La natation, au-delà de la simple sensation de glisse, est une discipline qui gagne immensément en efficacité lorsque l'on comprend et maîtrise les différentes zones d'intensité d'entraînement. Ce 4ème niveau de vocabulaire, comme une véritable introspection de votre corps, vous guide à travers ces "zones". Maîtriser ces zones équivaut à une connaissance approfondie de votre fréquence cardiaque, ce qui vous permet de gérer vos efforts comme un professionnel. Que vous soyez un nageur débutant sans équipement sophistiqué ou un athlète expérimenté cherchant à affiner sa préparation, la compréhension de ces principes est fondamentale. Ces zones sont définies par des indicateurs aérobies (travail d'endurance) et anaérobies (travail de puissance), exprimés en termes de VMA (Vitesse Maximale Aérobie) et de FC (Fréquence Cardiaque). Le seuil, ou zone de transition entre les processus aérobies et anaérobies, est utilisé pour indiquer le rythme à suivre. Ce problème n'est pas réservé aux débutants ; ceux qui nagent depuis longtemps, mais qui ont toujours nagé avec une montre, se sentiront également très bien si on leur enlève cet outil. Aujourd'hui, nous allons donc essayer de vous apprendre à reconnaître les différentes sensations que l'on ressent en fonction des intensités d'entraînement que vous pourrez retrouver dans le tableau des zones de travail. C'est utile pour le débutant qui n'a pas de montre, mais aussi pour le nageur plus expérimenté qui veut se détacher de l'emprise que la montre a sur son entraînement. Car comme tout outil technologique, la montre a ses limites ! Il peut y avoir des bugs, des erreurs de mesures qui vont fausser vos données.
Les Fondations Énergétiques de la Nage : Comprendre les Filières
Pour comprendre les zones d'intensité en natation, il est primordial de saisir comment notre corps produit l'énergie nécessaire à l'effort. L'adénosine triphosphate (ATP) est le seul carburant énergétique de notre corps. Tous les substrats énergétiques (glucose, lipide, acide aminé, lactate, etc.) seront transformés en ATP afin d'être hydrolysés pour produire de l'énergie. Notre organisme possède trois filières énergétiques, permettant de resynthétiser l'ATP à partir d'autres substrats, chacune étant sollicitée différemment selon l'intensité et la durée de l'effort.
La filière anaérobie alactique (système ATP-CP) : Cette filière permet de réaliser des efforts explosifs, courts et très intenses, d'une durée maximale de 30 secondes. Elle utilise les faibles réserves de créatine-phosphate dans les myocytes et hépatocytes (cellules des muscles et du foie). Les cellules musculaires utilisent directement les réserves disponibles au niveau des fibres. Elles s'appuient sur une molécule proche de l'ATP, appelée phosphate de créatine, qu'elles dégradent en ATP. Cette filière énergétique ne requiert pas d'oxygène et n'entraîne pas de production d'acide lactique, déchet dont la trop grande concentration dans l'organisme entraîne douleurs et fatigue musculaires. Elle est très efficace et peut être mobilisée rapidement. Cependant, elle ne peut être utilisée que de manière limitée. Cette filière est utilisée notamment lors de sprints, du saut en hauteur ou en haltérophilie.
La filière anaérobie lactique (système glycolytique) : Cette filière permet de réaliser des efforts intenses, d'une durée allant de 30 secondes à 3 minutes environ. Le corps synthétise de l'ATP en dégradant les glucides, sans utiliser d'oxygène. L'utilisation du glucose sanguin ainsi que de l'acide pyruvique (provenant du glycogène musculaire et hépatique) est transformée en acide lactique, via la glycolyse anaérobie, agissant dans le cytoplasme cellulaire. Si cette filière est efficace et rapide, sa capacité est réduite. En effet, la dégradation des glucides sans oxygène entraîne la production d'acide lactique qui, lorsqu'il est en trop grande concentration dans les muscles et le sang, provoque la diminution voire l'arrêt de l'effort. Cette filière est utilisée notamment lors des épreuves de demi-fond en athlétisme (800m ou 1500m), lors des sprints longs (400m) ou en natation sur des distances courtes (inférieures à 200m). À noter, l'anaérobie lactique est lorsque vous puisez profondément dans vos ressources sanguines, 30-40 minutes après avoir utilisé l'énergie immédiatement disponible (alactique).
La filière aérobie (système oxydatif) : L'aérobie permet de réaliser des efforts longs (de 3 minutes à plusieurs heures), d'une intensité moindre. C'est la filière énergétique la plus utilisée. Elle inclut le processus de la glycolyse aérobie, soit l'acide pyruvique modifié en acétyl Coenzyme A dans la glycolyse, enchaîné du cycle de Krebs dans les crêtes mitochondriales. Le corps synthétise de l'ATP en oxydant des glucides, des lipides ou des protides. Cette filière, plus longue à mettre en place, permet de faire des efforts soutenus, qui peuvent perdurer tant que les cellules reçoivent de l'oxygène et des nutriments, et est en outre économe, n'entraînant la consommation que de peu de « carburants » (oxygène et nutriments).
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Dans les disciplines sportives, dont l'endurance est prédominante, nous divisons ces trois filières énergétiques en plusieurs zones, selon l'intensité en pourcentage de VMA. Toutes ces filières fonctionnent en continu, mais pourront être plus ou moins sollicitées durant les entraînements selon deux paramètres : l'intensité et la durée.
Définir l'Effort : Vitesse Maximale Aérobie (VMA), Fréquence Cardiaque (FC) et Seuils Clés
Afin de structurer ses entraînements autrement qu'au feeling ou avec des chronos trop généraux, la natation fait appel à des indicateurs précis. Pour cela, la Vitesse Maximale Aérobie (VMA) et la Fréquence Cardiaque (FC) sont les mesures fondamentales.
La Vitesse Maximale Aérobie (VMA) est la vitesse maximale que le nageur peut maintenir tout en utilisant principalement le système aérobie pour produire de l'énergie. Elle est cruciale pour définir les pourcentages d'intensité de chaque zone.
La Fréquence Cardiaque (FC) est un reflet direct de l'intensité de l'effort que votre corps est en train de fournir. C'est une valeur facilement mesurable et très pertinente pour l'entraînement par zones.
Le Seuil Aérobie représente le point où l'organisme commence à augmenter de manière significative sa consommation d'oxygène pour soutenir l'effort. C'est une allure de récupération active, dans le but de consommer le lactate produit en réponse à l'intensité de l'effort qui précède, limitant son accumulation, afin de ne pas tomber en acidose musculaire. Il permet au nageur de réaliser un effort d'intensité moyenne à l'aise avec sa respiration, entre 70 et 80% de votre VMA, selon votre niveau. C'est une séance douce si vous le souhaitez.
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Le Seuil Anaérobie, souvent appelé Seuil Lactique, est défini comme l'intensité ou la vitesse maximale que le nageur peut maintenir pendant une course prolongée à la limite de l'inconfort respiratoire et musculaire. Ce seuil est entre 80 et 90% de la VMA, selon l'individu et son niveau d'entraînement. Cela signifie qu'il n'y a plus de plaisanteries, plus de bavardages entre les séries, c'est du sérieux ! C'est la vitesse à laquelle le plus gros volume de travail est fait sur l'année (50% du kilométrage annuel) pour espérer développer le SAAL (Seuil d'Accumulation d'Acide Lactique) d'un nageur. Il faut nager une série d'au minimum 2000m pendant 30 minutes. Le seuil anaérobie correspond au seuil où l'organisme est en capacité de consommer autant de lactate qu'il n'en produit durant l'effort. C'est une zone où l'accumulation de lactate est la plus importante.
La Vitesse de Nage Critique (CSS - Critical Swim Speed) est, grosso modo, votre vitesse de seuil en natation, l'équivalent de votre FTP à vélo ou de votre allure seuil en course à pied. C'est la vitesse que vous pouvez tenir sur une longue durée (1500 m environ) sans vous effondrer. Le CSS rend vos entraînements de natation aussi précis que votre vélo ou votre course.
Cartographie des Zones de Travail : De la Récupération à la Vitesse Maximale
Le tableau des zones de travail entre ta fréquence cardiaque et ta vitesse de nage est une échelle de zone comprise entre 1 et 7. Il s'étend de la zone de « récupération active » jusqu'à la zone d'intensité maximale ! Nous allons détailler ensemble chaque zone de travail et regarder les points clés à retenir, en multipliant les indicateurs pour vous aider à saisir ce à quoi correspondent chacun des niveaux d'intensité.
Zone 1 : Échauffement ou Récupération Active
La zone 1 du tableau des zones correspond à la zone de repos ou à la récupération. C'est la vitesse de nage que tu utilises pour retrouver ton énergie après de grosses séries en anaérobie lactique ou alactique. Cette zone est un travail de récupération active, sans progression possible dans cette zone.
- Intensité : MAS < 70% ; FC < 130 battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Votre fréquence cardiaque sur 10 secondes doit se situer en dessous de 22 battements.
- Caractéristiques : Faible intensité, efforts longs et continus, sensation de facilité. Représente une phase de récupération métabolique en pré-compétition.
- Exemple de série : 100m dos à deux bras Zone 1.
Zone 2 : Aérobie et Seuil
La zone 2 du tableau des zones correspond à la zone aérobie. Cette zone correspond à ta vitesse de nage lorsque tu t'échauffes, mais également lorsque tu fais du travail technique. C'est une zone fondamentale pour développer votre capacité aérobie et technique.
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- Intensité : 70% < VMA > 85% ; 130 < FC > 150 battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Le nombre de battements se situe entre 22 et 25 battements sur 10 secondes.
- Caractéristiques : Endurance fondamentale, travail technique, développement du SAAL. Il s'agit d'un travail de capacité aérobie, indispensable toute la première partie de saison pour donner de la caisse, progresser techniquement et rendre le futur travail en lactique efficace. Le but ici est de nager le plus régulièrement possible avec une bonne amplitude (pour les sprinters).
- Durée d'effort : 30 à 45 minutes avec de longs "splits" (distances) et des repos courts. Le "fractionné" signifie que de longues distances sont divisées en courtes séries de même distance, par exemple, nager les 400m en 4 x 100m. Un repos court signifie que vous ne discutez pas entre les 100m, vous optimisez votre récupération.
- Exemples de séries : 3 x 300m Crawl Zone 2 - récupération 15 secondes ; 10 x 50m Crawl éducatif - récupération 10 secondes.
Zone 3 : Première Zone Mixte (Dominante Aérobie)
La zone 3 du tableau des zones correspond à la zone vulgairement appelée « seuil ». C'est une zone mixte, même si la dominante reste la zone aérobie. C'est là que l'on commence à sentir que l'on pousse un peu plus, avec un mélange d'endurance et de puissance modérée.
- Intensité : 80% < MAS > 85% ; 150 < FC > 165 battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Pour vous situer dans cette zone de travail, vos battements doivent être compris entre 25 et 28 sur 10 secondes.
- Caractéristiques : Grande part d'aérobie (++) et une certaine part d'anaérobie (+). Vous pouvez faire un travail en continu, mais également en fractionné long.
- Durée d'effort : Les efforts durent entre 18 et 26 minutes. Durée d'effort de 20 à 30 minutes avec de longs "splits" et des repos courts.
- Exemples de séries : 3 x 300m Crawl Zone 3 - récupération 20 secondes ; 3 x 400m Crawl Zone 3 - récupération 20 secondes.
Zone 4 : Deuxième Zone Mixte (Dominante Anaérobie)
La zone 4 du tableau des zones correspond à la zone Mixte, mais cette fois-ci, la zone dominante est l'anaérobie. C'est généralement la zone dans laquelle tu te situes en fin de série en zone 3, lorsque l'intensité augmente et que le travail devient plus exigeant.
- Intensité : 85% < MAS > 90% ; 165 < FC > 180 battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Vos tirages (pulsations) doivent être compris entre 28 et 30 battements sur 10 secondes.
- Caractéristiques : Une part d'aérobie (+) et une grande part d'anaérobie lactique (++). Privilégiez les séries en fractionné pour développer cette zone.
- Durée d'exercice : De 12 à 20 minutes avec des "splits" courts et des repos longs. Une série d'une distance maximale de 1000m.
- Exemples de séries : 6 x 100m Crawl Zone 4 - récupération 20 secondes ; 3 x 200m Crawl Zone 4 - récupération 30 secondes.
Zone 5 : Vitesse Maximale Aérobie (VO2 max) et Puissance Aérobie
La zone 5 du tableau des zones correspond à la zone anaérobie, également connue sous le nom de Vitesse Maximale Aérobie (VMA), ou VO2 max, parce que vous respirez profondément pendant l'exercice. C'est une zone de travail intense où vous sollicitez au maximum votre système aérobie.
- Intensité : 90% < MAS > 100% ; 180 < FC > 190 battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Vos pulsations doivent être comprises entre 30 et 32 battements sur 10 secondes.
- Caractéristiques : Lorsque vous travaillez cette zone, vous devez vous situer aux alentours des 96% - 100% de ta VO2max. Pour le développement, vous allez devoir réaliser essentiellement du fractionné court (25, 50, 75, 100), et placer des récupérations importantes entre les séries. Cette zone est axée sur la puissance aérobie.
- Durée d'exercice : 8 à 10 minutes avec un "split" court. Des séries de 600 à 800m maximum en 8 à 10 minutes maximum, répétées 3 fois avec 400m souple entre les séries.
- Exemples de séries : 5 x 50m Crawl Zone 5 - récupération 20 secondes ; 2 x 75m Crawl Zone 5 - récupération 20 secondes.
Zone 6 : Anaérobie Lactique
La zone 6 du tableau des zones correspond à la zone anaérobie lactique. C'est une zone de travail très difficile qui exige d'être prêt mentalement et physiquement afin que le travail soit bénéfique. Cette zone est la limite où l'accumulation d'acide lactique est significative.
- Intensité : VMA > 100% ; FC > 190+ battements par minute.
- Fréquence Cardiaque (10s) : Vos pulsations seront à plus de 32 battements sur 10 secondes.
- Caractéristiques : Vous allez réaliser des séries en fractionné très court et respecter de longs moments de récupération entre les séries. Durant les séries, ta récupération devra au moins être égale à ton temps de travail. Ces entraînements sont très éprouvants et il faut avoir un très bon niveau et une grosse "caisse" pour pouvoir en tirer parti. Dans le cas contraire, ces entraînements feront plus de mal que de bien.
- Durée d'exercice : De 30 secondes à 3 minutes avec des "splits" courts et une récupération plus longue que le temps d'exercice. Des séries de 400 à 600m maximum, répétées 2 fois.
- Exemples de séries : 4 x 25m Crawl Zone 6 - récupération 15 secondes ; 2 x 50m Crawl Zone 6 - récupération 30 secondes.
Zone 7 : Vitesse Maximale et Anaérobie Alactique
La zone 7 du tableau des zones correspond à la zone de la vitesse maximale. C'est l'énergie disponible tout de suite, ce que vous avez "dans le sac", c'est-à-dire le rythme de course à vitesse maximale. Le temps d'effort est très court.
- Intensité : VMA > 100% ; FC > 190+ (cette zone est souvent plus axée sur la sensation de vitesse maximale que sur une FC précise).
- Caractéristiques : Cette zone correspond au travail de sprint, de vitesse pure sur 12,50m, 15m ou 25m maximum. Entre chaque répétition, vous devrez respecter au minimum deux fois votre temps de travail pour bien récupérer. Le travail de la vitesse brute. C'est un travail qui ne pose généralement pas de problèmes de récupération, une série par jour pouvant être réalisée.
- Durée d'exercice : De 30 secondes à 2 minutes avec des "splits" très courts (sinon vous passez en anaérobie lactique) et un repos deux fois plus long que le temps d'exercice. Des séries de 250 à 300m maximum.
- Exemples de séries : 4 x 15m Crawl Zone 7 - récupération 30 secondes ; 3 x 25m Crawl Zone 7 - récupération 45 secondes.
Mesurer Son Intensité Sans Montre : L'Art de la Sensation Corporelle
Bien que la technologie offre des outils de mesure de plus en plus sophistiqués, la capacité à évaluer son propre effort sans aide extérieure est une qualité précieuse pour tout nageur. J'ai nagé pendant plus de 10 ans à haut niveau, et je n'ai jamais utilisé de montre pour calculer ma fréquence cardiaque. Pourtant, je savais exactement dans quelle filière énergétique je me situais, même si je n'avais que 20 secondes de récupération avant de repartir. Comment est-ce possible ? Tout simplement, car connaître le chiffre exact de sa fréquence cardiaque n'est d'aucune utilité. En revanche, savoir se situer entre deux fréquences est primordial, car cela vous permettra de vous situer dans le tableau des zones de travail.
Pour calculer sa fréquence cardiaque approximative, il suffit de placer deux doigts au niveau de sa carotide et de regarder le chronomètre mural de la piscine décompter 10 secondes. Comptez le nombre de battements ressentis durant ce laps de temps et rapportez-vous au tableau des zones de travail pour savoir dans quelle zone tu te situes. Cette méthode simple et efficace permet de développer une conscience corporelle et une capacité à "sentir" l'intensité de son effort.
Le moyen le plus coûteux, mais le plus efficace pour déterminer le seuil d'accumulation des lactates sanguins, reste la mesure du taux de lactate dans le sang. Elle se fait par l'intermédiaire d'un lactatomètre et en présence d'un médecin. Ce test se fera par la prise d'une goutte de sang au bout du doigt ou bien dans le lobe de l'oreille, qui sera disposée sur la languette du lactatomètre, donnant la concentration de lactate en mmol/L. Cependant, cette approche est réservée à des contextes spécifiques et encadrés.
La mesure la plus simple pour un entraîneur, car elle ne demande qu'un chronomètre, est de faire un test de terrain sur une distance ou un temps donné, dans une zone de travail en natation. À aujourd'hui, nous disposons de moyens technologiques suffisants pour ne plus avoir besoin de s'arrêter et prendre son pouls carotidien en regardant le chronomètre pendant une minute. Kévin Dumont, entraîneur, préparateur physique et diététicien, souligne l'importance de cette autonomie dans la gestion de l'effort.