Genèse et contexte historique de Jethro Tull
Aujourd’hui, le nom de JETHRO TULL fait référence à l’âge d’or du Rock progressif initial, dans les années 70. Formé en Grande-Bretagne en 1967 sous la houlette du chanteur et flûtiste Ian ANDERSON, le combo livre dès l’année suivante son premier album, This Was, révélateur d’un Blues Rock progressif déjà assez original, notamment grâce au guitariste Mick ABRAHAMS. Dans son pays d’origine, beaucoup s’intéressent à cette formation presqu’avant-gardiste ; à telle enseigne que THE ROLLING STONES les invitent à leur show-happening, baptisé The Rock’n’Roll Circus. Le groupe y interprète en playback A Song For Jeffrey. Pour cette occasion prestigieuse - quoiqu’inexplicablement non diffusée à l’époque à la demande du groupe de Mick JAGGER, pourtant commanditaire ! -, JETHRO TULL pallie le départ de Mick ABRAHAMS par l’apport d’un guitariste brun et moustachu, alors totalement inconnu, un certain Tony IOMMI, qui n’allait pas tarder à rejoindre son groupe de Birmingham, futur BLACK SABBATH.
En 1969, l’album Stand Up représente un pas en avant, permettant de dépasser le Blues Rock en accentuant les aspects Prog et Folk. Notons l’intégration concluante et durable du guitariste Martin BARRE, ainsi que l’explosion créative du chanteur Ian ANDERSON, qui impose notamment son jeu de flûte traversière peu orthodoxe sur l’instrumental Bourée. Sans oublier sa pochette qui représente une pseudo-gravure des quatre musiciens, tassés les uns contre les autres ; si vous ouvrez la pochette double, vous avez la surprise de voir les silhouettes des mêmes quatre (en photographie) se dresser debout ! Toute une époque… Benefit (1970) confirme l’originalité du son du groupe, avec une capacité à conjuguer des styles différents, tout en proposant de véritables compositions, concises et efficaces.
L'album Aqualung : Un monument du Rock progressif
Cependant, c’est en 1971 que JETHRO TULL va pleinement s’imposer, tant artistiquement que commercialement, avec l’album Aqualung, classique ultime du groupe, du Prog et du Rock en général. Le quatrième album du groupe de Ian Anderson sort en mars 1971. Enregistré laborieusement dans un des tout nouveaux studios d’Island à Londres appartenant à leur label Chrysalis Records, il se vendra à plus de 7 millions d’exemplaires. Considéré par la plupart des critiques et des fans comme l’un des albums majeurs de Jethro Tull, Aqualung fait partie des grands classiques de l’histoire du rock. Soit onze compositions totalement addictives, quoique complexes et ambitieuses, convoquant Folk, Rock, Blues, Rock psychédélique, Hard Rock, le tout agencé dans des structures à la fois très lisibles et fluctuantes, foncièrement Prog en fait.
Sur celui-ci, on peut retrouver quelques standards tels que la plage titre, Cross-Eyed Mary ou encore Locomotive Breath. On peut grossièrement répartir les titres en deux catégories : les morceaux Folk limpides et assez brefs et les morceaux plus complexes, pleins de montées d’adrénaline. Soit une totale réussite en termes de composition, d’interprétation et de production-mixage. Avec à la clé un immense succès en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. A mon sens, pas moins de quatre niveaux d’exigence se dressent d’emblée concernant JETHRO TULL en général, Aqualung tout particulièrement, avant la moindre note jouée. En première instance, il y a la qualité des compositions, dans leur capacité à agencer des influences très diverses, au profit ultime de chaque titre et de l’ensemble de l’album. En second lieu, il se trouve les qualités des instrumentistes et du chanteur : rien que le chant nasal, quoique très modulé et ô combien expressif, le jeu de flûte traversière instinctif et dynamique, la versatilité du guitariste Martin BARRE (entre riffs nerveux et arpèges limpides), sans oublier un couple basse-batterie très dynamique et souple. Enfin, une capacité à imposer des inserts mélodiques - tant instrumentaux que vocaux.
Les thématiques sociales et religieuses
“Sitting on a park bench, eyeing little girls with bad intent”… Sans prolégomènes ni sensiblerie, ce quatrième album presque conceptuel de Jethro Tull, sorti en 1971 chez Chrysalis, va faire bouger les lignes de la culture musicale populaire. Elevés au rang de saints laïques par les 600.000 spectateurs du festival de l’île de Wight le 30 août 1970, les troubadours anglais retournent enregistrer, non sans difficultés, aux studios Island de Londres - une église désacralisée - avec John Evan (claviers) et Jeffrey Hammond (basse), en même temps que Led Zeppelin (IV). On sait gré au chanteur/flûtiste Ian Anderson de parler d’or, d’ancrer son récit à bon port - l’exclusion sociale (le vagabond au regard torve “Aqualung”, l’écolière prostituée qui louche “Cross-Eyed Mary”) - et de livrer une divagation sophistiquée, entre fiction et réalité, sur Dieu et l’Eglise.
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De ce côté-ci de la barrière linguistique, on oublie trop souvent de se pencher sur les textes. On s'en fout des paroles, pas vrai ? Et pourtant… Aqualung représente peut-être une excellente opportunité pour qui désire se pencher sérieusement sur la question. C'est le cadre que choisit Ian Anderson pour tailler le portrait d'une Angleterre des miséreux et des laissés pour compte. Les apparences sont trompeuses ; nous sommes bien loin des histoires de farfadets et de lutins qui hantent le sillon des disques de la concurrence. La face B est elle plus électrique et s'attaque de manière acerbe et cinglante au dogmatisme religieux. L'humour grinçant de Ian Anderson à ce sujet est vraiment à savourer à la petite cuillère. Si une grande partie des chansons présentes sur ce disque font désormais partie des grands classiques du répertoire de Jethro Tull, la portée de leurs textes en rend la découverte peut-être encore bien plus jubilatoire. Aqualung, c'est du vitriol emballé dans du papier cadeau rose bonbon.
L'hommage contemporain : Une réinterprétation audacieuse
Autant vous dire que vouloir s’attaquer à ce monument via onze groupes ou artistes différents relève carrément de la gageure. Car, pour beaucoup, l’album Aqualung représente l’acmé de JETHRO TULL. Tels Charybde et Scylla, deux écueils majeurs se dressaient de manière impérieuse dans le cadre de cet album hommage : la reprise à l’identique, vétilleuse et servile, et la transfiguration inutilement extrémiste. Comme souvent en ce qui concerne les projets en provenance de Magnetic Eye Records, on peut compter sur l’apport de formations expérimentées et relativement réputées d’une part, de groupes nettement plus obscurs, en tout cas réellement attachés à l’intérêt de la reprise en question.
Se présentant dans l’ordre initial des onze pistes de l’album originel, cet album de reprises inaugure le bal avec une version pour le moins renouvelée du titre éponyme. En l’occurrence, d’entrée de jeu Chris GOSS et Alain JOHANNES proposent la transgression la plus audacieuse et maîtrisée de cette compilation, en offrant une version à la fois radicale et totalement fidèle aux lignes mélodiques fondamentales du titre éponyme. Première innovation : le riff de guitare quasi-Hard Rock de la version originelle se trouve remplacé par un mime vocal parfait, avec un rendu obsédant, à la limite du Gospel. Par contre, la section rythmique se réduit à une scansion ultra-sèche, typiquement industrielle. Dans un esprit analogue, quoiqu’un tantinet moins radical, le chant s’affiche filtré, quoique fidèle aux variations de la version originale. Privilégiant un déroulement linéaire, là où la version originelle abonde en changements de rythme et de tempo, cette proposition impressionne en ce qu’elle évoque immédiatement l’esprit et la lettre de la version originelle, en restituant de manière obsessionnelle les mélodies principales, le tout en ne respectant absolument pas les arrangements d’origine : absolument fascinant !
J’ai découvert le titre Cross-Eyed Mary en 1983, après avoir acheté le single The Trooper d’IRON MAIDEN, dont la face B en proposait une version musculeuse et ramassée. Dans le cas présent, le trio américain THE WELL ralentit notablement le rendu rythmique saccadé, au profit d’une approche plus épaisse et crasseuse, en partie contrebalancée par un chant assuré dans un parfait unisson par la bassiste et par le guitariste. Le tout pour un rendu Heavy Garage convaincant. OSI AND THE JUPITER délivre une version subtilement électrisée en mode lysergique de la brève pépite Folk Cheap Day Return. Par contre, HUNTSMEN s’empare de l’acoustique dynamique de Mother Goose pour en faire un monument de Doom mélancolique, à la durée quasi-doublée. La délicatesse Folk, challengée par le chant sardonique et nasal d’Ian ANDERSON, se trouve bousculée par des riffs lourds et rêches, puissamment appuyés par une section rythmique plus subtile qu’il n’y paraît. Surtout, le chant combiné de la chanteuse principale et de deux de ses comparses concourt à emmener cette composition aux confins d’un BLACK SABBATH mid-70’s et du THE GATHERING époque Mandylion.
Originellement brève et lumineuse pièce de Folk acoustique, Wond’ring Aloud se voit opéré par THE OTOLITH en mode piano-synthé, Doom Metal atmosphérique, avec un chant clair émouvant, appuyé par des chœurs volontairement bruts. A l’origine tourbillon Folk Rock, Up To Me voit MOTORPSYCHO combiner la flûte traversière, les lignes de chant (mixées un brin en retrait), avec des lignes de basse groovy et tendues, une batterie sèche et adaptative, des guitares lapidaires, et des cuivres dynamiques. Une reprise qui se hisse sur le podium de cette compilation. Racine profonde issue du désert californien, BIG SCENIC NOWHERE s’attaque au morceau le plus long d’Aqualung, My God. Faisant fi de la conséquente introduction à la guitare acoustique, le combo respecte les mélodies instrumentales, autant que les explosions rythmiques tranchantes, le chant demeurant volontairement médium et articulé, moins passionné. Au final, on tient une belle pièce de Stoner Prog.
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Avec son mur sonore de guitare, de voix et d’orgue saturés, SATURNA s’assure que Hymn 43 progresse au gré de breaks millimétrés. On est ici en présence d’une des versions les plus fidèles de tout l’album, avec juste ce vernis proto-Hard et/ou Stoner, pour un résultat dévastateur. Originellement brève piste de Folk orchestré, Slipstream se voit infligé un traitement étendu et singulièrement épaissi, en mode proto-Hard, par la grâce dynamique de MAMMOTH VOLUME. Le quartette texan THE SWORD délivre une version ébouriffante de Locomotive Breath, single originel, qui après une intro piano-guitare splendide, explose en mode Hard Prog, pour un rendu parmi les plus proches de la version originelle. Avec son introduction de Wind-Up, en mode chant clair et guitare slide, le trio suédois DOMKRAFT s’impose comme la meilleure restitution émotionnelle d’Aqualung. Certes, un influx massif intervient dans la rythmique, avant que la guitare ne verse dans une orgie d’échos psychédéliques, fort stridents quoiqu’un peu vains. Le final fait honneur par sa tempérance à l’original. Grosse réussite en mode charge électrique ! Au total, voilà une compilation faisant office d’hommage, techniquement et émotionnellement à la hauteur de son illustre modèle, logiquement sans en égaler la cohérence originelle - mais tel n’était pas le but du jeu.
Évolution de la carrière : De l'apogée aux mutations sonores
Jusqu’en 1980, le groupe allait livrer un album studio par an, auquel il faut ajouter l’inévitable double live Bursting Out. Dans la foulée d’Aqualung, Ian ANDERSON conçut coup sur coup deux albums conceptuels, qui font figure de manifestes progressifs absolus : Thick As A Brick (1971) et A Passion Play (1972). Si le premier comporte encore des lignes mélodiques fortes et reconnaissables, le second, enrichi d’apports Jazz, s’avère nettement plus abscons. Cependant, le succès public demeure massif. Dès 1974, JETHRO TULL renoue avec le format chanson et aligne des albums solides : War Child (1974), le très fin Minstrel In The Gallery (1975) et Too Old To Rock’n’Roll : Too Young Too Die (1976). Alors que le Punk secoue les fondations des styles en vogue, Ian ANDERSON renoue pleinement avec ses racines Folk sur Songs From The Woods (1977). Même réussite avec le magnifique et complexe Heavy Horses (1978), peut-être l’album qui se rapproche le plus de l’esprit d’Aqualung, de par sa capacité à offrir des compositions mémorables, combinant Prog, Hard, et Folk.
Stormwatch (1979) permet encore une belle immersion, avec moins de frénésie, plus d’introspection. Initialement conçu comme le premier album solo d’Ian ANDERSON, l’album A (1980) me paraît aujourd’hui encore manquer de passion, en dépit de la présence du violoniste Eddie JOBSON. Même remarque pour son successeur, Broadsword And The Beast (1982), qui, outre une pochette fantasy superbe, propose des compositions convenables, mais avec une production un brin clinique, des sonorités plus synthétiques et un manque d’engagement dans l’interprétation. Depuis le début des années 80, JETHRO TULL a publié une kyrielle d’albums, aucun réellement marquant. Pour tout dire, le titre de gloire fut l’attribution en 1989 de la meilleure prestation Hard-Metal pour son album Crest Of A Knave, coiffant sur le poteau METALLICA, JANE’S ADDICTION, AC/DC et Iggy POP : encore embarrassant aujourd’hui.
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