La Natation Artistique Masculine : Du "Grand Bain" à la Quête de Reconnaissance et de Démocratisation

La scène cinématographique française a récemment braqué les projecteurs sur une discipline sportive méconnue dans sa version masculine : la natation synchronisée, désormais appelée natation artistique. Le film de Gilles Lellouche, intitulé « Le Grand Bain », sorti en salles ce mercredi, met en scène des hommes se mettant à la natation synchronisée, offrant une visibilité inédite à une pratique sportive longtemps associée exclusivement à la gent féminine. Cette œuvre cinématographique a agi comme un véritable catalyseur, plongeant le grand public dans un univers où les préjugés sont nombreux et les combats pour la reconnaissance, constants.

"Le Grand Bain" : Un Tremplin Cinématographique pour une Discipline en Quête de Sens

Le film « Le Grand Bain », porté par une distribution de têtes d'affiche, dépeint le parcours d'une bande de mecs un peu paumés qui trouvent dans la natation artistique un moyen de se reconstruire et de redonner un sens à leur vie. Dans les couloirs de leur piscine municipale, Bertrand, Marcus, Simon, Laurent, Thierry et les autres s’entraînent sous l’autorité toute relative de Delphine, une ancienne gloire des bassins. Ensemble, ils se sentent libres et utiles. Ils vont mettre toute leur énergie dans une discipline jusque-là propriété de la gent féminine : la natation synchronisée. Au début, ils sont sept, comme les mercenaires, mais ceux-là n’ont qu’eux-mêmes à secourir. Quadras mal en point de la tête, plein d’embonpoint ailleurs, en plongeant dans le grand bain de la piscine, jamais ils n’auraient imaginé que cette discipline féminine par excellence puisse à ce point les transformer et leur redonner goût à la vie et surtout estime de soi. L’idée directrice du film, selon Gilles Lellouche, était de trouver un sujet qui le touche et lui permette de réaliser un film plus personnel. Le réalisateur avait envie de parler de cette lassitude qu'il sentait chez les gens de sa génération ou même plus globalement en France, où l'on oublie le collectif, l’entrain, le goût de l’effort dans une course un peu individualiste. C'est en découvrant un documentaire sur ARTE, suivant une bande de Suédois pratiquant la natation synchronisée masculine, qu'il a su qu'il tenait son sujet : une troupe d’hommes plus ou moins désenchantés qui courent après des rêves déchus.

La perspective de disputer une compétition majeure devient un objectif fédérateur pour ces hommes. Le film interroge intelligemment sur ce qu’est d’être un homme, déconstruisant le cliché de la virilité pour ne s’attarder que sur la vie de chacun de ces hommes qui assument leur part de fragilité, de féminité. Ici, c’est le collectif qui vient sauver d’un quotidien morne, d’une dépression, d’un sale caractère, d’une vie de galères, d’une vie ratée. Ce long-métrage, salué comme une comédie drôle et pleine d'émotion, montre des "bras cassés" qui arrivent à surpasser leurs faiblesses. Guillaume Canet ou Jean-Hugues Anglade, qui figurent au casting, pourraient-ils aider la discipline à gagner en compréhension, sinon à entrer au programme des JO ? Leur présence contribue sans doute à faire comprendre la difficulté de la discipline. Matthieu Durbec, du Paris Aquatique, qui fait une apparition dans le film, est convaincu de son impact : « Ça va faire un cataclysme ! » et « c’est un outil de diffusion massif que la natation synchronisée masculine n’a jamais eu, et en plus il n’y a que des têtes d’affiche ! » Il estime que le film va donner envie à plein de mecs et débloquer des choses, montrant que c’est possible sans être ridicule mais en étant vrai. Pour lui, ce film « tombe du ciel ». Effectivement, grâce à ce long-métrage sur une équipe masculine de natation synchronisée, la discipline a touché un nouveau public d’hommes. Antoine, un nageur de 18 ans, raconte : « Après la sortie du film, on s’est appelé avec les gars et on s’est dit : ‘on se jette à l’eau, on s’y met maintenant’ ». Une immersion qui suscite d’autres vocations, comme dans ce club de la Vienne où un quatrième nageur a récemment donné son accord, s’enthousiasme Eric Zéaro, président du club CEP de Poitiers NatSynchro. Il reconnaît volontiers : « Aujourd’hui, ça (le film) fait un buzz fou pour le club ».

Des Pionniers Face aux Préjugés : L'Émergence d'une Pratique Masculine en France

Bien avant l'onde de choc du « Grand Bain », des pionniers se sont battus pour faire exister la natation artistique masculine en France. Le club du Paris Aquatique, notamment, se bat d’ailleurs depuis des années pour faire exister la discipline. Christian Bordeleau, 64 ans, y fait figure de pionnier. Il raconte les débuts de cette aventure : « Notre club de natation a participé aux Gay Games de 1998, et il est de tradition à la fin du championnat de faire une sorte de gala au bord du bassin. Nous, on a décidé de le faire dans l’eau. On a trouvé l’effort et l’aventure assez sympa. » La section est née l’année suivante, et une entraîneure a même été embauchée. Cela fait 20 ans que cette pratique existe au sein du club, et l’effet Gay Games à Paris a amené beaucoup de nouveaux. Sur la soixantaine de licenciés au Paris Aquatique, il y a désormais 20 garçons.

Malgré ces efforts, la perception de la natation artistique reste un défi majeur. La question « La natation synchronisée, un sport de filles ? » est une interrogation à laquelle Christian Bordeleau répond avec un sourire résigné : « J’ai entendu ça 500 fois ». Il y a encore beaucoup d’appréhension, alors qu’on n’a pas à se justifier de vouloir faire quelque chose. « On le fait et on doit être respecté pour ça, c’est tout », explique-t-il. Cette appréhension est due à l'impression qu'on remet en cause sa masculinité, une configuration similaire à celle du patinage artistique il y a une cinquantaine d’années. À l’adolescence, il est parfois difficile pour un garçon de rester dans la discipline, il peut avoir peur des moqueries, comme l'observe Sylvie Neuville, directrice de la natation synchronisée à la Fédération française de natation. Timothy, 10 ans, et son copain Will-Yann, 8 ans, sont les seuls garçons dans leur club de Corbeil-Essonnes, un fait que Timothy admet être « un peu gênant ». Malgré tout, il a abandonné le water-polo pour la « synchro » cette année, son cœur balançant encore entre les deux disciplines.

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Un Sport Exigeant Loin des Apparences : La Dimension Physique et Artistique

Loin des clichés, la natation artistique est une discipline d'une exigence physique et mentale considérable, souvent sous-estimée par ceux qui la regardent. « C’est un sport exigeant, et on n’en a pas conscience quand on ne fait que le regarder », estime Yannick Agapit. Les mouvements gracieux et la fluidité apparente dissimulent des heures d'entraînement intensif et une force musculaire impressionnante. « Rien que de se maintenir les épaules en dehors de l’eau, faire des apnées de 15 secondes en faisant des mouvements, il faut vraiment tester pour s’en rendre compte », précise Yannick Agapit. La souplesse, souvent perçue comme innée, est également quelque chose qui se travaille assidûment. Même le côté artistique nécessite un effort constant, « surtout quand on a tendance à être un peu brusque ». Et l'une des clés de la performance est de ne rien laisser paraître : « quand on nage, on essaie de ne rien laisser paraître », ajoute-t-il. Christian Bourdaleau confirme : « Toute la beauté de ce sport, c’est de faire croire que c’est facile ».

L'entraînement des équipes mixtes, tel qu'observé au Paris Aquatique, est un spectacle de rigueur et d'intensité. Après un échauffement au sol, les nageurs enchaînent des longueurs de « godille » ou de « torpille », puis des figures complexes comme les « ballet leg », les « flamant rose » ou les « poussée barracuda », le tout au cordeau et en musique, sous les cris du coach. Cet effort intense se traduit par le même essoufflement et les mêmes courbatures pour tous les pratiquants, hommes et femmes. Christian Bordeleau se souvient des débuts : « Au début, c’était épouvantable. Le lendemain d’un cours, je pouvais rester étendu sans bouger, j’avais mal partout ! » Une preuve concrète que l'appellation « sport de filles » est dénuée de tout fondement. Quand quelqu’un lui dit que c’est un sport de fille, Christian Bordeleau, qui voit rouge, lui répond : « Essaye et on en reparle ! »

Obstacles Institutionnels et Lutte contre les Discriminations

Malgré l'engagement des pratiquants et la démonstration de la difficulté de la discipline, la natation artistique masculine se heurte à des obstacles institutionnels majeurs, teintés de sexisme et d'homophobie. Si les hommes peuvent participer aux championnats des maîtres, une sorte de deuxième division avant le très haut niveau, les portes des Jeux olympiques leur sont toujours fermées. La fédération internationale, autant que le CIO, se rabattent derrière une réglementation qui veut qu’il faut qu’il y ait au minimum 50 pays où se pratiquent la discipline, dénonce Christian Bordeleau. Il ajoute, critique : « On peut en citer de nombreux des sports où la norme des 50 n’est pas atteinte… » Pour lui, le gros problème des fédérations internationales, c’est surtout le sexisme et l’homophobie, qui est latente, récurrente et constante. Ce sexisme se manifeste par l'idée reçue et tenace selon laquelle « ce qui est artistique doit être féminin, ce qui relève de la performance doit être masculin. Et tous ceux qui transgressent la norme sont malvenus ». Cette vision, qu’il qualifie de « complètement imbécile », est une aberration due au sexisme qui va avec le sport.

Un tournant significatif a été l'apparition du duo mixte aux championnats du monde de Kazan en 2015, une première dans une compétition internationale. Cet événement a été le déclic qu’il fallait, on peut même parler de mini-révolution, il était temps de dépoussiérer tout ça, se souvient Sylvie Neuville, de la Fédération française de natation. Cet avancement a eu un impact concret sur le nombre de pratiquants masculins. Thierry Terret, historien du sport et délégué ministériel aux Jeux de 2024, estime qu'on peut envisager de voir des duos mixtes aux JO de Paris. En revanche, voir des duos ou des équipes d’hommes est exclu. Le CIO met en avant sa règle de l’universalité et ça reste un obstacle majeur. La FFN a pris acte de ces évolutions et Sylvie Neuville rappelle qu’il faut désormais parler, comme en patinage, de natation « artistique » pour englober toutes les pratiques et tous les genres.

Aux Racines d'une Histoire Oubliée : La Natation Artistique Masculine à Travers les Siècles

Contrairement aux idées reçues, la natation artistique n'a pas toujours été l'apanage des femmes. Thierry Terret, historien du sport, nous rappelle que ce sport fut autrefois réservé aux gars. Des archives de chorégraphies pour les hommes remontent à 1840, 1850. À cette époque, on appelait cela « fancy swimming » ou « ornamental swimming », des démonstrations surtout développées en Angleterre, mais qui sont aussi apparues en France, par exemple lors de fêtes nautiques. Un peu plus tard, dans les années 1880, et là seulement en France, les sociétés de gymnastique se sont mises à organiser des shows exclusivement masculins appelés « quadrilles nautiques ». Les hommes étaient généralement habillés en tenue civile ou militaire, ils nageaient en colonne ou en ligne et réalisaient des figures collectives. Il y avait là une dimension disciplinaire et esthétique, une combinaison de rigueur et d'expression artistique.

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Cependant, cette pratique masculine a progressivement disparu vers 1920. La guerre, notamment, a tué les sociétés de gymnastique et leurs quadrilles. Pendant ce temps-là, une star du ballet aquatique est née : la nageuse et actrice australienne Annette Kellerman, suivie, après la Seconde Guerre mondiale, par l’Américaine Esther Williams, surnommée « la sirène d’Hollywood ». Ces figures emblématiques ont contribué à associer fortement la discipline à une image féminine. À l’époque, en France, on ne trouvait quasiment aucune nageuse synchro mais on savait qu’une pratique existait, poursuit Thierry Terret. On commençait à en parler, à lire des papiers dans la presse spécialisée. Et cette présence des femmes a alors fait clairement obstacle à l’avènement ou au maintien d’une pratique masculine. La natation artistique s'est ancrée dans l'imaginaire collectif comme un sport féminin, reléguant aux oubliettes son héritage masculin.

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