Dans le vaste et foisonnant univers de la création artistique contemporaine, peu de figures ont su, avec autant de constance et de clairvoyance, redéfinir les contours de ce qui est possible que Brian Eno. Personnalité polymathe par excellence, il a passé les cinquante dernières années à changer les règles du jeu. Que ce soit en tant que musicien, compositeur, producteur ou artiste, il ne cesse d’innover, embrassant une approche de l'art qui s'apparente moins à l'architecture rigide qu'au jardinage organique, ou encore à la dextérité d'un surfeur qui anticipe et chevauche les vagues de l'innovation. Cette philosophie transparaît avec éloquence dans des projets comme The Lighthouse, qu’il a créé en collaboration avec Sonos pour Sonos Radio, rappelant plusieurs des concepts qui ont défini son œuvre en tant que musicien, producteur et artiste spécialisé dans les arts visuels. Il nous fait découvrir ses expériences sensorielles sans limites, où il associe sons et lumières, en utilisant des technologies pour explorer de nouvelles formes de créativité. Cette collaboration est une façon originale de se réinventer, en utilisant de nombreux titres inédits pour créer, de façon aléatoire, de nouveaux environnements sonores. L'entretien avec le directeur des expositions et critique Hans-Ulrich Obrist, évoqué dans le cadre de l'émission The Lighthouse, aborde tous les sujets, des magnétophones qui hantaient ses rêves d'enfant, à la musique en perpétuel mouvement.
Un Pionnier Multiforme : Au-delà des Étiquettes Traditionnelles
L'itinéraire de Brian Eno est marqué par une inlassable exploration qui transcende les catégories artistiques conventionnelles. Contrairement à toutes les personnes qui, une fois leur diplôme des beaux-arts en poche, ont fait carrière dans la musique, il a pour sa part persévéré dans les arts visuels. Cette persévérance lui a permis de remarquer, petit à petit, que ces deux pratiques différentes se rejoignaient de bien des façons. À un moment donné, il a compris qu'il voulait créer de la musique qui ressemblerait à de la peinture, et des tableaux qui ressembleraient à de la musique. Pour Eno, la clé de cette convergence repose sur une certaine compréhension de la temporalité. Il se questionne sur ce qui se passe si l'on a une image qui change très lentement. Si quelque chose change, l'image va évoluer, et vous inciter, par conséquent, à la regarder plus longtemps. C'est ainsi qu'il a commencé à jouer avec la lumière. Cette approche holistique de l'art est un fil conducteur tout au long de sa carrière, qu'il ait été l'elfe au mascara et plumes de paon du premier Roxy Music ou le pape de la musique ambient.
Eno est son vrai nom, bien qu’à l’état civil il soit précédé d’un imposant chapelet de prénoms, Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle - une partie lui vient de sa confirmation, il était d’une famille catholique du Suffolk. Cependant, "Eno" sonne comme un matricule d’emprunt, élémentaire et futuriste, celui d’un savant fou, d’une créature bionique. Cet homme qui, à ses débuts, ne maîtrisait pour tout instrument que le magnétophone à bandes a été autant un inventeur de concepts qu’un créateur de musique. Ou disons qu’il a su allier les deux avec une espèce de malice nonchalante et néanmoins hyperactive, qui confinait souvent au génie. Qu’il soit désormais figé (pour l’éternité ?) dans l’habit de lin blanc du pape de la musique ambient, exerçant à ce titre une influence cardinale depuis plus de quatre décennies sur les scènes pop et électronique, n’empêche pas de se souvenir que Brian Eno connut des incarnations plus tapageuses ou plus obscures.
L'Art de la Réappropriation Technologique : Quand l'Outil Devient Œuvre
Une des marques distinctives de la démarche artistique de Brian Eno réside dans sa capacité à détourner et réinventer l'usage des technologies existantes. Il aime, entre autres, s'emparer d'une technologie qui existe pour un but précis et lui trouver un autre usage. Cette propension à l'expérimentation est ancrée dans des souvenirs d'enfance. Il se souvient très clairement de la première fois où il a vu un magnétophone. Il a trouvé extraordinaire qu’on puisse stocker ainsi la musique, et a immédiatement pensé : que va-t-il se passer si on le fait marcher à l'envers ? Cette curiosité fondamentale a guidé de nombreuses innovations.
Son passage par les écoles d'art, notamment l'école d'art de Winchester, fut déterminant. À la base, Eno est entré en école d’art dans le but d’être peintre, mais il s’est rapidement retrouvé confronté à un académisme avec lequel il est rentré en conflit intellectuel. La venue de Pete Townshend pour une conférence, où le guitariste des Who montrera son utilisation de bandes magnétiques, le mettra sur la voie en lui prouvant que l’on peut manipuler de la musique sans pour autant être un instrumentiste de génie. Cette révélation fut le catalyseur de nombreuses explorations sonores.
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À la fin des années 70, il a commencé à travailler sur la vidéo, en laissant tourner la caméra et les événements se dérouler devant elle, quels qu'ils soient. À l’époque, il habitait à l’ouest de la 8e Rue à New York, et son appartement était orienté plein sud. Un jour, il a posé sa caméra sur le flanc, en la pointant vers le bas. Et puis il a décidé de tourner la TV à 180°. Il s'est rendu compte que ce n’était pas la télévision qu'il regardait, mais une image. Cette observation simple mais profonde illustre sa capacité à déconstruire la perception et à créer de nouvelles réalités artistiques à partir d'éléments familiers.
De l'Architecture au Jardinage : La Philosophie Créative d'Eno
Le processus créatif de Brian Eno est intrinsèquement lié à une métaphore puissante : celle du jardinier plutôt que de l'architecte. Il a très rapidement compris que l’idée de l’art en tant qu’objet statique, fixe et fini ne l’intéressait plus vraiment. Pour lui, la musique classique est conçue comme l’architecture, avec une vision de ce qu'on recherche, de ce à quoi doit ressembler le produit fini, tandis que la musique que Steve Reich, Terry Riley ou d’autres composaient ressemblait davantage à du jardinage. C’est un peu comme si on disait : "J'ai des graines, je vais les planter et on verra bien ce qui se passera." Il a commencé à se voir davantage comme un jardinier que comme un architecte, et il n'a pas changé d'avis. Cette perspective met l'accent sur l'expérimentation, l'imprévu et l'évolution constante de l'œuvre. Plutôt que de chercher à atteindre un objectif prédéfini, il préfère établir des systèmes et observer ce qui en émerge.
C’est dans cet esprit que s’inscrit sa méthode de création avec des titres inédits : son répertoire comprend 7502 morceaux de musique. Aucun d'eux n’est abouti, mais quand il a envie de créer quelque chose pour une tâche donnée, il commence en général par prendre un de ces morceaux, puis il se dit : "Bon, je crois que je pourrais transformer ça en ça." Cette approche ouverte, qui valorise le potentiel et la transformation plutôt que la finalité, est une manifestation directe de sa philosophie du jardinage. Il ne considère rien de vraiment achevé tant qu'il n'a pas décidé de l'effet que ça va produire dans le monde réel. Quel sera le résultat ? Qu’est-ce que ça va changer ? Si je change ceci, qu’est-ce qui va se passer ? Ces questions orientent sa démarche, faisant de chaque œuvre un organisme vivant, adaptable et en perpétuel devenir.
L'Immersion du Spectateur : Ralentir le Regard, Éveiller la Sensation
Un élément très important pour chacune de ses installations, et plus largement pour son œuvre, est de trouver le moyen d’inciter le spectateur à rester plus longtemps. Il a toujours voulu éviter qu'on jette un coup d’œil rapide et qu'on passe à l'image suivante. Bien sûr, tout cela a un lien avec la musique. La musique raconte quelque chose qui change. Cela fait un peu ralentir les gens, ce qui est une bonne chose. Quand on entre dans une église et qu'on voit un magnifique vitrail inondé de soleil… il peut s'agir de vitraux contemporains, pas forcément religieux. Cette quête d'une expérience prolongée et méditative est une constante.
Il cherche à créer des œuvres qui offrent un espace de contemplation, un refuge contre l'agitation du monde. Il confie ne pas savoir faire de méditation, mais aimer laisser son esprit vagabonder. Pour cela, la première chose à faire, c'est de faire abstraction de tout ce qui se passe sans arrêt autour de nous. Il cherche à se soustraire de ce monde d’activité incessante, de ce que font les autres. Il cherche des occasions de retrouver un état d’esprit d'enfant. Ça ne veut pas dire qu’on devient plus stupide ou moins adulte, mais on devient moins préoccupé, selon lui, et plus réceptif aux sensations, plus réceptif à nos propres pensées intérieures, celles qu’on sait être toujours présentes mais sur lesquelles on s'attarde rarement. The Lighthouse illustre bien la recherche chez Brian Eno de cet espace méditatif ou enfantin qu'il évoque, offrant aux auditeurs des environnements sonores aléatoires qui invitent à une écoute prolongée et introspective.
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Les Stratégies Obliques et l'Incitation à l'Accident : Cultiver l'Imprévu
L'approche d'Eno est également caractérisée par l'utilisation de systèmes destinés à stimuler la créativité et à embrasser l'imprévu. Il se plaît à appliquer ses "stratégies obliques", un jeu de cartes du type tarot, qu’on tire au hasard pour obtenir une consigne plus ou moins claire. L’idée provient du fait qu’Eno et son ami artiste d’avant-garde Peter Schmidt conservaient des notes quotidiennes de leurs travaux et de leurs réflexions. Eno tient encore ses carnets aujourd’hui, au rythme d’un par mois depuis maintenant des décennies. À l’époque, les deux artistes avaient simultanément écrit des sortes d’aphorismes pour les aider en cas de blocage artistique. En mettant leurs conseils en commun, ils ont accouché d’un jeu de cartes qui permettra une aide à la création avec des solutions aléatoires. Le sous-titre de ce jeu : "plus de cent dilemmes qui en valent la peine". Avec ce nouveau système qui sera notamment utilisé pour Low et Heroes de Bowie (ou encore The Idiot d’Iggy Pop), Eno a fait sa deuxième révolution musicale.
Son rôle au sein de Roxy Music, en tant que préposé au traitement du son et aux effets spéciaux, a rapidement évolué. Au début, sa place en concert est à la console de mixage. Puis le voici sur scène pianotant un synthé VCS3, mais attirant aussi les regards par un look extravagant, qui est d’ailleurs la règle au sein du groupe. Participant actif au premier album (1972), où Ferry lui demande notamment de produire des "sons lunaires", Eno est en retrait dès le second (For Your Pleasure), déçu que la main-mise de Bryan Ferry sur la composition soit quasi totale. Le chanteur de son côté apprécie modérément que son claviériste soit devenu la coqueluche d’une bonne partie des fans. Brian Eno quitte sans regret Roxy Music en 1973. Sa décision a été prise un jour sur scène en plein concert dans un bled anglais, quand il pensa subitement à son linge sale. À posteriori, il parlera d’une pression telle chez Roxy Music qu’il pouvait ressentir l’angoisse, physiquement.
Son premier geste est de mettre en application avec le guitariste Robert Fripp (King Crimson) son idée de deux magnétos Revox reliés entre eux de façon à produire des boucles décalées : ce seront les "frippertronics", ébauchés dès l’album (No Pussyfooting). Enregistré sur trois jours pendant l’année 1973, l’album intitulé "(no pussyfooting)" comprend seulement deux morceaux, quasiment incompris à leur sortie. Premier jalon furieux vers ce qui deviendra plus tard l’ambient music, l’album passe sous les radars de la critique qui le considère comme "mineur", du moins comparé aux albums passés de Roxy Music et King Crimson. Basé sur les techniques de looping à partir de deux enregistreurs à bandes comme ceux utilisés par les minimalistes Pauline Oliveros et Terry Riley, les deux apprentis sorciers créent pourtant ce que l’on appellera les frippertronics, soit un empilement de guitares qui se répètent à l’infini via les bandes. Cette capacité à se définir comme un "non-musicien" lui a permis d'aborder la création sonore avec une liberté inouïe, remettant en question les normes de la production musicale et introduisant l'idée que la production et le traitement de sons ne sont plus réservés aux ingénieurs. Enregistrer, mixer, c’est selon lui beaucoup plus qu’un simple aspect technique pour obtenir le meilleur que produisent des musiciens dans une pièce, c’est désormais un art à part entière qui peut totalement altérer le résultat final d’une prestation.
La Naissance de l'Ambient : Musique comme Lieu, Sensation et Ambiance
La musique "discrète" telle que conçue par Eno est née dans une chambre d’hôpital, pendant sa convalescence après qu’un taxi l’eut percuté en janvier 1975. Un disque de harpe du XVIIIe siècle, offert par Judy Nylon, passé à très bas volume tandis que la pluie tombait dehors, en est la cause. Pour sa compagne d’alors, l’"ambiance" révélée ne doit rien au hasard, contrairement à la légende entretenue par le musicien. Celui-ci, qui se souvient de la "musique d’ameublement" promue soixante ans plus tôt par Erik Satie, et des œuvres répétitives de Steve Reich, caresse alors l’idée d’un disque qui « pourrait être à la fois écouté et ignoré ».
Cette expérience quasi mystique fut une révélation. Il comprit que c’était ce que je demandais à la musique - être un lieu, un sentiment, une coloration globale de mon environnement sonore, raconte le musicien dans le livret-manifeste qui accompagne la sortie de son album Discreet Music (1975). Deux ans plus tard, alors qu’il patiente dans un aéroport, il s’interroge sur le type de musique adapté à l’environnement et au moment qu’il est en train de vivre. Il écrit : "Il faut qu’elle soit liée à l’endroit où l’on se trouve, à ce pour quoi on est là : voler, flotter et, secrètement, flirter avec la mort."
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Discreet Music est, en décembre 1975, la troisième parution d’un nouveau label, Obscure Records, où Brian Eno accueille les expériences sonores de Gavin Bryars, Michael Nyman et même John Cage. Poussant plus loin, il conceptualise trois ans après l’ambient, qui prolonge la notion de muzak et en prend le contrepied. Là où la "musique d’ascenseur" standardise l’environnement, élimine l’incertitude, ajoute un stimulus, l’ambient s’allie à ce qui l’entoure, voire lui donne du relief, entretient le flou et peut répondre à plusieurs degrés d’attention sans en imposer un particulier. S’ensuit une autre série d’albums dont le premier, peut-être le plus connu, est Music For Airports. Quatre longues plages instrumentales dont la première (1/1) varie pendant seize minutes autour d’une grappe de notes au piano. Les volumes suivants mettront en avant le pianiste Harold Budd, le zither de Laraaji, la trompette de Jon Hassell. Ces travaux collaboratifs, impliquant notamment le musicien canadien Daniel Lanois, ouvrent la voie à une activité qui vaudra à Brian Eno une notoriété nouvelle : celle de producteur.
Le Producteur Architecte et Jardinier : Façonner le Son des Icônes
La carrière de Brian Eno en tant que producteur est un témoignage éclatant de sa capacité à "prendre la vague", à naviguer et à façonner les paysages sonores d'autres artistes de premier plan. David Bowie, un artiste dont le flair est légendaire, est l’un des premiers (avec John Cale) à avoir saisi ce qu’un sorcier du son comme Eno pouvait apporter à sa musique. Emballé par sa Discreet Music, il l’embarque dans ce qui deviendra sa "trilogie berlinoise" (Low, Heroes, Lodger). La tournure instrumentale du premier doit beaucoup aux nappes élaborées par Eno.
Mais c’est auprès du quartet new-yorkais Talking Heads que l’Anglais a le plus spectaculairement joué les bonnes fées. Fans de Roxy Music et sous le charme de Another Green World, David Byrne & co. l’engagent pour produire leur deuxième album, More Songs About Buildings and Food. Dès lors, Brian Eno devient quasiment un cinquième membre du groupe, auquel il communique sa nouvelle passion pour l’afrobeat de Fela. Les effets (rythmiques) s’en font sentir dès le fascinant Fear of Music (1979), avec des morceaux comme I Zimbra. Mais la patte Eno, c’est aussi le dépouillement radical et les collages de Drugs. La collaboration se poursuit avec Remain In Light, qui voit les Talking Heads à leur zénith. L’histoire associera bien sûr à jamais le nom de Brian Eno à la maturation sonique des Irlandais de U2 : sa participation aux albums The Unforgettable Fire et The Joshua Tree, en tandem avec Daniel Lanois, fut décisive dans l’évolution du groupe.
La liste des musiciens ayant bénéficié des bons soins de Brian Eno en studio pourrait emplir un Bottin : de Robert Wyatt à Damon Albarn en passant par Laurie Anderson, Peter Gabriel, Geoffrey Oryema, Paul Simon, Rachid Taha, Anna Calvi, James Blake, etc. Sans parler de ses retrouvailles avec Bryan Ferry, ni de la palanquée de cinéastes qui ont invité ses morceaux dans leurs films. Cette facette de sa carrière illustre parfaitement comment son approche de "jardinier" - cultiver le potentiel, laisser l'imprévu émerger - s'est appliquée non seulement à sa propre musique, mais aussi à celle des autres, leur permettant d'atteindre de nouveaux sommets créatifs.
La Musique comme Peinture, la Peinture comme Musique : Interconnexions Artistiques
La vision artistique de Brian Eno s'articule autour d'une perméabilité constante entre les disciplines, notamment entre la musique et les arts visuels. Il imagine les choses comme des formes et des systèmes, et se concentre sur la façon dont ces systèmes s’entrecroisent. Pour lui, il est important de dessiner, parce que c’est le moyen le plus rapide de découvrir certaines choses, en ce qui le concerne. Une grande partie de ce qu'il crée commence d'ailleurs sous forme de dessins, même sa musique. Cette approche visuelle de la composition le pousse à se demander : si j'en fais un dessin, est-ce que ce dessin est intéressant ? Est-ce qu’il reflète quelque chose que j’aimerais écouter ? D'une certaine façon, la musique composée avec les moyens d'aujourd'hui ressemble bien plus à de la peinture qu’à de la musique au sens traditionnel.
Ses premiers albums solo ont d'ailleurs servi de terrain d'expérimentation pour cette vision. Aimant à se définir lui-même comme un "non-musicien", Brian Eno n’a aucun complexe à enregistrer désormais en solo des chansons pop, dont parfois l’agressivité annonce le punk-rock. Parus aux deux bouts de l’année 1974, ses deux premiers albums, Here Come The Warm Jets et Taking Tiger Mountain (By Strategy), le voient réunir toute une bande de "vrais" musiciens, issus de groupes divers (Pink Fairies, Hawkwind, King Crimson ou… Roxy Music). Si l’un de ses principes directeurs est de "mettre des personnes non qualifiées dans des situations créatives" (soit une version intello du punk), il se plaît ici à guetter chez les pros l’éventuel accident, le défaut involontaire, à les dérouter.
Pour son troisième, Another Green World, il adopte les "stratégies obliques". Entouré de complices choisis (dont John Cale, Robert Fripp et Phil Collins), Eno ne chante plus que sur cinq des quatorze morceaux - les instrumentaux trahissent déjà ses penchants pour Satie, Delius, Debussy. Mais cette voix blanche, touchant presque à la neutralité, et qui le distingue d’un Syd Barrett (modèle avéré des deux premiers solos), est parfaitement appropriée aux paysages sonores que tisse la Eno-music, on dirait qu’elle veut s’y fondre. Sur l’album suivant, Before And After Science (paru fin 1977), Eno visera à ralentir encore le tempo, à étirer, diluer des chansons qui n’en sont presque plus. Cela donnera des splendeurs telle By This River. L'ensemble de ces œuvres illustre son désir de créer des œuvres d'art qui fonctionnent sur plusieurs niveaux sensoriels, brouillant les frontières entre les disciplines.
L'Art au Service de l'Engagement : Émotions et Avenir Planétaire
Au fil des décennies, l'œuvre de Brian Eno a constamment évolué, mais elle a également trouvé de nouvelles résonances avec les enjeux contemporains. L’artiste britannique a annoncé la sortie d’un nouveau disque le 14 octobre prochain, son premier album de chansons depuis 2005 et l’album Another Day on Earth. À l’époque, l’épisodique chanteur, plus connu comme producteur de Bowie, U2 ou des Talking Heads, confessait : "Il est désormais très facile de faire de la musique mais les paroles représentent vraiment le dernier véritable problème." Pourquoi l’ancien claviériste de Roxy Music a-t-il repris la plume ? L’album, qui s’appellera ForeverAndEverNoMore (soit quelque chose comme "PourToujoursEtJamaisPlus"), traitera de la crise climatique.
Dans un long communiqué, Brian Eno explique : "Comme la majorité des gens - excepté la plupart des gouvernements du monde, apparemment - j’ai réfléchi à notre précaire futur et cette musique est née de ces pensées. Il est peut-être plus précis de dire que j’ai ressenti, et que la musique est née de ces sentiments. Ceux d’entre nous qui partagent ces sentiments sont au courant que le monde change à une vitesse effrayante et que de larges parties sont en train de disparaître pour toujours." Il ajoute : "Ce ne sont pas des chansons de propagande pour vous dire ce qu’il faut croire et comment agir. Ces chansons sont à la place une exploration de mes propres sentiments. L’espoir est qu’il vous invite, vous l’auditeur, à partager ces expériences et explorations."
Il lui a fallu beaucoup de temps pour accepter l’idée que nous, les artistes, sommes en fait des marchands de sentiments. Les sentiments sont subjectifs. La science les évite car ils sont difficiles à quantifier et à comparer. Mais les sentiments sont au commencement des pensées et les accompagnent sur le long terme. Le musicien écrit plus loin : "Les enfants apprennent par le jeu ; les adultes jouent par l’art. L’art vous donne l’espace nécessaire pour "avoir" des sentiments, mais il est accompagné d’un interrupteur : vous pouvez fermer le livre ou quitter la galerie. L’art est un endroit sûr pour éprouver des sentiments, qu’ils soient joyeux ou difficiles."
Le premier extrait de ce nouvel album est en fait une chanson déjà interprétée sur l’Acropole d’Athènes, en compagnie de son frère, Roger Eno, en 2021. Le ciel était ce soir-là obscurci par la fumée d’incendies lointains. Mais tout n’est pas encore perdu et le fondateur d’EarthPercent termine son communiqué par ces mots : "Je suis de plus en plus convaincu que notre seul espoir de sauver notre planète est de commencer à éprouver des sentiments différents à son égard." Sur Foreverandevernomore, Brian Eno développe son idée d’artiste activiste en tant que marchand de sentiments qui deviennent à travers lui des pensées pour l’action et une stratégie (oblique) à propos du renversement de la trajectoire environnementale de la Terre qui la mène à sa perte et à la nôtre bien évidemment.
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