L'Affaire du Hijab Decathlon : Plongée au Cœur des Débats Français sur la Laïcité, le Féminisme et le Rôle des Entreprises

La commercialisation potentielle d'un hijab de sport par Decathlon en France a déclenché une polémique d'une rare intensité, générant des centaines de milliers de tweets de la part du personnel politique, y compris des membres du gouvernement, et d'anonymes. Cette controverse, qui a conduit l'enseigne à renoncer temporairement à la vente de ce produit sur le territoire français, a mis en lumière des tensions profondes et récurrentes au sein de la société française concernant la laïcité, la liberté individuelle, le rôle des entreprises et les différentes conceptions du féminisme. L'affaire, qui n'est pas sans rappeler les débats houleux autour du burkini en 2016, a révélé une panique morale illustrée par un volume d'articles de presse bien supérieur à la réalité du phénomène en question.

La Genèse d'un Produit et l'Embrasement de la Toile

Le produit au centre de cette tempête médiatique était un hijab de course, conçu pour les femmes souhaitant pratiquer la course à pied tout en respectant leur conviction religieuse. D'abord développé et vendu au Maroc, l'engouement autour du produit a poussé l'enseigne française à la réflexion autour d'une éventuelle ouverture de la vente de ce produit à d'autres pays. Ce couvre-tête, destiné à la gamme de course à pied Kalenji et dont le prix devait être de 8 euros, ne dissimule que les cheveux et le cou, contrairement aux amalgames qui l'ont souvent assimilé à un voile intégral ou une cagoule.

Decathlon, une enseigne sportive française, n'a fait que répondre à une demande, celle de disposer d’un produit aux qualités techniques (composition des tissus, légèreté) rendant possible la course à pied pour des femmes portant le voile. Cette initiative s'inscrit dans une démarche plus large de démocratisation du sport, la marque se revendiquant comme une militante acharnée de l'activité physique pour la santé et le bien-être de tous. Dans un premier temps, la communication de Decathlon a été hésitante, plaidant une "erreur" en expliquant que le produit était réservé au marché marocain, avant d'« assumer complètement » son intention de le commercialiser sur le territoire français. Xavier Rivoire, responsable de la communication externe de Decathlon United, déclarait : « Nous assumons complètement le choix de rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde. C'est presque un engagement sociétal, si cela permet à des coureuses de pratiquer la course à pied, nous l'assumons avec sérénité ». Angélique Thibault, qui a conçu le hijab de course pour Decathlon, ajoutait qu'elle se sentait "mue par la volonté que chaque femme puisse courir dans chaque quartier, dans chaque ville, dans chaque pays, indépendamment de son niveau sportif, de son état de forme, de sa morphologie, de son budget. Et indépendamment de sa culture".

Pourtant, une « bête erreur informatique » aurait voulu que les produits référencés sur les sites francophones puissent atterrir sur le site français Decathlon.fr. Vendu depuis peu au Maroc, ce couvre-tête s’est retrouvé promu, malgré lui, côté français. La deuxième erreur relevait du choix de l’iconographie : sur le visuel du hijab noir, il était difficile de percevoir que le visage n’est pas recouvert, contrairement à la version blanche. "Certaines photos mal mises en perspective ont pu faire croire que c’était une cagoule", concédait-on en interne. Cependant, il était trop tard. Le mot « hijab », ou « voile » en arabe, visait uniquement le marché marocain. Decathlon se défendait de toute dimension religieuse ou marketing communautaire, refusant de dire s’il le vendrait en France sous ce nom. La marque insistait sur le fait qu'il s'agissait de répondre à un besoin et clame en interne son intransigeance : « La marque n’a pas à prendre la parole sur la religion ou la politique. »

Il est important de noter que Decathlon n'était pas un pionnier sur ce segment. Le marché mondial de la « mode islamique » ou « mode pudique/modeste » est estimé à 240 milliards d’euros en 2018, avec une prévision pour 2023 d’environ 320 milliards d’euros. D'autres marques, notamment Nike avec son "hijab pro" vendu à 30 euros et porté par l'escrimeuse Ibtihaj Muhammad, mais aussi le groupe suédois H&M, le japonais Uniqlo, ou l'anglais Marks & Spencer, se sont déjà lancées sur ce créneau.

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La Réaction Politique et Médiatique : Entre Laïcité et Stratégie Électorale

L'annonce de la commercialisation du hijab Kalenji a déclenché une vague de réactions politiques virulentes, soulignant une fois de plus le caractère passionnel du débat sur la laïcité en France. Lydia Guirous, porte-parole des Républicains, a mis le feu aux poudres en tweetant la fiche produit, initialement repérée par le site d'économie islamique Al-Kanz. En plein Salon de l’agriculture, des figures politiques comme François Bayrou et Gérard Larcher ont donné leur avis.

Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a rappelé qu’un tel produit n’était « pas interdit par la loi », mais a ajouté : « C’est une vision de la femme que je ne partage pas. […] Mon choix de femme et de citoyenne sera de ne plus faire confiance à une marque qui rompt avec nos valeurs. » François Bayrou, président du MoDem, a déclaré que « la société française, c’est une société qui dans sa tradition refuse qu’on couvre le visage et le corps humain à l’excès ». Gérard Larcher, président (Les Républicains) du Sénat, a dit ne pas vouloir partager « tout ce qui peut enfermer la femme, fût-ce au nom d’une ritualité qui n’est pas la valeur profonde d’une religion ». Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, a appelé au boycott, tout comme la présidente du groupe PS à l’Assemblée nationale, Valérie Rabault. Corinne Lepage, ancienne ministre de l'environnement, a tweeté : « C’est honteux et je rappelle que la loi interdit de se cacher le visage. Decathlon va perdre plus de clients qu’il ne va en gagner. » Face à ces critiques, Yann Amiry, le community manager de Decathlon, a répliqué : « Nous parlons bien d’un hidjab, et donc à aucun moment il n’est question de se voiler le visage. Il faut faire attention aux termes employés pour ne pas créer de confusion. »

Ce contexte était particulièrement tendu : la fin février voyait les sujets religieux au centre de l'actualité avec une séquence médiatique sur le regain de l’antisémitisme hexagonal et, plus éloigné, la question de la pédophilie et des agressions sexuelles au sein de l’Église catholique, focalisant l'attention sur les questions religieuses. Mais au-delà de ce contexte médiatique, la question électorale jouait un rôle significatif, à 100 jours des européennes. Face à une présence élevée de l’extrême-droite dans les sondages, les politiques avaient intérêt à s’emparer de cette question pour gagner en visibilité et potentiellement des voix, en occupant un terrain habituellement accaparé par les extrêmes. Cette instrumentalisation politique a changé la nature de la crise. Selon Jean-Christophe Alquier, PDG d’Alquier Communication, « ce qui génère un bad buzz en ligne, c’est lorsque ce qui fait communauté (valeurs, croyances) se heurte à ce qui fait société (institutions économiques, politiques) ». Il ajoute que « les arguments rationnels n’importent plus car nous touchons aux convictions ». La perte de contrôle intervient lorsque le politique s’en saisit, car « cela change la nature du bad buzz, car le politique peut faire planer la menace d’une conséquence normative, donc la polémique passe du champ sociétal au politique ».

Devant l'ampleur de la polémique, les menaces verbales et physiques pesant sur ses salariés, Decathlon a fini par battre en retraite médiatiquement et a suspendu la commercialisation du hijab en France. Xavier Rivoire l'a annoncé mardi 26 février, en fin de journée au micro de RTL : « Ce produit qui est un couvre-chef adapté à une pratique sportive ne sera pas jusqu’à nouvel ordre commercialisé en France. »

La Laïcité Française face au Regard International

Les réactions dans la presse internationale ont souligné le caractère franco-français des passions autour de la laïcité, car jugées intraduisibles dans d’autres sociétés, notamment anglo-saxonnes ou moyen-orientales. Là où les Français entendent « laïcité », d’autres comprennent un sécularisme basé sur la stricte séparation de l’Église et de l’État, ou bien confondent avec l’athéisme. La lecture la plus sévère est venue d’un article du Washington Post titré « A hijab for Muslim runners ? In France, that’s a scandal », où l’auteur ironise sur cette « affaire d’État, [où] les hauts responsables français prennent une pause dans leur gestion des crises politiques afin de gérer ce vêtement prétendument offensant ». Le journal américain raillait la France sur cette énième polémique autour du voile, écrivant que "Ce que les femmes musulmanes choisissent de porter est un sujet controversé en France, une société officiellement laïque qui interdit les signes et symboles religieux dans la vie publique - à l'exception, bien sûr, des crèches et des arbres de Noël décorant les mairies pendant les fêtes de Noël. De même, les agences gouvernementales ferment pratiquement toutes les vacances catholiques".

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Outre-Atlantique, le voile n’agrège pas de réactions fondamentalement opposées. Effectivement, le voile y est souvent vu comme un moyen de faciliter l’accès au sport pour les femmes et, par conséquent, de les inclure davantage. Un exemple frappant est la publicité diffusée lors de la cérémonie des Oscars par Nike, montrant des sportives « folles », narrée par Serena Williams. Folles car elles osèrent reprendre leur compétition après avoir eu leur bébé, ou être la première athlète américaine participant aux J.O. Cette publicité mettait en scène l'escrimeuse Ibtihaj Muhammad, première athlète américaine avec un hijab aux JO de Rio en 2016. Si la publicité de Nike reste commerciale, elle n’empêche pas de véhiculer le message suivant : le sport émancipe. Pour Ibtihaj Muhammad, médaillée olympique, le voile ne constitue en aucun cas un frein aux performances sportives, et elle milite pour son autorisation dans le sport. Elle déclarait en 2016 : « Je suis excitée à l’idée de combattre les stéréotypes et les préjugés que les gens ont sur les femmes musulmanes. Je ne veux pas seulement montrer que nous pouvons faire partie de n’importe quelle équipe olympique mais aussi de celle des Etats-Unis qui est l’une des plus fortes au monde ».

Dans la francophonie, chez les voisins belges, "il y a eu plusieurs tentatives pour limiter drastiquement le port du foulard" explique Florence Hainaut, journaliste à la RTBF, ajoutant que "plusieurs propositions de lois en ce sens n'ont pas été acceptées". Elle souligne que "la plupart des interdictions d'habillement religieux a été instituée après le 11 septembre 2001, dans un contexte d'islamophobie croissante. La France a été la cheffe de file de cette tendance, sur fond de débats publics particulièrement animés. La France et la Belgique sont aujourd'hui les deux pays qui ont le plus d'interdictions, de jurisprudence, d'interdictions institutionnelles ou de pratiques interdisant les vêtements religieux pour les femmes musulmanes".

Pourtant, la République s’est inscrite dans le principe de laïcité, ce qui garantit la liberté de culte et de croyance à tous les citoyens. L’État n’a pas à juger d’une pratique dès lors qu’elle ne s’oppose pas à la loi, et surtout « dans un État de droit, on n’interdit pas ce qu’on peut perso[nellement] ne pas apprécier ». Aux chantres de la laïcité, dont la lecture est biaisée et aux fantasmes d’une sécularisation intégrale de l’espace public, il est important de rappeler le propos d’Aristide Briand, rapporteur de la loi de 1905, sur la question de l’interdiction du port de la soutane : « La soutane une fois supprimée […] si l’église y trouvait son intérêt, l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aurait tôt fait de créer un vêtement nouveau […] pour permettre au passant de distinguer au premier coup d’œil un prêtre de tout autre citoyen. » À cet égard, il est davantage nécessaire de s’intéresser « aux déterminants du port d’un signe plutôt que de réduire les possibilités de le porter à ceux qui le portent » analyse Hugo Gaillard, doctorant en Sciences de Gestion et membre de l’Institut du pluralisme religieux et de l’athéisme (IPRA).

Le Voile : Émancipation ou Sexisme ? L'Affrontement des Féminismes

La polémique sur le hijab Decathlon a également mis en lumière les différents courants qui s'opposent chez les féministes, cristallisant un débat profond sur la liberté et la soumission des femmes.

D'un côté, les féministes "anti-voile" y voient une contrainte et un signe de soumission, le considérant comme un outil de l'« apartheid sexuel ». En tête, la Ligue du droit international des femmes. Anne Sugier, présidente de l'association, déclarait être "choquée". Elle argumente que "le sport est régi par des principes universels de neutralité, qui sont plus puissants que la laïcité. Les lieux où se pratiquent le sport de haut niveau interdisent toute expression politique ou religieuse". Elle évoque l'Arabie Saoudite et l'Iran, soulignant que "le sport posait un problème à l'Iran, qui a imaginé un modèle qui couvre les femmes de la tête aux pieds, et a réussi à l'imposer dans le sport. L'Arabie Saoudite, son ennemi juré, a rejoint l'Iran sur ce point". Dans un communiqué commun avec le "Comité Laïcité République", les deux associations parlent d'« apartheid sexuel » et comparent la situation à l'apartheid racial. Pour Anne Sugier, "on est bien dans une vision politico-religieuse", et "le hijab met une barrière entre leurs corps et les hommes dans l'espace public". Interrogée sur le fait que la plupart des femmes voilées en France le seraient par choix, Annie Sugier répond : "Les femmes qui ont rejoint Daesh aussi étaient volontaires, et je ne les soutiens pas pour autant", un propos qui a suscité la controverse. Pour nombre de féministes "traditionnelles" européennes, féminisme et voile sont incompatibles voire antinomiques.

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De l'autre côté, d'autres féministes estiment que le rejet de ce hijab de sport n'est qu'une injonction de plus faite aux femmes sur la tenue vestimentaire qu'elles sont censées adopter dans l'espace public. Elles dénoncent une injonction de plus appliquée aux femmes, au nom de l'émancipation et de la laïcité. Selon elles, se positionner contre ce hijab de sport, et le hijab en général, participerait à maintenir les femmes voilées en dehors, ou en marge, de la société. Liza, une jeune femme voilée et militante au sein du collectif féministe décolonial "Nta Rajel ?", déplore que "le voile ne dérange personne quand il est invisible. On attend des femmes voilées qu'elles exercent des métiers où on ne les voit pas, comme femme de ménage par exemple. Dès lors que ces femmes sont à des endroits où on ne les attendait pas, le voile pose problème". Dans un communiqué, Les effronté-es, association féministe et LGBT, dénoncent un "climat raciste, qui ne conduit qu'à la discrimination et aux violences à l'encontre des femmes qui portent un voile". "Je ne comprends pas en quoi les femmes qui portent le hijab et veulent faire du sport posent problème", réagit Liza, ajoutant : "Je suis lasse de ces polémiques à répétition sur le voile. Nos moindres actions sont interrogées du fait de notre voile". Pour ces féministes, l'émancipation et la liberté des femmes, souvent évoquées par celles qui se positionnent contre le voile, se contredisent avec l'interdiction du port d'un vêtement choisi en toute conscience.

Françoise Vergès, historienne, politologue et militante féministe décoloniale, affirme : "On maquille l'islamophobie sous le masque des droits des femmes". Elle observe une "hystérisation" du débat en France. Ces féministes décoloniales œuvrent à faire entendre les voix des femmes racisées longtemps invisibilisées ou décrédibilisées, et qui refusent toute injonction. Françoise Vergès déplore que "parler à la place des autres est une banalité dans le féminisme européen. Il y a cette idée que ces féministes savent, contrairement aux autres, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. C'est une volonté forcenée de discipliner toute une communauté. On cherche à imposer aux femmes musulmanes une certaine manière d'apparaître dans l'espace public". Pour Liza, "le féminisme est pris en otage par les femmes blanches et bourgeoises", et sur la question du voile, elle y voit "un continuum de la politique coloniale et des campagnes de dévoilement, et la même rhétorique".

La philosophe et féministe Elisabeth Badinter, dans un entretien paru en 2016, déclarait : "Nous avions pensé qu’il y avait des valeurs universelles, que les libertés individuelles et l’égalité des sexes s’appliquaient à tous les êtres humains. Or aujourd’hui une partie de la gauche est imprégnée de l’idée que toutes les cultures et traditions se valent et que nous n’avons rien à leur imposer." C'est bien là le mot "imposer" qui interroge. Jean Quatremer, journaliste à Libération, se plaignait de la violence que lui inflige la vue d'un voile, y voyant un refus des femmes qui le portent d'avoir "une relation amoureuse ou sexuelle avec un non musulman". Christine Delphy, sociologue et militante féministe, a expliqué sur ces propos : "Des hommes qui se plaignaient que ces filles n'étaient plus accessibles, qu'elles étaient désormais réservées aux musulmans. On est ici dans quelque chose qui a à voir avec l'accès universel des hommes aux femmes. Ils réclament cela comme un droit parce qu'ils l'exercent déjà."

Face à cette fracture, Rokhaya Diallo, journaliste et militante féministe et antiraciste, estime qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre voile et féminisme. "Je pense qu'il n'y a pas d'antinomie entre le fait d'être féministe et de porter le foulard. Je suis pro-choix. Je pense que chaque femme doit disposer librement de son corps et je soutiens autant les femmes qui souhaitent se dévêtir que les femmes qui souhaitent se couvrir", déclarait-elle en 2018. Ces deux visions du féminisme semblent, pour le moment, irréconciliables. Néanmoins, les polémiques se suivent et se ressemblent sur le port du voile, des cas de Maryam Pougetoux à Mennel Ibtissem, en passant par le burkini et le port du foulard à l'université, les femmes voilées sont de plus en plus ciblées.

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