Le paysage maritime européen est marqué par des navires dont la silhouette raconte une épopée économique et sociale profonde. Parmi ces témoins du passé, l’Anna-Rosa occupe une place singulière. Ce caboteur à voile, véritable vestige d’une ère où le commerce international dépendait de la force du vent, incarne les liens historiques entre la Norvège et la Bretagne. Son parcours, depuis sa construction dans le fjord de Hardanger jusqu’à son ancrage durable à Douarnenez, offre une perspective fascinante sur l’évolution des techniques de navigation et la préservation du patrimoine maritime.
Origines et contexte historique dans les fjords norvégiens
Anna-Rosa a été construite en 1893 dans le fjord norvégien de Hardanger, une région réputée pour son savoir-faire naval. À cette époque, le navire rejoint une flotte immense : au début du XXe siècle, près de 2000 autres galéasses norvégiennes, également appelées jakts par les populations locales, sillonnaient les eaux. Ces caboteurs à voiles assuraient le transport de toutes sortes de marchandises en mer du Nord, en Baltique et en Atlantique nord.
La spécialisation de ces navires était remarquable. Vers le nord, ils allaient jusqu'aux îles Lofoten, d'où ils ramenaient les produits de la pêche : poissons séchés, notamment morues, ainsi que les œufs de ces poissons, connus sous le nom de rogue. Ce produit était essentiel pour l'industrie de la pêche, notamment pour les ports sardiniers bretons, qui utilisaient la rogue comme appât pour la capture de la sardine, une pratique particulièrement active du temps des filets droits dans les années 1950. Ces produits étaient transportés non seulement dans les pays scandinaves et les pays de la mer du Nord, mais aussi plus au sud, en France, en Espagne et au Portugal.
L’Anna-Rosa et son ancrage à Douarnenez
Le commerce de la rogue est à l’origine des liens étroits noués entre Douarnenez et le port de Bergen. Jusqu’au début des années 60, des navires et équipages norvégiens fréquentent Douarnenez ; des négociants s’y installent et y font souche. L'importance de ces échanges était telle qu'un vice-consulat fut créé et maintenu jusqu’en 1972.
Acquis par le Port-musée en 1991, l’Anna-Rosa est devenu douarneniste. Avant cette date, après avoir exercé le cabotage, le bateau a été armé pour la plaisance dans les années 70, période durant laquelle il a subi différentes transformations de structure et de gréement. Un fait notable dans l'histoire de ce navire est l'existence de son sister-ship, l'Anna Kristina. Après avoir été restaurés par des Hollandais au milieu des années 1970, les deux bateaux ont été utilisés pour la plaisance, comme charters, et ont servi au tournage de films. L’Anna Kristina, désormais rebaptisée Dyrafjeld, navigue toujours sous pavillon norvégien ; le bateau est basé à Oslo et utilisé comme voilier-école.
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Caractéristiques techniques et architecture navale
L’Anna-Rosa est un ancien caboteur nordique gréé en ketch à hunier. Ce type de bateau est souvent classé sous le terme de galeas, ou galéasse dans sa version francisée. Dans sa configuration originale, à l'époque où il naviguait activement, le bateau présentait des mâts en une seule partie, une grand-voile à corne et une flèche sur les deux mâts, ainsi qu'un foc et une trinquette.
D'un point de vue structurel, il se distinguait par un beaupré en deux parties et une arrière à tableau. La coque, témoin de sa robustesse originelle, était constituée de bois apparent, non peint, à l'exception du pavois, qui était peint en blanc. Aujourd’hui, seules une dizaine de ces galéasses norvégiennes existent encore de par le monde, mais elles sont, pour la plupart, très transformées, ce qui souligne l'importance patrimoniale de conserver des unités comme l'Anna-Rosa dans leur état le plus authentique possible.
Le défi de la restauration et la préservation du patrimoine
La restauration de l’Anna-Rosa a été une entreprise de longue haleine. La première tranche de travaux, réalisée de 2010 à 2014 au chantier Tanguy, à Pouldavid, a permis de renforcer la structure du navire, de refaire le pont et de repeindre la coque. Cependant, le navire a dû faire face à des défis biologiques majeurs. Malgré une restauration minutieuse de son gréement, la goélette à hunier a été attaquée par un champignon destructeur. En 2025, ces champignons s'étant étendus à l'ensemble du navire, la Ville a dû prendre la décision de le sortir de l'eau.
Ce moment a marqué une étape symbolique. Le jeudi 6 novembre 2025, en fin d’après-midi, l’Anna-Rosa a largué ses amarres du bassin à flot du Port-Rhu pour un dernier voyage jusqu'au fond de la ria du Port-Rhu. Une centaine de curieux ont assisté au transfert, rendant hommage à cette pièce maîtresse du patrimoine maritime local. Thierry Coadou, amoureux des vieilles coques, notait alors avec regret : « C’est dommage, il était magnifique. Son gréement avait entièrement été refait mais ensuite il n’a plus navigué. »
La vie muséale et les opérations hors les murs
Pendant de longues années, l’Anna-Rosa a été utilisé comme voilier-musée stationnaire au sein du Port-musée de Douarnenez. Sa présence à quai ne signifiait pas pour autant une inactivité totale, puisque le navire participait activement à la transmission de l'histoire maritime. Lors d’événements comme « Temps-Fête », le navire était intégré à l’opération « Musée hors les murs », aux côtés d’autres bâtiments comme le « Dieu Protège », le « Nizwa » ou le « Corbeau des Mers ».
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Ces périodes étaient l'occasion pour le public de découvrir la vie à bord grâce à des visites guidées organisées avec l’association « Treizour, amis du Port-musée ». Ces visites permettaient de faire découvrir l'histoire du cabotage nordique, les techniques de pêche à la rogue et le quotidien des marins norvégiens ayant fréquenté le port de Douarnenez. Même sans naviguer, l'Anna-Rosa restait un vecteur de mémoire, reliant les générations aux époques où le vent était le seul moteur du commerce international. La restauration actuelle, menée à quai, vise non seulement à stabiliser l'état du navire face aux agressions extérieures, mais aussi à garantir que cet ambassadeur des fjords norvégiens demeure un témoin tangible de l'histoire maritime de la cité des Penn Sardin.
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