En 1971, Ian Anderson n'était pas certain que le quatrième album de Jethro Tull, "Aqualung", puisse surpasser les trois précédents. Pourtant, ce disque allait s'avérer être leur chef-d'œuvre, consolidant les sentiments d'Anderson concernant l'itinérance, l'amour, Dieu et une Terre surpeuplée. Cinquante ans après sa sortie, le 19 mars 1971, l'album demeure un monument musical et thématique, sondant des questions existentielles avec une profondeur rarement égalée.
La Genèse d'un Chef-d'œuvre et ses Inspirations Intimes
La conception de l'album "Aqualung" fut un processus s'étendant de l'été 1970 jusqu'à la fin de cette même année. Nombre de chansons commencèrent à prendre forme dans des lieux inattendus, comme les Holiday Inns et autres établissements similaires à travers le Midwest de l'Amérique. Ian Anderson se souvient avoir appelé Martin Barre, le guitariste, pour lui confier : « Viens dans ma chambre. Fais-moi confiance, fais-moi confiance. Joue ce riff et cela va devenir quelque chose de grand. » Avec une guitare acoustique, Martin n'était pas branché, ce qui exigeait de la foi et une grande imagination pour envisager le potentiel des mélodies.
Parmi les premières compositions achevées, la chanson "My God" fut écrite et même interprétée dès l'été 1970, bien qu'avec des paroles légèrement différentes à l'époque. "Mother Goose" fut également une création précoce, datant de la même période estivale. Les autres morceaux suivirent vers la fin de l'année, certains étant même écrits en studio ou aux alentours des sessions d'enregistrement. La création musicale et l'enregistrement s'étalèrent sur plusieurs mois, dans des conditions qui n'étaient pas toujours idéales. Ian Anderson décrit le grand studio comme une "grande salle d'église" au son peu agréable. Paradoxalement, Led Zeppelin, qui enregistrait en dessous, dans la crypte, bénéficiait d'un espace beaucoup plus petit, plus confortable et au son très neutre, rendant leur environnement de travail plus facile. Anderson confie que ce fut un album difficile à réaliser et, à la fin, il n'était pas vraiment sûr de sa réception. Cependant, l'album "fit son chemin" et, dans les mois et les années qui suivirent sa sortie, il fit même "bien plus que son chemin". Ce n'était pas un succès fulgurant et immédiat, mais plutôt un succès qui s'est construit lentement, "une lente combustion".
L'étincelle de l'idée derrière la chanson titre, "Aqualung", vint d'une photographie prise par Shona Learoyd, l'épouse d'Anderson à l'époque, qui étudiait la photographie à Londres. Elle était revenue avec des clichés de sans-abris du sud de Londres. Anderson a ressenti une profonde "poignancy" due aux émotions très mélangées que ces images suscitaient en lui : compassion, peur, embarras. C'est un ensemble d'émotions très diverses et contradictoires, mais il pense qu'une partie de la manière de gérer ces choses est d'essayer de comprendre pourquoi on ressent ces émotions. La chanson elle-même fut l'une des rares occasions, peut-être seulement deux, où Anderson écrivit une chanson avec quelqu'un d'autre. Il précise même qu'il y a eu deux ou trois chansons très anciennes co-écrites avec Mick Abrahams, le guitariste de la première année de Jethro Tull, mais ce n'est pas une pratique courante pour lui.
La Figure d'Aqualung : Entre Dégoût et Compassion Christique
Le personnage éponyme d'Aqualung est devenu une icône culturelle, bien que parfois parodiée, de Ron Burgundy à Tony Soprano. Pourtant, l'importance de la chanson va bien au-delà des plaisanteries. Sur des accords acoustiques tranquilles, Ian Anderson chante le personnage itinérant non pas avec dégoût, mais avec une "compassion presque christique". Il dresse un portrait détaillé de sa routine quotidienne et prend en pitié sa solitude. Cinquante ans après la sortie d'Aqualung, force est de constater que cette attitude de compassion n'est pas toujours restée "éternelle". Anderson confiait à GRAMMY.com à propos du morceau-titre : « Je sentais qu'il avait un degré de poignancy à cause des émotions très mélangées que nous ressentons : compassion, peur, embarras. »
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Cet esprit de dialogue ouvert et honnête imprègne l'ensemble de l'album, écrit par Anderson et interprété par lui, le guitariste Martin Barre, le bassiste Jeffrey Hammond, le claviériste John Evan et le batteur Clive Bunker. La question se pose : est-ce ainsi que nous devrions traiter l'art jugé offensant ou ceux que nous trouvons répugnants ? Pour Anderson, la véritable solution commence par déconnecter des réseaux sociaux et avoir des conversations authentiques. Cette approche met en lumière la conviction d'Anderson que la compréhension mutuelle et l'empathie sont essentielles pour naviguer dans un monde complexe, loin des jugements hâtifs et de la superficialité des interactions numériques. Il s'agit d'une invitation à regarder au-delà des apparences et à reconnaître l'humanité dans chaque individu, même dans les figures marginales que la société préférerait ignorer ou condamner.
Foi, Cynisme et la Complexité de la Religion Organisée
L'album "Aqualung" est imprégné d'un profond cynisme envers la religion organisée. Ian Anderson exprime une remise en question naturelle de tous les aspects de la religion structurée. Cela ne l'empêche pas, paradoxalement, d'être un fervent soutien du christianisme sous toutes ses formes multiples. Il observe qu'il est devenu "une lutte énorme dans un monde très séculier" de nos jours d'offrir aux gens ces options spirituelles. De nombreuses églises sont au bord de la faillite, certaines cathédrales au Royaume-Uni se maintiennent en facturant des droits d'entrée en tant que bâtiments historiques ou grandioses. Cependant, les cathédrales moins connues et la plupart des églises de paroisse n'ont pas d'autres revenus que la générosité des visiteurs.
Le coût d'entretien de ces lieux est considérable. Même une petite église de village, techniquement ouverte, peut n'avoir un service qu'une fois par mois faute de prêtre permanent. Ce sont des "temps difficiles", et Anderson soutient fermement l'idée que nous devrions avoir la liberté d'accéder à ces bâtiments historiques. Au Royaume-Uni, beaucoup de ces églises remontent à l'époque normande, construites aux XIe ou XIIe siècles. Elles ont pu subir des modifications architecturales ou l'ajout d'une nouvelle tour ou chapelle au fil du temps, mais beaucoup ont entre 500 et 1000 ans d'existence. Il estime que c'est quelque chose qui "vaut la peine d'être conservé" tant qu'elles existent encore. Les Victoriens, par exemple, ont construit quelques grandes églises gothiques dans le style des grandes églises européennes, et il existe donc quelques cathédrales au Royaume-Uni datant de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle. Vers le milieu des années 1800, il y a eu une renaissance de l'architecture gothique, de sorte que les cathédrales construites à partir de cette période jusqu'au début du XXe siècle sont souvent des bâtiments assez grandioses. Cependant, Anderson a souvent le sentiment qu'il leur "manque le buzz" ou l'âme.
Cette réflexion se reflète dans la chanson "Wind Up", où l'attitude n'est pas acerbe envers la foi dans son ensemble. Anderson se souvient de sa première visite au Vatican, lors de son premier voyage en Italie. Le catholicisme célèbre l'art et les ornements plaqués or de manière extravagante. Il a trouvé cela difficile, venant d'un milieu protestant issu des églises écossaises et anglaises, plus luthériennes dans leurs origines, caractérisées par leur simplicité et leur absence d'ornementation excessive. Cependant, il ne ressent plus cela de la même manière aujourd'hui. Il a visité et même joué dans de nombreuses églises catholiques en Europe. Il est peut-être plus détendu quant à la manière dont les gens célèbrent leur foi, car beaucoup de personnes relativement pauvres et ordinaires voient cela comme un symbole de ce à quoi elles ne pourront jamais aspirer dans leur propre environnement.
Malgré son soutien aux institutions religieuses en tant que lieux historiques et culturels, Ian Anderson précise : « Je ne suis pas un croyant. Je dois le dire. Je ne suis pas quelqu'un qui a la foi, en tant que telle. Je ne crois pas aux certitudes. Je crois aux possibilités et, occasionnellement, je crois aux probabilités. » S'il valorise grandement la Bible, il la considère comme "une porte d'accès à la spiritualité", de la même manière que l'islam, l'hindouisme et les grandes religions du monde sont des portes d'accès à la spiritualité. Il trouve davantage d'acceptation dans l'idée qu'elles sont toutes des portes différentes "entrant dans le même grand bâtiment". On peut passer par la porte latérale, la porte d'entrée, la porte arrière ou descendre des chevrons. Il y a "beaucoup de chemins". C'est ainsi qu'il perçoit la religion : une quête personnelle et multiforme plutôt qu'une adhésion dogmatique.
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La Démographie Galopante et ses Conséquences : Le Message Avertisseur de "Locomotive Breath"
Une grande partie de la puissance d'Aqualung réside dans la manière dont il aborde non seulement de grands sujets, mais aussi de petits sujets presque quotidiens. Cependant, l'album ne s'éloigne jamais longtemps des préoccupations sociétales majeures. La surpopulation était une préoccupation centrale pour Ian Anderson il y a cinquante ans, et elle l'est toujours. C'est le thème principal de la chanson "Locomotive Breath". En effet, l'évolution et le changement constants du monde, ainsi que l'expansion continue de la population et de l'économie mondiale, sont au cœur de cette pièce musicale.
Si "Locomotive Breath" traite d'une chose en particulier, c'est bien la croissance démographique plutôt que toute autre chose. La chanson évoque le monde matériel, mais en tant que résultat d'une population croissante, une population qui, en 1970, semblait déjà "hors de contrôle". Anderson invite à la réflexion : lorsqu'il est né en 1947, la population de la Terre était bien moindre qu'aujourd'hui. Si l'on posait la question : « Eh bien, à quel point ? 50 % ? 100 % ? », on serait surpris d'apprendre que, depuis sa naissance, au cours de la vie d'une seule personne (et "espérons-le, bien au cours de la vie d'une personne" dans son cas !), la population de la planète Terre a "légèrement plus que triplé".
Cela, estime-t-il, "devrait donner matière à réflexion". Il est clair que cela ne peut pas continuer. Il existe, bien sûr, des signes que la croissance démographique dans le monde occidental dit "civilisé" ralentit. Peut-être pas en Amérique, où les gens aiment avoir de grandes familles et s'en vanter. Mais de nombreuses femmes décident, ayant un certain degré de liberté et la capacité de faire des choix (ce qu'elles n'avaient certainement pas il y a 100 ans), d'avoir un enfant, parfois deux, ou même pas d'enfants du tout. Cependant, dans des pays, particulièrement en Afrique, le taux de fécondité se situe autour de cinq, six, voire sept enfants par femme. Cette explosion démographique se poursuit et entraîne, bien sûr, une surpopulation dans certaines régions et le désespoir de migrer de ces zones vers des régions où les gens estiment avoir de meilleures chances de survie et de succès. Le capitalisme débridé mentionné dans le contexte de "Locomotive Breath" est donc intrinsèquement lié à ces dynamiques de croissance, de consommation et de migration, créant un tableau complexe des défis de l'humanité.
L'Amour et les Scènes Domestiques : La Tendresse Inattendue de "Wond'ring Aloud"
Parmi les grandes thématiques d'Aqualung, l'amour et l'intimité trouvent aussi leur place, illustrant la capacité de l'album à embrasser la diversité de l'expérience humaine. "Wond'ring Aloud" dépeint précisément une scène domestique tranquille, presque banale. Ian Anderson décrit la chanson avec simplicité : « C'est aussi simple que cela. Je n'écris pas très souvent de chansons d'amour, en tant que telles, et celle-ci en est une. C'est une chanson simple, calme, domestique, confortable, chaleureuse comme une couverture. Un peu une rareté pour moi. »
Ce rare aperçu de la tendresse et du confort domestique offre un contraste saisissant avec les critiques sociales et les observations plus acerbes qui parsèment le reste de l'album. Il démontre la polyvalence d'Anderson en tant qu'auteur-compositeur, capable de naviguer entre le grandiose et l'intime avec une égale sincérité. En général, Ian Anderson se voit comme quelqu'un qui écrit principalement sur "les gens dans un paysage - presque comme des acteurs sur une scène de théâtre." Il ne fait pas de "gros plans" sur les personnes sans contexte, ni de "purs paysages sans personnes". Il aime étudier les gens dans le contexte dans lequel il les voit, une approche qui provient probablement de ses premières années d'études en peinture, en dessin et, en effet, en photographie. Cette perspective artistique éclaire sa manière de construire des récits lyriques, où les individus sont toujours intégrés à leur environnement, qu'il soit social, urbain ou naturel.
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