Arnaud de Rosnay, un nom qui résonne avec l'écho des vagues, le souffle du vent et l'audace de l'exploration, demeure une figure mythique dans l'histoire des sports de glisse et de l'aventure. Sa vie, marquée par une quête incessante de dépassement et d'innovation, fut une trajectoire hors norme, symbolisant un sport aventure qui, sous cette forme, n'existe pratiquement plus aujourd'hui. Frère de Joël de Rosnay, grand vulgarisateur de la science en France, Arnaud a partagé et forgé l'histoire de ces disciplines émergentes, laissant derrière lui une légende intacte et un héritage d'exploits audacieux. Sa disparition tragique en 1984, lors d'une de ses audacieuses traversées en planche à voile, a scellé son destin, le transformant en une icône insurpassable du windsurf.
Les Racines d'un Pionnier : De Biarritz aux Lumières du Monde
Longtemps, la vie d'Arnaud de Rosnay ressembla à un conte. Né après la guerre, d'une fille de Russes blancs aux pommettes slaves et aux yeux d'or, et d'un père aristocrate, peintre, héritier d'un domaine à l'île Maurice, d'une distinction et d'une élégance surannées, Arnaud prit aux deux : le charme et le feu. Enfant, dernier de sa fratrie, il était turbulent et adorable, casse-cou et craquant, à qui l'on pardonnait tout. Son enfance à Biarritz fut le berceau de sa passion pour les sports nautiques. Dès le milieu des années 60, il s'inscrit dans le sillage de son frère aîné, Joël, l'un de ceux qui lancèrent le surf en France. En 1957, Joël de Rosnay avait eu l'opportunité de s'initier au surf sur la côte basque, après que le scénariste Peter Viertel lui ait prêté un longboard. Ce longboard attira un groupe de passionnés autour de Joël de Rosnay, qui a commencé à surfer sur la plage de la Côte des Basques, à Biarritz. Arnaud, avec son frère, fit d'abord partie des pionniers du surf en France sur la côte basque, faisant partie de ces "tontons surfeurs" qui ont contribué dans les années 50-60 à imposer cette culture sur la côte basque. Arnaud devint Champion de France junior de surf en 1964. Très jeune, il découvrit l'univers des sports de glisse et contribua, avec son frère Joël, au développement de ces nouvelles disciplines venues des États-Unis.
Parallèlement au surf, Arnaud de Rosnay et son frère ont également contribué à l'introduction et à la popularisation du skateboard en France dans les années 1960. Dès 1963, il participa avec son frère Joël à l'introduction du skateboard en France. Ils ont activement fait connaître cette discipline encore méconnue en France, après l'avoir découverte aux États-Unis. Dès 1964, ils se sont impliqués dans la promotion du skateboard à travers les médias et ont joué un rôle clé dans l'organisation des premiers événements dans cette discipline. Arnaud affectionnait tout particulièrement le Hobie Cat également.
Le portrait d'un fils des années où tout paraissait possible se dessine. La scolarité, il la quitta en terminale sur un coup de tête. À 18 ans, il devint photographe de mode, son premier amour. Grâce au top modèle Marisa Berenson, qu'il fréquentait et qui était sa petite amie, une jeune fille de bonne famille vivant entre Suisse, Paris et New York, Arnaud rencontra le photographe de renom Richard Avedon. Ce dernier l'engagea comme assistant, et avec lui, Arnaud apprit la technique de la photo de mode. Ce succès mondial le poussa à réaliser une série sur le même thème. À force de persévérance, il obtint des exclusivités extraordinaires : Les joyaux des Tsars au Kremlin, les réserves d'or de la banque centrale australienne, les perles de la couronne iranienne, les trésors du musée de Topkapi à Istanbul. Tous ces reportages, publiés notamment dans « Paris-Match », furent couronnés de succès. Mais plus tard, lorsque Arnaud changea d'activité, il n'oublia pas pour autant la photo.
Arnaud était alors un "homme du monde", un flambeur exaspérant qui achetait une Rolls, claquait le fric et ne parlait que de lui. Son secret ? Un culot à toute épreuve, un corps d'athlète, et des yeux qui faisaient fondre les femmes. Il n'avait pas 30 ans et était une des coqueluches des nuits de Paris. Il était le genre de type qui donne envie d’aimer la vie. Avec son premier cachet, lors d'un reportage fastueux sur les mines de diamants en Afrique du Sud, il s'était fait décorer une pièce à lui dans l'appartement familial. Et puis il y a eu la Rolls. A 23 ans, le jeune photographe racheta une Rolls Royce Silver Wrath à un ami pour en faire son bureau. Arnaud fit refaire entièrement la voiture par un grand spécialiste londonien de l'aménagement des Rolls, qui comptait parmi ses clients la reine Elizabeth II ou les Beatles. Cette voiture devint la vitrine d'une technologie courante de nos jours mais inimaginable à l'époque : autoradio à tête chercheuse électronique, émetteur-récepteur, antenne électronique, lecteur de cassettes huit pistes, six enceintes, détecteur de verglas, détecteur de radars. Tatiana de Rosnay, sa nièce, a raconté « l’intérieur de cette voiture mythique, la technologie révolutionnaire pour l’époque, l’autoradio à tête chercheuse électronique, émetteur-récepteur, l’antenne électronique, le lecteur de cassettes huit pistes, les six enceintes ». Elle a également décrit les détecteurs de verglas et de radar, ainsi que le réfrigérateur qui maintenait au frais du champagne et du caviar pour ses « relations de travail ». Elle a relaté « les fourrures de panthère qui ornaient les fauteuils en cuir doré et les estampes indiennes sur les portes arrière ». Cette voiture lui valut pas mal d’inimitiés. Les gens ne voulaient pas comprendre, ou faisaient semblant de ne pas comprendre. Arnaud, à 23 ans, affichait une insolence de la jeunesse doublée du plaisir aristocratique de déplaire.
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Il organisait des soirées depuis son bureau parisien, et des voyages de luxe pour faire découvrir l'Île Maurice, encore inconnue à l'époque, allant jusqu'à organiser un séjour pour le Tout Paris avec Brigitte Bardot comme invitée principale. En 1974, Arnaud devint directeur d'un complexe touristique au Mexique, Las Hadas, et fit connaître au monde cet hôtel de grand standing lors de son inauguration, avec une fête magistrale. Arnaud avait un certain goût pour le déguisement et la fête, point de sa personnalité qui fut à l'origine de l'animosité que lui portèrent certaines personnes. Ces gens ne voulaient pas voir en lui un grand sportif. En réalité, cette personnalité était la vitrine d'un homme d'affaires talentueux. Il développa même un jeu de société, Pétropolys, inspiré du Monopoly, qui connut un succès dans les pays du Golfe.
Le Virage Aventure : Quand le Monde Devient Terrain de Jeu
Mais tout a changé au début des années 80. Arnaud en a eu assez des mondanités, des sorties, des fêtes. Sa nouvelle passion, c'était le sport. Progressivement, Arnaud de Rosnay quitta le monde du luxe pour la nature et le sport. Il collabora avec des magazines spécialisés dont Surfer Magazine, dirigé par John Severson. Il s'orienta de plus en plus dans le domaine du sport aventure autour de la planche à voile dont il était le promoteur en France.
Arnaud, intrigué par les performances des planches à voile, découvrit le windsurf en 1976 lorsqu'un ami lui donna sa propre planche. Bien qu'il ait déjà de l'expérience avec d'autres disciplines comme le Hobie-Cat, il se passionna rapidement pour ce nouveau sport à l'âge de 30 ans. Il ne se contenta pas de pratiquer, il innova. Il inventa également le speed sail. En 1976, Arnaud de Rosnay imagina le concept d'une planche des sables. C'est dans la région de Bayonne que les premiers prototypes furent construits et c'est au Touquet que les premiers tours de roue furent réalisés. Croisement entre le skate board et la planche à voile, cette invention fut considérée, à son apparition, comme un simple jouet de plage. Mais, 20 ans plus tard, le speed-sail est un sport à part entière avec un très grand nombre de pratiquants. Arnaud prouva l'efficacité de son invention en reliant Nouadhibou en Mauritanie à Dakar au Sénégal, soit 1380 km, au printemps 79.
Son esprit d'ingéniosité s'étendit au-delà du speed sail. En 1980, il fut fait référence à l'une des premières utilisations du cerf-volant pour propulser une planche. Et c'est encore Arnaud de Rosnay qui est à l'origine de cette nouvelle idée en utilisant un Parafoil pour naviguer entre les îles des Marquises et des Tuamotu, en Polynésie française. Il inventa également l'ancêtre du fly surf ou de la survie dynamique en mer (un radeau ou une planche traînée par un cerf-volant). Son idée d'équiper le cerf-volant d'un émetteur radio et d'un matériau réfléchissant le radar montrait son sens de l'innovation. En adaptant cette technologie pour les radeaux de sauvetage, il imagina une solution potentielle pour aider les naufragés à être repérés plus facilement en mer. Avec des ingénieurs de la NASA, il a mis au point le cerf-volant qui l'a propulsé lors de sa traversée des îles Marquises à Ahé. Il inventa aussi, avec Michel Barland, une planche à voile habitable grâce à un dinghy étanche fixé sur la planche et dont se sont inspirés par la suite plusieurs sportifs de l'extrême dans leurs traversées de l'Atlantique ou du Pacifique.
En 1981, Arnaud de Rosnay créa la Speed Crossing, la première course de vitesse en planche à voile dotée de prix, dans l'archipel d'Hawaï. Cette compétition de 40 kilomètres partait de Fleming Beach à Maui, contournait Mokuhuniki Rock au large de la côte de Molokai, et revenait à Fleming Beach pour l’arrivée. Grâce à ses talents de promoteur, Arnaud de Rosnay réussit à attirer l'attention des médias et des sponsors, aidant ainsi à financer le développement du monde de la planche à voile.
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Les Traversées Légendaires : Entre Exploit Sportif et Défi Symbolique
Arnaud fut un des premiers à se lancer dans de grandes traversées en planche à voile, donnant à celles-ci une dimension symbolique ou pseudo-scientifique. Ces expéditions, terrestres et nautiques, allaient forger la légende Arnaud de Rosnay. Il était donc parmi les premiers de tous ces aventuriers sportifs qui dans les années 80 allaient faire les beaux jours de la voile et de la planche à voile qui devint un véritable phénomène de société.
Le 31 mars 1979, Arnaud de Rosnay quitta Nouadhibou en Mauritanie en plein conflit du Polisario. Son assistance se composait d'un Land Rover, de son chauffeur et d'un guide. Les journalistes d'Antenne 2 qui devaient l'accompagner retournèrent en France pensant qu'il ne pourrait accomplir son raid.
En 1979, il entreprit la grande et célèbre traversée d'Arnaud en planche à voile entre le continent américain et l'Union soviétique, le détroit de Behring. Outre l'exploit sportif, cette traversée comportait un défi symbolique : relier les deux pays les plus puissants du monde en pleine guerre froide, un an avant les jeux olympiques de Moscou. C'est ainsi qu'Arnaud eut l'idée de concevoir une voile aux couleurs des pavillons soviétique et américain. Pourtant, ce geste de paix ne reçut d'autorisation ni des Américains, ni des Soviétiques.
En 1980, il réalisa son voyage en solitaire des îles Marquises (Nuku Hiva) à l'atoll de Ahe, en Polynésie française, voyage durant lequel il passa 10 nuits en mer et parcourut 750 miles nautiques en 11 jours. Au début, l'objectif premier de son troisième grand défi était de relier les îles Marquises aux îles Hawaï, soit 4000 km sur la voie des anciens polynésiens. Cette entreprise demandait une très grande préparation et une équipe solide sur qui compter. Après six mois de travail et un premier départ vers Hawaï, Arnaud se rendit compte que son bateau d'assistance n'était pas capable de le suivre et qu'il ne pouvait effectuer cette traversée en solitaire. Il revint aux Marquises, changea de destination, et le 31 décembre 1980, il quitta l'île de Nuku Hiva, dans l'archipel des Marquises, pour rejoindre Ahe avec l'aide des alizés, soit plus de 900 km. Il utilisa alors le cerf-volant pour assurer la navigation de sa planche pendant les moments de repos. Cette technique apparut comme très performante, elle permettait même de conserver un cap différent du vent arrière en modifiant le point d’arrimage du parafoïl à la planche. On peut donc considérer qu'Arnaud fut un des inventeurs du « Kite surfing ».
Après une de ses traversées du Pacifique, il rencontra Jenna Severson, la fille du fondateur de la plus prestigieuse revue de surf américaine, John Severson. Venu se reposer à Hawaï, Arnaud rendait visite à son ami John Severson. C'est dans le cadre paradisiaque de l'île de Maui que vivait Jenna, jeune étudiante qui s'apprêtait à rentrer à l'Université. Jenna avait 20 ans de moins que lui, elle était divinement belle et avait vécu son enfance et son adolescence dans le Pacifique. Il l'enleva, l'épousa, et Jenna de Rosnay devint une des premières championnes de planche à voile, détentrice de plusieurs records mondiaux de vitesse. Le couple devint une icône médiatique.
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En janvier 1984, Arnaud de Rosnay prépara depuis la Floride sa traversée vers Cuba. Gilles Lhote, reporter de Paris Match et un journaliste du quotidien USA Today l'accompagnèrent tout au long de cette traversée de 160 km. Ces deux accompagnateurs le suivirent à bord d'un bateau rapide. Lors du départ, Jenna, qui était enceinte d'Alizé, était présente sur la plage. Il réalisa la traversée entre la Floride et Cuba en 6 heures et 55 minutes.
Le 31 juillet 1984, il réalisa la traversée entre Hokkaido, au Japon, et Sakhaline, en URSS, en trois heures et demie. Lorsque Arnaud entreprit la traversée du détroit de La Pérouse entre l'île d'Hokkaïdo au Japon et l'île de Sakhaline, tout le monde avait en mémoire le drame du Boeing sud-coréen abattu par l'aviation soviétique. La tension politique dans le secteur était extrême. Ni les Japonais, ni les Soviétiques ne donneraient d'autorisation au véliplanchiste français. Arnaud soutenait que les détroits éloignent et rapprochent à la fois par la géographie et la politique.
Arnaud était un vrai « pro ». Minutieux, rigoureux, efficace dans la préparation de ses équipements. Il passait des journées entières à discuter avec les fabricants pour adapter le matériel à ses besoins, à ses contraintes. Cet engagement et ce professionnalisme étaient les marques de fabrique de ses exploits.
La Dernière Traversée : Un Mystère Gravé dans l'Océan
En novembre 1984, cela ferait tout juste 20 ans qu'Arnaud de Rosnay avait disparu lors d'une traversée en planche à voile entre la Chine et Taiwan. Sa dernière traversée, celle de novembre 1984, se déroulait dans une zone politiquement sensible, le détroit de Formose. Il arriva en Chine la seconde quinzaine de novembre 1984. Le doute s'était installé dans son esprit. Sa fille, Alizé, était née il y a quelques semaines. Il se demandait peut-être si toutes ces prises de risque n'étaient pas devenues trop lourdes de conséquences. Il pensait arrêter, bientôt il mettrait un terme à ses traversées. Ce doute était d'autant plus effroyable quand on sait que Pierre Perrin, le photographe de l'agence Gamma qui couvrait cette traversée, serait le dernier homme à côtoyer Arnaud.
Le 24 novembre 1984, Arnaud de Rosnay disparut à jamais entre la Chine et Taiwan, dans le détroit de Formose. Cette disparition tragique scella un parcours et une trajectoire hors norme. Un matin de novembre 1984, il se lança dans le détroit de Formose. La mer était grise et les vagues blanches. On vit une combinaison noire qui se confondit bientôt avec l'horizon. Il disparut. Jamais on ne retrouva ni son corps ni sa planche.
Nul ne sut jamais ce qui lui était arrivé. Certains pensent qu'il fut abattu par les Taïwanais ou les Chinois, d'autres par des pirates. Arnaud est resté un mystère, et cela lui va bien. On n'avait appris sa disparition par voie de presse que plusieurs jours après qu'il se soit volatilisé, en tentant de relier, comme il en avait pris l'habitude, deux îles, deux pays ou deux continents. L'article posait plus de questions qu'il n'apportait de réponses.
Sa disparition arriva à un moment charnière dans le développement de sa discipline et à un moment où il souhaitait réorienter son parcours pour des raisons familiales, de paternité. Arnaud de Rosnay disait qu'il voulait arrêter après ce raid en mer de Chine parce qu'il était père. Ce n'était pas un suicide inconscient mais il y avait quelque chose de l'ordre du destin et de ses risques assumés finalement. « La mort transforme la vie en destin », comme l'a si bien formulé Malraux.