L'histoire industrielle de l'entreprise Allgaier débute bien avant qu'elle ne devienne un acteur reconnu dans le domaine des machines agricoles, s'inscrivant dans un contexte d'évolution technologique et de reconstruction. C'est en 1906 que Georg Allgaier fonde son entreprise à Uhingen, dans le Wurtemberg, un état du sud-ouest de l'Allemagne. Initialement, l'usine se spécialise dans la coupe et l'emboutissage simple, une activité qui prend de l'ampleur avec l'évolution rapide de l'industrie automobile et de la transformation des métaux. Au fil des premières décennies, l'entreprise adapte sa production aux besoins de l'époque. Durant la Première Guerre mondiale, la fabrication de cartouches en acier vient s’ajouter à l’activité de l’usine, démontrant sa capacité à s'adapter aux exigences industrielles du moment. Vers 1918, dans un mouvement de croissance et de consolidation, Allgaier déménage ses locaux vers la ville voisine d’Uhingen, occupant une ancienne usine de carrelages, ce qui marque une étape significative dans son développement.
La période post-Seconde Guerre mondiale constitue un tournant majeur pour Allgaier. En 1945, l'usine est occupée par les militaires américains, ce qui entraîne une réduction drastique de la production, les occupants n'autorisant alors que la fabrication d’objets « innocents et simples », tels que des articles ménagers. C'est dans ce contexte de contraintes et de besoin de diversification que l’idée de fabriquer un tracteur agricole émerge. Cette nouvelle orientation répondait à un impératif de l'après-guerre : l’automatisation de l’agriculture était en effet cruciale pour la reconstruction de l'Europe, notamment pour soutenir les exploitations agricoles qui devaient se moderniser. Pour le développement de ce nouveau type de machine, Allgaier bénéficie du soutien de la société parente Kaelble, de Bachnang, spécialiste du tracteur routier, une collaboration facilitée par les liens familiaux, la femme d’Erwin Allgaier (fils de Georg) étant la fille du constructeur de moteurs Kaelble. Lorsque le fondateur de l’entreprise Allgaier décède en 1946, sa famille prend la décision de rester fidèle à la voie qu’il avait tracée, poursuivant ainsi l'ambition de l'entreprise dans de nouvelles directions.
La Genèse du "Volksschlepper" : Un Tracteur pour Tous les Paysans
L'engagement d'Allgaier dans la fabrication de tracteurs s'inscrit dans un projet national allemand ambitieux initié dès 1937 : la création du “Volksschlepper”, littéralement le "tracteur du peuple". Ce projet, à l'instar de la “Volkswagen”, visait à démocratiser l'accès à la mécanisation agricole. Le cahier des charges de ce "tracteur du peuple" était particulièrement exigeant : il devait être fabriqué à bas coût, tout en étant à la fois robuste, fiable et d’un emploi universel, capable de répondre aux besoins de tous les paysans. Erwin Allgaier, déjà constructeur d’outils agricoles et fabricant de pièces en tôle, s’intéresse activement à ce projet. Ce sont les ingénieurs Porsche qui développent ce concept, donnant naissance à plusieurs modèles à partir de 1938.
Les premiers prototypes de tracteurs Allgaier sont testés en 1946, et la production en série démarre véritablement en 1947. Le premier tracteur de type R18, équipé d'un moteur Kaelble, est mis sur le marché la même année. Paul Strohhäcker est l'ingénieur à l'origine du moteur R 18 (R pour Robust et 18 pour la puissance), un monocylindre diesel à refroidissement par évaporation qui équipe le tracteur du même nom. La construction de ces premiers modèles reste empreinte d'une grande simplicité : sur le châssis, sont fixés le moteur, la boîte de vitesses, le différentiel et la prise de force. Le moteur et l’embrayage sont reliés par trois courroies trapézoïdales, une solution technique directe et efficace. Si, au départ, ce concept laisse les agriculteurs sceptiques, les résultats commerciaux se révèlent finalement excellents, témoignant de l'adéquation de ces machines aux besoins réels.
L'Innovation du Refroidissement par Évaporation : Le Système "Bouillotte"
Une caractéristique distinctive des premiers tracteurs Allgaier est leur système de refroidissement unique, qui leur vaut le surnom affectueux de "bouillottes". Le bloc moteur est entouré d’un réservoir d’une capacité de 50 litres d’eau. L’eau, en s’évaporant, sert de régulateur thermique, un principe ingénieux qui n’exige pas de radiateur, simplifiant ainsi la conception et l'entretien du moteur. Ce système de refroidissement par évaporation, d'origine Kaelble, est un élément central de ces premiers modèles, notamment du R 18 à bouillotte.
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Cependant, la simplicité de ce système connaît également ses limites. La contrainte majeure, et non des moindres, est la surveillance constante du niveau d’eau. Une négligence à cet égard pourrait entraîner une surchauffe, qui serait fatale au moteur. Il est donc impératif de surveiller assez souvent le niveau d’eau afin d’éviter le risque de "serrer le moteur" en cas de manque.
Outre cette particularité technique, l'esthétique des tracteurs Allgaier évolue avec le temps. Les premiers tracteurs sont peints en gris, leur conférant une allure qui, pour certains, évoque le contexte militaire d'après-guerre. Par la suite, ils adoptent un vert foncé, puis, au début des années 1950, une couleur orange vif, qui deviendra leur teinte emblématique. La version française de l'Allgaier est spécifiquement peinte en orange pour une raison particulièrement pragmatique et surprenante. Dans les régions françaises où l'eau était calcaire, le débordement de l'eau par l'orifice de remplissage du réservoir de refroidissement laissait des traînées blanches peu esthétiques sur la carrosserie des "bouillottes". En optant pour l'orange, ces traces se faisaient bien moins visibles, résolvant ainsi un problème d'image et d'entretien pour les utilisateurs.
Le démarrage de ces moteurs monocylindres est également un processus technique intéressant. Sur l’essieu avant, un emplacement est prévu pour insérer la manivelle servant à démarrer le moteur. Une particularité supplémentaire réside dans la partie proéminente avant du moteur, qui correspond à la chambre de précombustion. Lorsque le moteur est froid, il est nécessaire de mettre une mèche pour réchauffer cette chambre. Il faut ensuite insérer la manivelle sur le lanceur situé sur le côté opposé de la poulie. Puis, il est nécessaire d'actionner la manivelle à la force du poignet. Après quelques tours de manivelle, la température du carburant injecté s’élève, provoquant l’inflammation du gasoil vaporisé, mettant ainsi le moteur en marche. Ce processus illustre la nature robuste et mécanique des tracteurs de cette époque, exigeant une certaine interaction de la part de l'opérateur.
L'Allgaier A12 : Polyvalence et Fiabilité pour les Exploitations Moyennes
Parmi la série A des tracteurs Allgaier, l’A12 se distingue comme une réponse parfaitement adaptée aux besoins spécifiques de l'agriculture d'après-guerre. Conçu comme une évolution des concepts initiaux, l'Allgaier A12 voit le jour en Allemagne à une époque où l’automatisation de l’agriculture était, comme mentionné, essentielle. Alors que des modèles précédents comme les A-16 et A-20 se caractérisaient par une puissance supérieure, l’A12 privilégie ostensiblement la polyvalence et la maniabilité, des qualités cruciales pour les exploitations agricoles de taille moyenne auxquelles il est destiné. La production du A12 débute à la fin des années 1940, tirant parti d'une simplicité mécanique intrinsèque qui facilite considérablement l’entretien et garantit une longévité remarquable au véhicule.
L’Allgaier A12 s’illustre par plusieurs caractéristiques techniques fondamentales. Il est équipé d'un moteur diesel monocylindre efficace, refroidi par air, qui assure une conduite stable et régulière. Son châssis est compact, ce qui le rend idéal pour les petites à moyennes exploitations où l'agilité est primordiale. La boîte de vitesses, robuste et conçue pour durer, assure une traction fiable même sur des sols réputés difficiles. La transmission, simple dans sa conception mais d'une efficacité redoutable, offre plusieurs rapports, permettant ainsi au tracteur de s’adapter à une grande variété de tâches agricoles, qu'il s'agisse de la traction de remorques ou du passage de labours. La maniabilité de l'A12 demeure exemplaire pour sa catégorie, grâce à ses dimensions contenues, facilitant les évolutions tant sur des petits champs que sur des exploitations plus vastes, ce qui souligne sa conception bien pensée pour l'efficacité opérationnelle.
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L'ergonomie et la construction de l'Allgaier A12 reflètent une philosophie axée sur la fonctionnalité et la robustesse. Son cockpit, d'une sobriété volontaire, est minimaliste mais intègre un siège réglable et un guidon positionné de façon optimale pour réduire la fatigue et soulager l’effort de l’utilisateur lors de longues journées de travail. La carrosserie, peinte dans le vert Allgaier typique, se distingue par sa simplicité de lignes, un gage de praticité. Les matériaux utilisés pour sa fabrication sont sélectionnés pour leur résistance à la corrosion, un atout majeur pour un usage intensif et prolongé dans des environnements agricoles exigeants. Il n’existe à ce jour pas de série limitée répertoriée ou d’édition spéciale officielle pour l’Allgaier A12, et aucune faiblesse particulière n’est recensée dans les sources actuelles, ce qui témoigne de sa conception solide. Toutefois, comme pour tout tracteur d’époque, il est conseillé aux acquéreurs ou restaurateurs de vérifier attentivement la santé du moteur monocylindre, l’état du système d’embrayage sec et des organes de transmission afin de s'assurer de sa pleine capacité opérationnelle. L'Allgaier A12 est fréquemment restauré par des passionnés, trouvant une seconde vie dans des événements agricoles, des expositions de tracteurs anciens, ou même comme machines-outils dans de petites exploitations, preuve de sa durabilité et de son attrait intemporel.
L'Alliance avec Porsche et l'Apogée Commerciale
Pour élargir sa production et répondre à une demande croissante, Allgaier se met en quête d’un lieu de production plus adapté. Erwin Allgaier, ayant effectué un stage chez Maybach avant la guerre, savait où trouver d’excellents ouvriers spécialisés, notamment à Friedrichshafen. C'est grâce au soutien gouvernemental et face à l'ampleur de la demande qu'il reprend l’ancienne usine d’avions Dornier, stratégiquement située en bordure du lac de Constance. En février 1950, cette nouvelle unité de production sort de terre, marquant le début d'une ère de collaboration fructueuse et d'innovation majeure avec Porsche.
C'est de cette collaboration qu'est issu l'AP 17 (A pour Allgaier, P pour Porsche, et 17 pour sa puissance en chevaux), un modèle qui va faire sensation et propulser Allgaier au second rang des constructeurs allemands, devancé seulement par Deutz. L'AP 17, équivalent du type 313 chez Porsche, fut exporté dans 48 pays, une performance commerciale remarquable. Son succès s'explique par son prix de 4450 DM, considéré comme très compétitif, mais surtout par une série d'innovations techniques majeures pour l'époque : une large utilisation de l’aluminium qui lui conférait un poids léger, un moteur bicylindre refroidi par air, un embrayage hydraulique et, signe de modernité, un démarreur électrique. Ces atouts techniques expliquent les 15 000 commandes enregistrées dès la fin du salon de Francfort en 1950, et ce, malgré une concurrence sévère, avec pas moins de 80 marques de tracteurs présentes en Allemagne à cette période. En 1951, Allgaier livre pas moins de 5000 tracteurs, consolidant sa position sur le marché.
La gamme de tracteurs Allgaier développée avec Porsche se diversifie. Les ingénieurs Porsche mettent en service la construction des moteurs, concevant des éléments tels que pistons, chemises, bielles et culasses, qui sont interchangeables entre les différents modèles, facilitant ainsi la fabrication et la maintenance. Le projet Porsche-Diesel de type 110 est également mentionné, avec un tracteur populaire (Volksschlepper) qui avait une puissance de 18 CV. Parmi les autres variantes, le modèle AP 22 est identifié, ainsi que des versions à voie étroite sous les appellations AP 17 S et AP 22 S (avec une voie étroite de 79 cm). Des variantes identifiées K, L, S sont également mentionnées pour les boîtes de vitesses à 5 rapports avant et 1 arrière, provenant de ZF ou de la boîte de vitesses Porsche. D'autres modèles comme le Master 4 cylindres de 50 CV et le moteur 309 de 3 cylindres sont également produits, enrichissant l'offre et la rendant accessible aux petites exploitations, comme le type A 111 (11 ch) proposé à 3800 DM, très étudié en termes de prix et de manutention facilitée.
De 1947 à 1955, l’histoire des tracteurs Allgaier représente une période de prospérité inégalée pour l'entreprise, atteignant jusqu’à 9% du marché national dans ses meilleures années. Entre 1953 et 1955, une nouvelle gamme de tracteurs verts est lancée, allant du type A111, qui connaît un vrai succès commercial, au modèle A 144 (44 ch). La marque réussit ainsi à vendre 40 000 tracteurs "System Porsche" refroidis par air, s’imposant comme le leader du marché jusqu’en 1955. La collaboration avec Porsche donne également naissance à l'A 133.
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