La course au large, autrefois perçue comme un sport de niche, s'est transformée en un spectacle planétaire, captivant un public toujours plus large et attirant l'attention d'un nombre croissant d'entreprises. Les éditions récentes de la Route du Rhum, une transatlantique légendaire reliant Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, sont des témoins éloquents de cet engouement. Cette épreuve, qui se déroule tous les quatre ans, incarne l'esprit d'aventure, la prouesse technique et l'engagement humain. Elle met en lumière des destins exceptionnels, des innovations audacieuses et des initiatives qui transcendent la simple compétition sportive pour toucher des enjeux sociétaux majeurs.
François Gabart, le Skipper Charentais : Entre Défi Sportif et Bataille Juridique
Pour le skipper charentais François Gabart, la Route du Rhum représente bien plus qu'une simple course ; elle est le théâtre d'une aventure humaine et technologique intense, marquée pour l'édition 2022 par des tensions et une détermination inébranlable. Opposé à ses pairs sur la conformité de son bateau, François Gabart, à la barre de son maxi-trimaran "SVR-Lazartigue", s'est présenté en candidat à la victoire, à la fois excité et heureux. Sa participation à l'une des courses les plus emblématiques de la voile a été conditionnée par une résolution juridique, le conduisant à devoir aller au tribunal pour obtenir le droit de prendre le départ.
Le conflit entre François Gabart, détenteur du record du tour du monde en solitaire, et la classe Ultim 32/23, l'entité qui élabore et gère les règles pour les maxi-trimarans de 32 mètres de long maximum, avait débuté en septembre dernier. Au cœur de cette controverse se trouvait l'interprétation de la règle 3.11 de la Fédération internationale de voile (World Sailing), laquelle stipule que les winches, ces postes de manœuvre essentiels, ne doivent pas être situés sous le pont d'un bateau. Cette disposition est spécifiquement conçue pour éviter tout danger potentiel lié à l'accès et à l'utilisation de ces équipements en course. Les autres skippers et armateurs principaux de la classe avaient mis en doute la conformité de son bateau et avaient manifesté leur volonté de l'exclure du Rhum, une situation sans précédent qui a mis en lumière la complexité des régulations dans le sport de haut niveau.
La décision de justice, rendue à la suite d’une audience tenue en référé le 23 juin à Paris, s’est portée sur la forme du litige, et non pas sur le fond. Cette distinction est cruciale : la cour a statué sur un protocole d’accord passé entre Gabart/Kresk et la classe Ultim à propos du conflit à résoudre, que les premiers ont dénoncé. La décision n'a donc pas porté sur la conformité ou non du maxi-trimaran volant en lui-même. La requête en justice portait spécifiquement sur la date butoir, fixée entre les deux parties, pour trouver une issue à leur différend, une date arrêtée au 4 mars dernier. Selon le clan Gabart/Kresk, si la classe n’obtenait pas des réponses à ses questions avant le 4 mars, « la classe nous permettait de participer à la Route du Rhum. Le 7 mars est la date à laquelle l’avis a été publié sur le site de l’organe qui a été consulté », avait-on défendu du côté de Gabart. La décision judiciaire a ainsi permis à Gabart de se présenter sur la ligne de départ de la Route du Rhum, cette course transatlantique en solitaire dont le départ a été donné le 6 novembre de Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine.
Avant de prendre le large, l'équipe a dû faire face à un autre défi technique majeur. « L’équipe a pu installer la nouvelle dérive, c’est bon ! Après l’avarie subie lors de notre arrivée à Saint-Malo, elle est partie à Mer Concept », le chantier de François Gabart, « a été réparée. Elle est arrivée mercredi soir et a été installée entre 20 h 30 et 21 h. J’ai préféré ne rien annoncer et rester prudent tant qu’elle n’était pas en place, mais c’est fait », a-t-il déclaré, soulignant la minutie et la tension autour de ces préparatifs de dernière minute.
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Malgré ces épreuves, la motivation du skipper charentais est restée intacte. Interrogé sur une motivation spéciale après cette affaire l'ayant opposé aux autres skippers et armateurs principaux de la classe, François Gabart a affiché une attitude de fair-play exemplaire. « Si je gagne ? Bien sûr que j’accueillerai les autres skippers et que je leur serrerai la main », a-t-il affirmé. Il a également partagé son énergie profonde : « Ce que je ressens, c’est que ce bateau mérite de courir la Route du rhum. Et j’ai une énergie importante pour cela. Elle ne date pas de ces derniers mois, je mets cette énergie depuis la naissance du bateau, pour moi, pour l’équipe qui l’a fait naître et progresser, pour mon sponsor pour le faire vivre. » Son expérience en solitaire est considérable : « J’ai beaucoup navigué en trimaran en solo entre 2016 et 2018 », avec notamment « une Transat anglaise, un tour du monde, une Route du rhum », ce qui le pousse à dire : « Je pense être avec Thomas Coville celui qui a le plus d’expérience en solitaire en multicoques. Je suis heureux de recommencer. Le solo, c’est dur mais excitant, c’est comme un petit saut dans le vide. » Pour François Gabart, participer à cette course est une chance rare : « C’est une chance de courir le Rhum, la course n’a lieu que tous les quatre ans, c’est un événement rare. » Après la décision de justice, il a exprimé son soulagement : « Je suis soulagé de cette décision qui me permet de me concentrer sereinement sur les entraînements et la compétition qui nous attend. Je suis aussi heureux de retrouver les autres skippers sur la ligne de départ. Tous ces bateaux réunis permettront encore de nouvelles courses mémorables pour tous les passionnés qui ont fait preuve d’un soutien sans faille. »
L'Héritage de la Légende : Florence Arthaud et la Route du Rhum
L'histoire de la Route du Rhum est parsemée de récits héroïques, et celui de Florence Arthaud, la "Petite Fiancée de l'Atlantique", y tient une place prépondérante, son nom étant à jamais lié à la victoire et à la persévérance. Le 18 novembre 1990, à 18 heures, heure locale, Florence Arthaud, alors âgée de 33 ans, réalisait un exploit retentissant en remportant la 4e édition de la Route du Rhum. Après une traversée épique qui dura 18 jours à bord de son trimaran de 18 mètres, elle devenait la première femme à s’imposer dans une transatlantique en solitaire, inscrivant son nom dans les annales de la course au large. Cette victoire était l'aboutissement d'un rêve nourri pendant 12 longues années.
Les Français ont fait la découverte de cette jeune navigatrice dès la première édition de la Route du Rhum, en 1978, une course alors inédite reliant Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. À seulement 21 ans, elle était la benjamine de l’épreuve et, fait marquant, la première femme à participer à une Transatlantique. Dès ses débuts, elle affichait une passion inébranlable pour la mer et la compétition en solitaire. « J'aime le bateau, j'aime naviguer. J'ai envie de naviguer seule et en course en solitaire en plus, c'est très intéressant. C'est une bonne expérience. C'est un peu un test que je fais là, c'est une expérience. Voir quelles sont mes limites, jusqu'où je peux aller », déclarait-elle alors, juste avant d'embarquer pour sa première confrontation avec l'Atlantique en solitaire. Cette année-là, celle que l'on commençait à surnommer « la petite fiancée de l’Atlantique » acheva la course à une honorable 11e place.
Quatre ans plus tard, pour la seconde édition de la Route du Rhum en 1982, Florence Arthaud marquait de nouveau l'histoire en devenant la première femme au monde à barrer un trimaran dans cette compétition, signe de son audace et de sa volonté d'innover. Sa tentative suivante, en 1986, s’annonçait sous de mauvais auspices, avec des épreuves qui auraient pu décourager le plus aguerri des marins. La skipper dut louer un bateau pour remplacer le sien, heurté par un cargo quelques jours seulement avant le départ de la course. Mais cette adversité ne fut pas suffisante pour l'arrêter. L’édition fut également endeuillée par le chavirage de Loïc Caradec. En un geste de solidarité maritime, Florence se déroute pour tenter de lui porter secours, démontrant les valeurs profondes de l'entraide en mer. Une fois sur place, elle ne put que constater la tragédie, découvrant le catamaran vide. Malgré ce drame et une escale forcée aux Açores pour effectuer des réparations indispensables, elle parviendra finalement à la 11e position en Guadeloupe. Ce fut un nouvel exploit technique et humain, mais également une nouvelle déception pour la navigatrice, dont le rêve de victoire ne s'était pas encore concrétisé. « Ce qui m'intéresse, ce n'est pas d'arriver. Si je fais de la compétition, ce n'est pas pour participer, c'est pour gagner ! Ben, c'est raté, encore une fois ! », s'exclamait-elle, révélant son insatiable soif de succès.
Promesse tenue ! En 1990, Florence Arthaud était de retour sur la ligne de départ, prête à affronter l'océan avec son trimaran "Pierre 1er". Cette fois-ci, c’est sa santé qui allait la confronter à un défi personnel majeur : souffrant d'une hernie discale, et contre l'avis médical, elle décida malgré tout de s'embarquer, prouvant une fois de plus son caractère indomptable. En pleine course, les conditions allaient encore s'aggraver de manière inattendue. « J'ai eu des problèmes de pilote. Ça fait cinq jours que je suis à la barre. Je suis complètement crevée d'autant plus que j'ai été très malade. J'ai eu une hémorragie pendant deux jours. J'ai bien cru que j'allais y rester ! », déclarait-elle lors d'une interview radio en mer, témoignant de l'extrême difficulté de sa situation. Malgré un corps affaibli et une panne de communications radio qui la coupa du monde pendant 10 jours, elle maintenait la tête de la course, sans le savoir ! Ce fut une équipe de l’émission « Thalassa » de FR3 qui lui apprit la bonne nouvelle par radio, une image emblématique de sa victoire inattendue. Florence Arthaud arriva finalement trois jours plus tard à Pointe-à-Pitre, le 18 novembre 1990, après 14 jours, 10 heures et 8 minutes d'une navigation folle, gravant son nom dans la légende.
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Après Florence Arthaud, une seule autre femme a remporté la Route du Rhum, mais dans la catégorie des monocoques : l'Anglaise Ellen MacArthur, en 2002. L'empreinte de Florence Arthaud sur le monde de la voile et sur l'imaginaire collectif reste indélébile. Tragiquement, Florence Arthaud est décédée en 2015, en Argentine, lors d'un accident d’hélicoptère survenu pendant le tournage de l'émission de télé-réalité « Dropped ». Son ancien trimaran, rebaptisé « Flo » en hommage à la navigatrice disparue, a pris le départ de la Route du Rhum 2022, barré par Philippe Poupon, 68 ans, vainqueur de la course en 1986 et grand ami de Florence Arthaud. Cette présence symbolique est un rappel poignant de son esprit indomptable.
La Route du Rhum - Destination Guadeloupe : Un Phénomène Attireur et Rassembleur
La Route du Rhum - Destination Guadeloupe, avec ses 3500 miles (6480 km) de course entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, est bien plus qu'une simple épreuve sportive ; elle est un symbole de l'aventure maritime, un catalyseur d'émotions et un point de ralliement pour des milliers de passionnés. L'édition 2022 de la Route du Rhum a confirmé une tendance observée depuis plusieurs années par les amateurs de voile : la course au large attire de plus en plus. Avec 138 bateaux inscrits, elle a démontré une vitalité et une popularité qui ne semblent pas connaître de crise, séduisant tant le grand public que les sponsors. Les départs, souvent reportés en raison des conditions météorologiques, comme ce fut le cas le 9 novembre après quelques jours de retard sur la date initiale, n'enlèvent rien à l'enthousiasme général, mais ajoutent même une couche de suspens et d'attente.
Les rassemblements autour des pontons, avant le grand départ, sont décrits comme tout simplement magiques. Il faut voir les allées du Vendée Globe, celles de la Route du Rhum, pour saisir l'ampleur de ce phénomène. C’est une véritable communion populaire, un moment de partage intense entre les marins, leurs équipes et le public venu les soutenir. Cette proximité des athlètes avec leurs admirateurs constitue un atout pur et indéniable de la voile de compétition, créant un lien unique et une ambiance festive.
Parmi les 138 bateaux en lice pour l'édition 2022, un navire a particulièrement capté l'attention et l'émotion du public : l'ancien trimaran de Florence Arthaud. Ce bateau emblématique, celui avec lequel elle remporta la transat en 1990, a été rebaptisé « Flo » en un hommage poignant à la navigatrice tragiquement disparue en 2015. Il a été barré par Philippe Poupon, navigateur aguerri de 68 ans, vainqueur de la course en 1986 et ami proche de Florence Arthaud. Ce retour symbolique du "Flo" sur les eaux de l'Atlantique ajoute une dimension historique et émotionnelle forte à l'événement, reliant les générations de marins et honorant la mémoire d'une icône.
La Voile de Compétition : Un Vecteur de Valeurs et d'Opportunités Économiques
Le succès grandissant de la voile de compétition, tel que l'observe Ouest-France à travers une série dédiée, n'est pas le fruit du hasard. Il révèle une convergence d'intérêts entre le monde du sport, celui des entreprises et un public en quête d'inspiration et d'aventure. Les courses à la voile ne semblent pas connaître de crise, et leur capacité à attirer publics et sponsors s'explique par des atouts fondamentaux et des retombées tangibles. Il y a un succès autour de la voile depuis assez longtemps mais je suis surpris qu’un tel succès ne soit pas arrivé plus tôt, note un observateur.
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Un des atouts les plus significatifs réside dans la visibilité unique qu'offre ce sport. On est sur des objets qui portent nos marques, ce qui est rare, donc notre visibilité dans les médias est déjà chargée d’un sens. Lorsque les médias utilisent les images d’Armel Le Cléac’h, seul devant la barre d’un Ultim et dans des conditions musclées, cela raconte déjà quelque chose de Banque Populaire. Cela associe déjà la marque au courage et à la détermination. Cet engagement est pleinement assumé par les sponsors : Nous sommes la première banque des entrepreneurs en France et on a choisi ce sport parce qu’il portait très fortement les valeurs d’entreprenariat et de réussite.
Pour les entreprises, la figure du skipper est une métaphore puissante de l'entrepreneur. Pour nous, un skipper c’est exactement comme un entrepreneur. Il doit faire son environnement pour pouvoir évoluer, avoir une équipe même s’il est seul avec une idée, développer des solutions techniques et écologiques et, à moment donné, il doit avoir du courage pour se lancer. Il y a un parallélisme fantastique entre l’entreprenariat et la voile. Cet alignement de valeurs se traduit concrètement : On joue beaucoup là-dessus jusqu’à aller, dans les choix de nos constructions, vers des modèles entrepreneuriaux. Si l'on prend l’exemple de Banque Populaire XI, ce ne sont pas moins de 150 entreprises de la région qui ont participé à la construction de ce bateau, illustrant un modèle de collaboration et de fierté collective.
La fierté est d’ailleurs un sentiment central généré par ce type de sponsoring. Oui, ça passe facilement. Il y a une très grande fierté envers nos skippers, et nos aventures. Ce qui est intéressant c’est que la fierté est multiple. Les gens sont très fiers d’Armel, ils ont de l’affect pour lui, mais ils sont aussi très fiers de l’objet qui a été construit. C’est comme pour un siège d’entreprise ou un bâtiment, le groupe a investi dans quelque chose qui est un sommet de la technologie, qui est innovant, et amène des solutions modernes. Il y a à la fois la fierté de l’homme et de l’objet, et dans notre cas, en plus, celle de la solidarité. Tout à fait, on peut être acteur majeur de son sport. Le sponsoring voile, c’est un sponsoring dans lequel le sponsor est très impliqué. Ça n’a rien à voir avec le fait d’acheter de l’espace sur un terrain. Le sponsor de la voile est un sponsor qui s’engage, qui accepte une certaine part de risque et les bonheurs qui vont avec. C’est en ça qu’il est très entrepreneurial aussi.
Au-delà des valeurs partagées, le sponsoring voile est aussi un investissement qui rapporte. Pour le Vendée Globe de Clarisse Crémer, on a calculé que les retombées se situaient autour de 22 millions d’euros. Pour celui d’Armel Le Cléac'h quatre ans plus tôt, elles étaient de 55 millions. Ces chiffres sont particulièrement éloquents au regard des budgets engagés. Notre budget annuel global est d’environ 7,5 millions d’euros, couvrant le soutien à Armel Le Cléac’h, Clarisse Crémer, mais aussi l’équipe de France de voile olympique et les écoles de voile. Il est évident que nous sommes contents des retombées.
Ce modèle économique n'est pas réservé aux grandes structures. C’est important que ces entreprises puissent rentrer dans ce système, ce n’est pas conforme à nos valeurs d’être dans un sport excluant. Et non seulement les entreprises de petites tailles peuvent y exister, mais elles peuvent même y gagner et faire des coups médiatiques extraordinaires. Il y a des entreprises que l’on ne connaissait pas avant qu’elles fassent le Vendée Globe, illustrant le potentiel de révélation. Cette accessibilité tranche avec d'autres disciplines : dans d’autres sports qui sont axés sur l’acquisition publicitaire ou d’espace, si vous ne mettez pas beaucoup d’argent vous n’existez pas. Aujourd’hui, soutenir un athlète pour les Jeux olympiques de Paris en voile, c’est très, très abordable. Avec le Pacte de performance mis en place par l’État, en mécénat, c’est 20 000 euros, qui après réduction fiscale en coûtent 9 000. Ce dispositif ouvre des portes à un éventail d'acteurs économiques, démocratisant l'accès à ce vecteur de communication puissant.