La Villa Cavrois, conçue entre 1929 et 1932, est une réalisation des plus emblématiques de l'architecte Robert Mallet-Stevens. Érigée au cœur d'une région alors florissante, cette demeure incarne une vision avant-gardiste de l'habitation bourgeoise, où chaque détail, de l'architecture aux aménagements paysagers en passant par le mobilier, contribue à une « œuvre totale ». Au sein de ce chef-d'œuvre moderniste, le bassin de natation occupe une place singulière, non seulement par ses caractéristiques techniques et ses dimensions impressionnantes, mais aussi comme symbole manifeste du programme d'hygiène, de santé et de sport qui a guidé la conception de la villa. Son histoire est intrinsèquement liée à celle de la propriété, reflétant les ambitions de ses commanditaires et les évolutions d'un mode de vie résolument tourné vers le confort moderne.
La Genèse d'une Commande Audacieuse : La Villa Cavrois dans le Nord Industriel
Au début du XXe siècle, le Nord est l'une des régions les plus industrialisées de France. Roubaix et Tourcoing sont alors un important centre de production textile, ce qui vaut à Roubaix le nom de « ville aux mille cheminées ». C'est dans ce contexte de prospérité industrielle que Paul Cavrois, propriétaire de la société Cavrois-Mahieu, fondée en 1865, décide de faire bâtir une demeure pour sa famille. Son entreprise, spécialisée dans les tissus haut de gamme pour des maisons parisiennes, comptait en 1923 cinq usines et employait près de 700 personnes.
Paul Cavrois, héritier d’une des grandes industries de textile de Roubaix, aspire à s’éloigner de son lieu de travail. Alors que les grands industriels construisent souvent des maisons familiales aux portes de leur usine, il s’excentre de Roubaix pour acquérir un terrain à Croix, en périphérie, en 1922-1923. Cette décision s'inscrit dans une tendance de la bourgeoisie industrielle qui, depuis 1870, éloigne ses résidences des usines afin de bénéficier d'un environnement plus sain et d'un meilleur cadre de vie. La commune de Croix voit alors fleurir d'imposantes demeures bourgeoises, de véritables petits châteaux, caractérisées par leur style néo-régionaliste. Paul Cavrois projette de construire une villa où loger sa famille, qui comprend sept enfants.
Dans un premier temps, il fait appel à Jacques Gréber (1882-1962), un architecte prisé de l'élite locale, qui lui propose une demeure dans le goût « néo-régionaliste » alors en vogue. Ce premier projet, que l'on connaît par sept dessins, n'aboutit pas, les premiers plans ne correspondant pas à l’attente de Paul Cavrois, qu'il jugeait trop traditionnels par rapport à ce que l'industriel souhaitait.
L'Affirmation d'une Vision : Robert Mallet-Stevens et l'Œuvre Totale
En 1929, Paul Cavrois confie finalement la construction de sa villa à un architecte beaucoup plus novateur : Robert Mallet-Stevens. À cette époque, Mallet-Stevens commence à faire parler de lui dans le milieu industriel de Roubaix. Le couple Cavrois, qui n'est ni collectionneur ni lié aux milieux d'avant-garde, est sans doute séduit par la perspective du cadre de vie sain, confortable et moderne que leur promet l'architecte. Ils ont peut-être également souhaité surprendre et étonner leur entourage par une demeure hors normes. Paul et Lucie Cavrois, convaincus par la visite de la rue Mallet-Stevens que l'architecte vient d'achever à Paris, lui laissent l'entière liberté de concevoir leur maison familiale, à condition de respecter strictement le budget alloué.
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Lorsqu'il conçoit la villa, Mallet-Stevens ne se limite pas au tracé des volumes architecturaux ; il dessine aussi tout le décor intérieur jusqu'au moindre élément mobilier. En cela, il pousse au paroxysme le concept « d'œuvre totale » qu'il défend au sein de l'Union des Artistes modernes. Ce travail d'ensemblier doit également beaucoup à son expérience de décorateur de cinéma. Les intérieurs de la Villa Cavrois présentent des similitudes avec ceux qu'il a conçus pour les films de Marcel L'Herbier quelques années plus tôt. L'architecte disait qu’une pièce en dévoilait plus sur son propriétaire que lui-même, et pour lui, le décor devait présenter le personnage avant même que celui-ci ne se soit montré. La construction, lancée en 1929, s’achève en 1932, pile pour le mariage de la fille aînée des Cavrois, Geneviève.
Dès son inauguration, la villa, toute en lignes pures et d'une structure de béton recouverte de briques de parement jaune, fait sensation alors que le style « anglo-normand » était plus en vogue à l'époque. Elle incarne parfaitement les principes de l’architecture moderne, avec ses formes cubiques, ses larges ouvertures vitrées et son utilisation de matériaux industriels. La Villa Cavrois s’articule autour d’un salon central, divisant habilement les espaces privés et publics. Elle intègre également des technologies avant-gardistes pour son époque, comme la ventilation, le téléphone et un ascenseur, reflétant le souci de lumière, de circulation et d'hygiène qui étaient les lignes directrices de la conception de la maison.
Le Bassin de Natation : Un Fleuron de la Modernité Mallet-Stevensienne
Au-delà de ses vastes espaces de vie et de réception, la Villa Cavrois se distingue par des équipements de loisirs et de bien-être intégrés, dont le plus emblématique est sans conteste son bassin de natation. Intégré à la maison et à son parc, ce bassin de natation signe la modernité de la propriété. Il répond au souci d'hygiène, de santé et de sport qui caractérise le programme de la villa et la vision de vie que Paul et Lucie Cavrois recherchaient.
Dimensions et Caractéristiques Techniques Initiales
Le bassin de natation de la Villa Cavrois, dont l'eau n'était pas chauffée, mesurait à l'origine 27 mètres de longueur. Selon la revue Architecture d'Aujourd'hui (n° 8 de novembre 1932), il présentait une largeur de 4 mètres. Sa profondeur était variable, atteignant une plus grande profondeur de 2,80 mètres du côté du double plongeoir à l'ouest. Cette mesure précise, 2,80 m, était essentielle pour la sécurité des plongeurs. Une caractéristique notable de ce bassin était sa capacité à être réduit à 25 mètres, ce qui correspondait à la longueur du demi-bassin olympique. Cette modularité témoignait d'une conception pensée pour des usages divers, potentiellement pour la pratique de la natation sportive ou pour des raisons de sécurité, permettant peut-être d'adapter la zone de baignade aux différents utilisateurs.
Les deux plongeoirs étaient logiquement situés du côté ouest de la piscine, là où se trouvait la plus grande profondeur. Le plongeoir supérieur arrivait au niveau du haut du muret du grand escalier, offrant une plateforme élevée pour les plongeons. Le petit plongeoir, situé du côté est, dissimulait un système d'arrivée d'eau, démontrant l'intégration soignée des éléments fonctionnels dans le design global. Le bassin de natation, même avec une profondeur limitée à certaines de ses parties, nécessitait un système de filtration et de chloration, soulignant l'importance accordée à l'hygiène et à la qualité de l'eau, aspects fondamentaux pour une famille soucieuse de sa santé.
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Intégration dans le Paysage et Modifications Postérieures
Le bassin de natation n'était pas un élément isolé. Les Cavrois semblaient bien aimer l'eau puisqu'il y avait même une piscine avec plongeoirs, intégrée à la maison et au parc. Le parc qui entoure la Villa Cavrois a été dessiné par Mallet-Stevens lui-même, héritier des jardins réguliers du XVIIe siècle. Le parc offre par ses allées et son miroir d'eau un prolongement des lignes et des dimensions de la villa. Le bassin, de par sa position et son esthétique, participe à cette harmonie d'ensemble.
Des modifications ont été apportées au bassin au fil du temps. Une coursive longe la partie au nord du bassin de natation. Celle-ci correspond au soubassement de la terrasse et communique avec les garnis. Il est important de noter que ces éléments n'existaient pas à l'origine en 1932 et ont été ajoutés compte tenu des risques de chute et de noyade accidentelle. Ces ajouts ultérieurs attestent d'une évolution des normes de sécurité et d'une volonté de protéger les usagers. Lors de la restauration, des vues du bassin restauré montrent une seule barrière au sud, indiquant une adaptation aux exigences contemporaines tout en cherchant à retrouver l'esprit du design original.
Le Parc : Un Prolongement Architecturé de la Villa
Le parc, qui s'étendait à l'origine sur 5 hectares, est aujourd'hui amputé de plus de la moitié de sa superficie, qui a été lotie dans les années 1990. Heureusement, la partie centrale et le miroir d'eau, véritable point d'équilibre du parc, ont pu être restaurés, permettant de retrouver la composition et l'esprit de l'œuvre de Mallet-Stevens.
Long de 72 mètres, le miroir d'eau s'inscrit dans le prolongement du grand hall et de l'allée circulaire au Nord. Ironiquement, ce miroir d'eau, trop visible depuis le ciel, a été comblé par les Allemands durant l'occupation de la villa. La restauration méticuleuse a permis de recréer cet élément essentiel. Conçue pour faciliter la circulation des automobiles et la dépose des invités, l'allée circulaire participe à la théâtralisation de l'accès à la villa. Depuis le portail, situé dans l'angle de la propriété, le visiteur découvre progressivement la façade monumentale du bâtiment. À l'est du parc, Mallet-Stevens a également dessiné une roseraie dans la tradition des jardins classiques, tandis qu'un verger, un potager et un poulailler assuraient l'approvisionnement de l'office, complétant ainsi un cadre de vie où l'autonomie et le bien-être étaient au centre des préoccupations.
Une Histoire Marquée par les Épreuves et une Résurrection Exemplaire
La vie de la Villa Cavrois n'a pas été un long fleuve tranquille. Durant la Seconde Guerre mondiale, la villa est occupée par l'armée allemande et transformée en caserne. La Villa Cavrois est située dans un lieu stratégique, en haut de la colline de Beaumont, ce qui en faisait un endroit de premier choix pour s’établir et avoir un œil sur les alentours. C’est en 1940 que l’armée allemande réquisitionne la villa pour la transformer en caserne. Beaucoup de dégradations auront lieu à ce moment-là. La fonctionnalité militaire du lieu demande également des mises aux normes comme celle du chauffage, des sanitaires, mais aussi du camouflage. Le sous-sol de la villa Cavrois est aujourd’hui un espace d’exposition entièrement dédié à cette époque. Des photos prises lors des heures malheureuses de la Villa Cavrois nous permettent de voir le fond de son bassin de natation, témoignant de son état durant cette période.
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Ce n’est qu’en 1947 que Paul Cavrois et sa famille peuvent se réinstaller dans leur villa, après s’être réfugiés dans leur propriété normande pendant la guerre. Paul Cavrois fait alors appel à Pierre Barbe pour donner un nouveau souffle à la villa. L’architecte a pour mission de remettre au goût du jour les détails, comme les poignées de portes, mais aussi les meubles qui habillent chacune des pièces. Cependant, beaucoup d’architectes reprocheront à Pierre Barbe d’avoir effacé le style de Robert Mallet-Stevens au profit d’un style beaucoup plus banal.
Après avoir été oubliée au fil des années, la Villa Cavrois est redécouverte par la revue L’Œil dans le numéro du mois d’octobre 1986. Dans un dossier exclusif consacré à la villa, les photographies de Véra Cardot et les mots de Pierre Joly mettent en lumière cette bâtisse oubliée qui fut jadis au cœur de l’actualité artistique. De là s’ensuit une exposition avec une dizaine de photographies de la Villa Cavrois à la mairie du XVIe arrondissement de Paris. Ces événements coïncident avec la mort de Lucie Cavrois, la femme de Paul Cavrois, et la vente de la villa à la société Kennedy-Roussel en 1985. Cependant, la Villa est alors classée d’office comme monument historique en 1990, ce qui gèlera tout projet immobilier. En attendant les projets de rénovation, la villa se dégrade et subit des actes de vandalisme, squattée et pillée jusqu’à ce qu’enfin, l’État français ne la rachète en 2001 dans le but de la restaurer.
D'importants travaux sont engagés par la direction régionale des affaires culturelles - DRAC du Nord-Pas-de-Calais pour restaurer le clos et le couvert. Le travail est titanesque, tant par la taille de l’édifice que par l’ampleur des rénovations. Il ne reste presque rien de la villa d’origine, tout, ou presque, a disparu et l’état du bâtiment est lamentable. Le Centre des monuments nationaux poursuit avec la restauration du parc, entre janvier 2012 et avril 2013, et des intérieurs de la villa, de juillet 2012 à mai 2015. Treize ans ont été nécessaires pour restaurer la villa et son parc dans leur état de 1932. L'ensemble de ces travaux, menés sous la maîtrise d'œuvre de Michel Goutal - architecte en chef des monuments historiques -, est évalué à 23 millions d’euros. À partir de photographies d’époque, les artisans et les architectes travaillent main dans la main pour remettre en état cette villa qui aujourd’hui est ouverte au public. La Villa Cavrois a ainsi retrouvé sa splendeur d’antan.