ben passe ses nuits et qu’il se réfugie en cas de pépins. Un jour, alors qu’une ligne de nage est attachée à l’arrière du bateau pour guider le Français, celle-ci se détache après une rafale de vent. Le bateau s’éloigne, laissant derrière lui Ben Lecomte seul au milieu du Pacifique, qui devient alors difficilement repérable dans une mer agitée. Heureusement, les membres d’équipage finissent par le retrouver. Lors d’une autre journée avec des conditions non optimales, le pneumatique peine à rester proche du nageur. Alors qu’il s’en éloigne, le pilote fait marche arrière. Au même moment, une vague propulse Ben Lecomte en direction de l’hélice du petit bateau, qui percute le visage du Français, une blessure sérieuse et un rappel brutal de la vulnérabilité en plein océan.
La faune marine constitue un autre ensemble de dangers. Si Ben Lecomte confie avoir déjà croisé quelques requins - quatre, en fait - il n'en a pas peur. Il est même plutôt heureux d'apercevoir des ailerons, expliquant que "ils sont très curieux et ne sont pas là pour manger les hommes". Ses coéquipiers ont tout de même un engin répulsif à mettre à l'eau si un de ces poissons venait à montrer un comportement menaçant, bien qu'il y ait toujours un doute avec les grands blancs qui croisent au large de la Californie et qui fondent sur leur proie par en dessous sans dévoiler leurs intentions. Ce que le nageur redoute le plus, ce ne sont pas les requins, mais les espadons. Ces poissons rapides, puissants et dotés d’un long bec peuvent transpercer en une fraction de seconde, représentant une menace bien plus directe à ses yeux.
L'Évolution de la Mission : De "The Longest Swim" à "The Vortex Swim"
Après six mois en mer et plus de 2 700 km parcourus, l'expédition initiale de traversée du Pacifique est contrainte à l'abandon en décembre 2018 en raison des dégâts subis par le bateau suiveur à la suite de puissantes tempêtes. Si le nageur est déçu de cet abandon, la mission ne s'arrête pas là. L'équipe décide de se concentrer sur l'objectif principal qui était de sensibiliser et de collecter des données sur la pollution plastique. C'est ainsi que "The Longest Swim" est devenu "The Vortex Swim". L'équipe repart en 2019 depuis l’île d’Hawaï, cette fois en direction de San Francisco, pour se concentrer spécifiquement sur la traversée du vortex de plastique dans le Pacifique Nord.
Ben Lecomte se donne le défi de nager dans ce "continent de plastique". En reliant Hawaï et San Francisco, il a nagé pendant 80 jours et 555 kilomètres dans une zone envahie de plastique, dont la superficie est grande comme trois fois la France. Les observations faites durant cette phase sont glaçantes. Ben Lecomte écrit : « Dans les parties les plus concentrées en plastique, c’était comme regarder vers le ciel pendant une tempête de neige la nuit ». Le nageur de l'extrême a dû se frayer un chemin parmi des déchets plastiques de tous types, des bidons entiers comme des fragments qui flottent entre deux eaux. Cette vision directe et immersive de la pollution plastique a renforcé l'urgence de sa mission. En tout, l’équipage du "I am Ocean" a récupéré plus de 43 000 morceaux de microplastique, d’une taille inférieure à 5 mm, des particules malheureusement ingérées très fréquemment par la faune marine. Ces chiffres sont d'autant plus alarmants lorsqu'on les replace dans le contexte global : d’après National Geographic, 5 000 milliards de morceaux de plastique flottent dans nos océans, et d’ici 2050, toutes les espèces d’oiseaux marins en absorberont régulièrement. Benoît Lecomte a même fait des photos avec ces déchets, les rendant presque esthétiques, clichés présents dans son livre Nageur d’alerte, pour mieux marquer les esprits.
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