L’Opération Frankton, une mission audacieuse et souvent méconnue des Français et des Bordelais, est l'une des opérations les plus audacieuses de la Seconde Guerre mondiale. Menée en décembre 1942, elle visait à détruire des navires allemands dans le port de Bordeaux. Le 7 décembre 1942, dix commandos britanniques ont mis à l'eau cinq kayaks biplaces au large de l’estuaire de la Gironde, marquant le début de cette opération clandestine en territoire occupé. Ce raid, considéré comme l'un des premiers des forces alliées, avait pour but ultime de dynamiter des navires de l’Axe, basés dans le port de Bordeaux, qui assuraient des liaisons avec le Japon et l’Extrême-Orient.
Genèse et Préparation d'une Mission Secrète
La décision de lancer une telle opération émergea de renseignements confirmant que des navires ennemis forçaient le blocus imposé aux Allemands, naviguant entre la France et l’Extrême-Orient via le cap de Bonne Espérance, au départ de Bordeaux. Face à cette situation, le Premier Ministre chargea Lord Louis Mountbatten, Commandant en chef des Opérations Combinées, de préparer un plan d'intervention. La mission fut confiée à une unité spéciale du Corps des Royal Marines, le « Royal Marines Boom Patrol Detachment » (RMBPD), constituée à l'initiative du Major Herbert G. Hasler. Surnommé « Blondie », le Major Hasler allait être désigné par Lord Mountbatten comme commandant du commando.
En avril 1942, une unité spécifique fut créée pour exécuter cette mission. Un appel aux volontaires fut lancé, invitant à participer à une « mission dangereuse », sans plus de détails. Un entraînement « très sévère » démarra, encadré par Hasler, qui était présent depuis la conception de la mission et qui le resta jusqu’à son exécution. Sous couvert d'un entraînement de routine à la protection des installations portuaires, le RMBPD, composé de deux sections, préparait dans le plus grand secret une opération extrêmement risquée. Les hommes étaient sélectionnés au sein de la 1ère section.
Pour le raid, le choix se porta sur un kayak biplace de type Cockle Mark II, spécialement conçu pour cette mission sur les instructions d’Hasler. Il avait besoin d'un canot solide, léger et pliable, capable de transporter une bonne quantité d’équipement. Jean-Claude Déranlot, président d’Opération Frankton, Histoire et Valeurs, précise qu'il s’agissait d’un kayak de 71 cm de largeur. Ces embarcations, mises au point par le Major Hasler et l'ingénieur Goatley, étaient placées dans le sous-marin HMS Tuna, à l’intérieur d’un tube de 72 cm de diamètre qui servait d’ordinaire à descendre les torpilles. Un exercice grandeur nature, du nom de code « Blanket », fut même organisé dans la Tamise. Bien que ce fût un « fiasco », le commandant en chef des opérations combinées, Lord Louis Mountbatten, maintint sa confiance en Hasler et dans l’opération.
Le Début de l'Opération et les Premières Pertes
Dans la soirée du 7 décembre 1942, le sous-marin britannique HMS Tuna (aussi appelé H.M.S. Catfish) déposa les dix hommes au large de Montalivet-les-Bains. Le largage des embarcations, six kayaks avec 12 soldats en binôme, devait s’opérer le plus rapidement possible, « car lorsque le sous-marin est en surface, il est en danger ». Tous les kayaks furent sortis en moins d’une demi-heure, ce qui relevait de la performance. Chaque kayak portait un nom d’animal marin commençant par un « c » : Catfish, Crayfish, Cuttlefish, Coalfish, Conger et Cachalot. Hormis Hasler, les commandos découvrirent la mission une fois dans le sous-marin, et furent stupéfaits d’apprendre ce qu’ils devaient faire. Le sous-marin fut néanmoins repéré par un radar depuis Soulac, sans conséquence, car le temps d’analyser l’information, il était reparti.
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Malheureusement, le sixième kayak, le Cachalot, fut endommagé au moment de la mise à l’eau, son flanc déchiré au passage du panneau d'accès à la chambre des torpilles avant du Tuna, où il avait été stocké durant la traversée. Il dut être rembarqué avec son équipage. Seuls cinq kayaks participèrent donc finalement à l’opération.
Peu après le départ, le commando fut déjà réduit de moitié. Le second kayak, le Conger (Caporal Sheard et Marine Moffat), ne passa pas les remous de l’embouchure ; il chavira en traversant la barre au large de Soulac. Les deux hommes qui le composaient moururent d’hypothermie, dans les eaux glacées de l’estuaire. Les deux marines réussirent à nager jusqu’au rivage vers Soulac où, épuisés et dans le froid, ils cherchèrent un refuge. Ils frappèrent à la porte d’une villa où ils tombèrent sur des Allemands. Ils furent faits prisonniers et fusillés à Blanquefort le 12 décembre. Le corps du caporal George Sheard n’a jamais été retrouvé. Celui du marine David Moffatt fut découvert le 17 décembre 1942 sur une plage de l’Île de Ré avec le kayak.
Une des cinq embarcations disparut en passant des remous, une seconde chavira également peu après. Les deux membres de l’équipage du second canot furent remorqués près du rivage et abandonnés à leur sort. Les trois autres kayaks furent portés par la marée près du môle du Verdon et obligés de se glisser entre le môle et quatre navires ennemis à l’ancre. Une demi-heure plus tard, ce fut au tour du Conger (Caporal Sheard et Marine Moffat). Cette fois, les deux Royal Marines purent être repérés et après sabordage du Conger, ils furent remorqués dans l'eau glaciale accrochés au Catfish (Hasler et Sparks) et au Crayfish (Laver et Mills).
La Remontée Périlleuse de l'Estuaire
Les trois kayaks restants poursuivirent leur route portés par la marée montante vers le Verdon. Ils furent obligés de prendre leurs distances pour passer entre le môle et quatre bâtiments ennemis ancrés à quelques encablures. Le jour se levait quand les deux derniers kayaks, Catfish et Crayfish, trouvèrent à la Pointe aux Oiseaux un abri où ils purent se dissimuler pour la journée dans les roseaux bordant la rive, à proximité de St-Vivien du Médoc.
La navigation se faisait de nuit, obligeant les commandos à rester cachés la journée pour éviter la détection par les forces allemandes omniprésentes des deux côtés du fleuve. Le jour était consacré au repos dans des bivouacs camouflés. Mais, au moment d’établir le premier bivouac à Saint-Vivien, il manqua un kayak. Il s’agissait de l’embarcation du Lieutenant John Mackinnon et du Marine James Conway (le Cuttlefish). Le Cuttlefish atteindrait le bec d’Ambès, où le kayak, crevé, coula. Les deux hommes se retrouvèrent à l’eau et furent remorqués par les deux kayaks restant, pour être approchés au plus près de la côte. Mais dans l’eau froide du mois de décembre, leurs chances de survie étaient maigres.
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MacKinnon et Conway remontèrent la Gironde de leur côté, mais leur kayak heurta un objet et MacKinnon fut blessé au genou. Ils débarquèrent, du côté du bec d’Ambès, et furent retrouvés à La Réole où MacKinnon fut hospitalisé. Les Allemands furent rapidement mis au courant et arrêtèrent les deux commandos, qui furent transférés à Paris où ils furent fusillés en mars 1943. Le Sergent Samuel Wallace et le Marine Robert Ewart (à bord du Coalfish) furent faits prisonniers près du phare de la pointe de Grave où ils étaient parvenus à l’aube et furent interrogés puis exécutés sans avoir parlé à Blanquefort, à proximité du château de Dehez, qui sert aujourd’hui de lieu de commémoration.
Les deux kayaks restants, le Catfish (avec le Major Hasler et le Marine William E. Sparks) et le Crayfish (avec le Caporal Albert Laver et le Marine W.N. Mills), continuèrent leur route durant la nuit du 8 au 9 vers le Port des Callonges, puis vers l'île Cazeau (nuit du 9 au 10) à la faveur de l'obscurité et portés par le courant de marée.
L'Attaque du Port de Bordeaux
Le 11 décembre à l'aube, les deux derniers kayaks trouvèrent enfin, sur la rive gauche du fleuve en face de Bassens, un endroit pour se cacher, se reposer et préparer l'attaque. Ils larguèrent alors tout ce qui leur serait inutile pour le retour à pied.
Dans la nuit du 11 au 12 décembre, le Catfish se dirigea vers les quais de la rive gauche du port de Bordeaux et réussit à fixer des mines magnétiques Limpet sur trois grands navires amarrés à cet endroit. Le Crayfish resta sur Bassens et posa ses mines sur deux navires amarrés dans le môle, sous la ligne de flottaison. À Bordeaux, le Major Hasler et le matelot Sparks se chargèrent du port, ciblant le Dresden et le Tannenfels quai Carnot. Laver et Mills, quant à eux, ciblèrent Bassens, endommageant l'Alabama et le Portland. Un 5ème bateau, le pétrolier Cap Hadid prit feu. Les limpets posées sur la coque d'un 6ème navire, le Sperrbrecher n° 5 (Patrouilleur allemand), se détachèrent et explosèrent sur le fond sans dommage pour la cible.
À 7 h du matin le 12 décembre, les bateaux piégés furent endommagés par les explosions. Entre minuit et une heure du matin, les deux équipages entamèrent leur repli. Le 12 décembre, entre 7h30 et 13 heures, les explosions se succédèrent à Bordeaux et Bassens. Selon un rapport, la compagnie des pompiers du Port Autonome, au sein de laquelle l'ingénieur TPE Raymond Brard, responsable de la sécurité du port et fondateur du Club des Girondins, avait placé une équipe de résistants, intervint immédiatement sous le Commandement du Commandant Paduch à la requête du HafenKommandant. Anecdotiquement, sous prétexte de combattre l’incendie qui se propageait, les pompiers Français du port aggravèrent les dégâts en inondant le Dresden afin de le faire chavirer. L’ennemi, fragilisé par ce coup porté au cœur de leur camp, décida de renforcer le nombre de militaires, limitant largement les opérations mobiles. Ces militaires britanniques avaient un rôle tactique, mais aussi stratégique pour maintenir la crainte.
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Le Repli et l'Échappée des Survivants
Les deux kayaks étaient déjà loin quand les explosions retentirent. S’échappant et profitant de la marée descendante, les deux binômes sur leurs kayaks descendirent l’estuaire jusqu’à Saint-Genès-de-Blaye. Ils se rejoignirent miraculeusement dans l'obscurité au Sud de l'Ile Cazeau. Portés par le courant, ils firent route ensemble, longeant la rive droite du fleuve. À 1 500 m environ au Nord de Blaye, les deux équipes se séparèrent par mesure de prudence pour aborder à environ 400 m l'une de l'autre à la hauteur de St-Genès de Blaye. Ils ne devaient jamais se revoir. Ils coulèrent leurs embarcations, se séparèrent en deux groupes et entamèrent un périple à pied de 160 km en zone occupée jusqu’à Ruffec en Charente.
Le Caporal Albert Laver et le Marine W. N. Mills furent repérés et dénoncés à Montlieu-La-Garde. Ils furent arrêtés par la gendarmerie qui les remit aux autorités d'occupation. Ils seront envoyés à Paris et fusillés en mars 1943.
Seuls deux survivants, le Major Hasler et le Marine Sparks, poursuivirent leur route en civil. Après 7 jours de marche, mourant littéralement de faim et de froid, ils parvinrent à Saint-Même-les-Carrières en Charente. Ils arrivèrent le 18 décembre 1942, vers 13h30, et choisirent d'entrer « au jugé » dans le restaurant « La Toque Blanche » à Ruffec, où ils eurent la chance d'être accueillis par M. René Mandinaud, sa femme et ses sœurs, une famille de Français patriotes. M. Mandinaud prit contact avec M. Jean Mariaud, qui organisa le passage des deux fugitifs dans l'ex-zone libre après consultations successives. Le soir venu, M. Mandinaud introduisit M. Mariaud à la « Toque Blanche » afin d’interroger les deux Anglais et s’assurer que ce n’étaient bien des soldats Anglais et non des espions déguisés. Une fois rassurés, ils furent conduits à l’abri avant de les faire repartir pour l’Angleterre.
Le 19 décembre, Hasler et Sparks furent conduits en camionnette par M. René Flaud, boulanger, près de Benest, à proximité de la ligne de démarcation, toujours gardée par les Allemands. M. Fernand Dumas, le passeur, les conduisit à la ferme Marvaud où ils allaient être hébergés pendant 41 jours chez M. et Mme Armand Dubreuille. Ils auraient dû être remis dans les deux jours suivant leur arrivée à Marvaud à Mary Lindell, alias « Marie Claire », Comtesse de Milleville par son mariage, qui connaissait les Dubreuille. Grièvement blessée dans un accident et sans contact radio, elle ne put être jointe par Armand Dubreuille qu'après plusieurs semaines de silence. Elle arriva enfin à Marvaud, et c'est son fils Maurice de Milleville, âgé de 18 ans, qui accompagna les deux fugitifs par le train de Roumazières à Lyon.
Leur évasion se poursuivit jusqu'à la frontière espagnole via Marseille et Perpignan. Arrivés en Espagne, les deux survivants furent pris en charge par l'Ambassade à Madrid, d'où ils furent conduits à Gibraltar. Ils purent ensuite repartir au pays afin de reprendre leur service actif.
Sur les dix hommes partis à l'aventure, le bilan fut lourd. Deux furent noyés (Sergent Wallace et Marine Ewart), et six furent capturés, torturés puis fusillés : quatre à Paris le 23 mars 1943 (Caporal Albert Laver, Marine Henry Mills, Lieutenant John Mackinnon et Marine James Conway), et deux à Blanquefort (Gironde) le 12 décembre 1942 (Sergent Samuel Wallace et Marine Robert Ewart). Il n'y eut que deux survivants du commando de départ : Hasler et Sparks.
Postérité et Commémorations de l'Opération Frankton
Le résultat de l'Opération Frankton, bien que non spectaculaire en termes de destruction massive, n'était pas un échec. Quatre navires allemands furent endommagés, et l'occupant, qui se croyait en sécurité dans le port de Bordeaux, se demanda ce qu'il se passait. Une douzaine d’explosions créèrent des dégâts sur les navires allemands, générant un stress énorme sur le port. Après Frankton, les Allemands durent renforcer leur défense à Bordeaux, démontrant l'impact stratégique de l'opération.
L'histoire des vaillants marins anglais qui ont sauvé le Port de Bordeaux est immortalisée. En 1955, parut le livre de C.E. Lucas Phillips "Cockleshell Heroes", tiré à 250 000 exemplaires en Angleterre et traduit en français en 1956 sous le titre "Opération Coque de Noix". Également en 1955, le film "Cockleshell Heroes" (version française : "Commando dans la Gironde", sorti en 1956), produit par Warwick et distribué par Columbia Pictures, fut réalisé d'après un scénario de Bryan Forbes et Richard Maibaum. Tourné sur le Tage, mis en scène par José Ferrer qui interprétait le rôle d'Hasler, avec Trevor Howard dans un rôle de fiction, le film bénéficia de l'appui technique du Corps des Royal Marines. Une biographie remarquable du Colonel Hasler, décédé en 1987, par le Major Ewen Southby Tailyour, préfacée par S.A.R. le Duc d'Edimbourg, retrace la carrière de Blondie Hasler au sein du corps des Royal Marines, suivie après la guerre de celle d'un très grand marin puisqu'il fut le fondateur des courses transatlantiques en solitaire en 1960. Au Royaume-Uni et en France, un film intitulé "Frankton Shadows", d'une durée de 30 minutes, a été réalisé par Tom Keene et diffusé par la BBC.
Le souvenir des héros de l'Opération Frankton est commémoré chaque année en France, notamment à Bordeaux, Blanquefort, Saint-Georges-de-Didonne et Ruffec. L’itinéraire de randonnée « Frankton » s’appuie sur cette opération militaire et s'étend sur 140 km à travers les départements de la Gironde, de la Charente et de la Charente-Maritime. En Gironde, c’est un chemin de mémoire de 33 km qui obtiendra prochainement le titre de GR®. Ce chemin de mémoire est le point de départ du repli de deux binômes de soldats britanniques survivants qui tentaient de rejoindre l’Angleterre après avoir rempli avec succès leur mission de sabotage de navires allemands dans le port de Bordeaux. De nombreux monuments rappellent à la mémoire de ces soldats.