Arma virumque cano : Analyse et signification d’un incipit intemporel

L’Énéide de Virgile demeure l’une des œuvres les plus célèbres de la littérature latine et l’épopée fondatrice du mythe de Rome. Dès ses premiers mots, le poète s'inscrit dans la tradition des grands récits épiques d'Homère et annonce les thèmes majeurs de son œuvre : la guerre, le destin et le voyage d'un héros. Ces onze premiers vers, souvent appelés « l'incipit », constituent une véritable déclaration d'intention poétique qui résonne à travers les siècles.

La structure et les enjeux de l'incipit virgilien

Le texte original s'ouvre sur une formule devenue emblématique : Arma virumque cano, Troiae qui primus ab oris… (Je chante les armes et l’homme qui, le premier, des rivages de Troie, vint en Italie). Dans cette analyse, il convient de souligner que chacun de ces trois mots cache un piège. Arma, les armes, est une façon normale en latin de désigner la guerre ; virum, l'homme, est souvent employé à la place du pronom démonstratif « celui » ; quant à cano, je chante, il a sûrement ici une valeur de futur immédiat.

La traduction de ces vers pose un défi constant. La version la plus récente, parue en 2012, est l'œuvre de Paul Veyne, historien illustre. D'un tel personnage, on attend une relecture qui décoiffe. Pourtant, si l'on juge librement, il faut l'admettre : c'est plat. C'est linguistiquement on ne peut plus juste, et poétiquement faux. « Les armes » au lieu de « la guerre », alors que le mot « guerre » existe en latin, c'est une figure ; si on la vire en alléguant qu'elle est plus courante en latin qu'en français, il faudrait du moins conserver un pluriel, car il n'y a pas qu'une guerre dans cette histoire, et un pluriel c'est plus concret, plus expressif. Remplacer « l'homme » par un « celui » ? Déperdition plus grave encore : c'est neutre, terne, pas visuel, et pas viril. Où l'on s'aperçoit que la parfaite connaissance de la langue source, sans être vraiment une gêne, peut devenir une arme à double tranchant.

Le héros pieux et le poids du destin

Énée est présenté comme le « héros insigne par sa piété » (insignem pietate virum). Cette piété, ou pietas, n'est pas seulement une dévotion religieuse, mais aussi le respect de ses devoirs envers sa famille, ses compagnons et sa destinée divine. C'est la qualité romaine par excellence. Le héros est guidé par le destin. Il n'agit pas par choix mais par devoir. Jupiter a prévu la fondation de Rome, et le conflit central s'établit entre la volonté du destin (fato profugus) qui mène Énée à fonder Rome, et la colère de la déesse Junon (saevae memorem Iunonis ob īram) qui, par haine des Troyens, multiplie les épreuves.

Qu'apprenons-nous ? Juste un trajet, une fuite sans gloire avec l'unique distinction : primus Italiam. Quelle différence avec l'odyssée homérique ! Ulysse était homme d'action, Énée est un fuyard. L'étroite proximité des termes Italiam fato ne résulte pas d'un hasard. Le point de destination accolé à la prédestination semble relever d'une mission sacrée. Énée sera donc l'homme désigné pour endosser l'histoire de Rome dont le destin dépasse évidemment sa propre personne. Lors d'une séance, Isabel Dejardin a confirmé cette constante par l'étymologie du mot « Énée » : le verbe grec αἰνέω / ainéô signifie « acquiescer, consentir » et même « se résigner ».

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La symbolique du corps : porter l'avenir sur ses épaules

L'Énéide ne se contente pas de raconter un récit ; elle donne corps à un destin. La marche courbé d'Énée portant son père Anchise illustre l'osmose générationnelle : grand-père, père, fils en ordre vertical. La disposition des personnages schématise le passé, le présent et l'avenir. Le vieux père qui fait souche en hauteur, son fils adulte dessous, et l'enfant qui un jour dépassera son père.

La reprise d'un composé du verbe ferre souligne que l'épaule d'Énée, après avoir porté Anchise et le passé troyen, arbore maintenant le bouclier des descendants, support d'un avenir romain : la quête héroïque d'Énée s'est métamorphosée. Il charge sur ses épaules plus que l'ordre cosmique, il assume la romanité. Au-delà de cette symbolique, par un bond dans le temps, pèse bien sûr l'image psychanalytique du surmoi : au sens propre, Énée peut se dire « mon père est sur moi ». Entre temps, il a fallu se délester de soi : à Troie Créuse son épouse, en chemin Anchise le père, son pilote Palinure juste aux rives d'Italie, et même sa nourrice. Son dos devenu support est aujourd'hui hélas image familière, celle du migrant portant son enfant épuisé ou un énorme sac contenant toute sa vie. C'est l'exil.

Aragon et l'autorité de Virgile

En donnant comme titre à la préface des Yeux d’Elsa : « arma uirumque cano », qu’il rédige en février 1942, Aragon se réfère à un passé encore plus éloigné, faisant du vers considéré à tort comme le premier vers de l’Énéide une sorte de manifeste préliminaire à toute poésie : « Je chante les armes et l’homme… », ainsi commence l’Énéide, ainsi devrait commencer toute poésie.

Le rapprochement entre Virgile et Aragon peut certes paraître surprenant, mais la rédaction de l’Énéide et des Yeux d’Elsa se fait dans des circonstances fort ressemblantes. Dès 41 av. J.-C., Virgile caresse le projet de composer une épopée, laquelle racontera les exploits d’un homme illustre romain, qui lui sera contemporain. Mais en ces temps de guerre civile, notre poète suspend son écriture. Par la suite, la bataille d’Actium permet à Virgile de concrétiser enfin son projet d’une épopée de circonstance et d’inspiration nationale. Néanmoins, le poète abandonne rapidement son intention de narrer des événements contemporains, craignant d’écrire un récit historique plutôt qu’une épopée. C’est pourquoi il choisit de faire d’Énée le héros de son ouvrage.

Dans Les Yeux d’Elsa, la poésie d’Aragon, comme celle de Virgile, comporte une double dimension, personnelle et nationale. L’ingéniosité du poète français est, dans le sillage de Virgile qui a loué le père de toute la nation romaine, d’avoir, non pas chanté la France et les résistants, mais la femme aimée. En 1941, au moment de l’écriture des Yeux d’Elsa, contrairement à Virgile qui rédige pour la première fois une poésie épique, Aragon s’est déjà essayé à une œuvre poétique historique et politique, mais extra nationale. Cependant, dans Les Yeux d’Elsa, il ne prend pas seulement la résistance à la seconde guerre mondiale comme sujet de sa poésie, mais, influencé par la tradition, appelle alors sa poésie « poésie de circonstance », en tant qu’elle s’inscrit dans un contexte historique déterminé.

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Le chant comme arme et monument de mots

Le poète, parce qu’il sait exprimer des sentiments et a en sa possession des moyens formels pour le faire, agit au même titre qu’un résistant. Et c’est bien en cela qu’il rédige une poésie épique, parce qu’il narre des « événements retenus pour historiques, par lesquels la communauté se sent concernée ». La matière de son œuvre est sa vie. En effet, son œuvre faite de chair et de sang contient les mêmes souffrances que le pays ou l’homme qui l’habite, et les circonstances font accéder sa poésie à un autre statut qu’une poésie de passe-temps.

Plus qu’une simple référence à l’Énéide, le vers de Virgile qui sert de titre à la préface des Yeux d’Elsa permet donc à Aragon de préciser ses relations entre le chant, les armes et l’homme, mais aussi les relations existant entre le chant, la femme et l’amour. Le chant d’Elsa lui permet de reconstituer une personne vivante, mais aussi une France morcelée : il est donc l’incantation magique qui permet à un corps qu’il soit individuel ou collectif de retrouver une unité perdue. Le chant devient alors une arme et supplée celles qui viendraient à manquer, mais il est aussi l’homme, ou si l’on peut dire dans ce recueil, la femme. L’exaltation de celle-ci, en effet, permet au poète d’entamer encore une fois le combat contre l’ennemi, car la femme est l’envers de la force virile célébrée par les nazis.

Certains historiens, comme Dominique Tantin, rappellent qu'une partie des lettres des fusillés a été transmise à Louis Aragon avec cette consigne bouleversante : « Fais de cela un monument ». Cette courte consigne vient nous rappeler qu'il n'y a pas que les monuments de pierre et de béton pour rendre hommage aux « grands hommes ». Il y a une autre catégorie de monuments, trop souvent oubliés ou sous-estimés, à la fois plus subtils et plus discrets, construits à base de mots, d'images et de sensations.

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