Une discipline entre héritage historique et modernité compétitive
Belles, gracieuses, élégantes… Vous aussi vous avez déjà poussé un «waouh» d’émerveillement pendant les JO en tombant devant la télé sur une épreuve de natation synchronisée? C'est vrai, lorsque l’on entend «natation synchro», on a en tête l'image de ces naïades, seules, en duo ou en bande. Maquillage waterproof sur le visage et sourire aux lèvres, elles virevoltent dans l'eau et jaillissent telles des sirènes, sous l’œil vigilant des juges. Cette image ultra féminine d'un sport né il y a un siècle subit cette année un grand changement.
Discipline relativement récente, la natation artistique est née dans les années 1920 au Canada, sous le nom de «natation ornementale». Elle devient sport olympique pour la première fois à Los Angeles, en 1984, avec des épreuves en solo et en duo. Ces épreuves sont également disputées aux Jeux Olympiques de 1988 à Séoul, puis à ceux de Barcelone en 1992. Atlanta les supprime en 1996 pour les remplacer par une épreuve de ballet à huit. La compétition de natation artistique se déroule dans une piscine d'au moins 3 m de profondeur, 20 m de largeur et 25 m de longueur. Chaque équipe réalise, face aux juges, un programme technique qui comprend un ensemble de cinq mouvements imposés d'une durée maximale de 2 minutes 50 secondes, ainsi qu'un programme libre de 3 à 4 minutes. Les performances sont notées sur une échelle standardisée par la FINA allant de 0 à 10 (la prestation parfaite), par incrémentation de 0,1 points.
Les racines oubliées de la natation synchronisée
Pourtant, la natation synchronisée «était au départ pratiquée par des hommes», rappelle Sylvie Neuville. Le site de la Fina raconte qu'au début du XXe siècle, les nageurs masculins réalisaient dans l'eau «des chorégraphies en cercle» tout en étant «décorés de guirlandes ou de lanternes chinoises». D'ailleurs, les premières compétitions, en 1891 et 1892, n'étaient réservées qu'aux hommes. Cette perspective historique est cruciale pour comprendre que la perception actuelle du sport comme étant exclusivement féminin est une construction culturelle survenue au cours du siècle dernier. Dans cette discipline apparue pour une démonstration aux Jeux de 1952 et devenue sport olympique depuis 1984, les hommes ne participent ni aux Jeux olympiques ni aux Mondiaux, créant un déséquilibre dans la représentativité de haut niveau.
La résistance russe face à l'ouverture mixte
En décembre 2014, la Fédération internationale de natation (Fina) a décidé d'ajouter à certaines compétitions internationales une épreuve de duo mixte en programme technique et libre. C’est aux Mondiaux de Kazan, en Russie, du 24 juillet au 9 août, qu’on aura l’occasion de voir des couples composés d’un nageur et d’une nageuse. Elle n'a pas tort: un homme et une femme qui dansent dans l'eau, c'est un virage que les Russes n'ont pas accueilli avec le sourire. En février, le ministre des Sports Vitaly Mutko a estimé que la natation synchronisée était un sport «exclusivement féminin» et qu’introduire une épreuve mixte était «une erreur».
Chez les athlètes russes aussi, on fronce les sourcils. Natalia Ishchenko, triple championne olympique de natation synchronisée, s’est elle dite «embarrassée» à l’idée de voir son sport pratiqué par des hommes. Mais si les Russes sont échaudés par l'ajout de cette épreuve, ça n'est pas seulement par amour pour le corps féminin. À vrai dire, cela fait déjà plusieurs années que le pays de Poutine rafle tout dans la discipline.
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La machine à gagner russe : un système sans équivalent
Sydney, Athènes, Pékin, Londres… depuis le début du XXIe siècle, c'est simple, la Russie a remporté toutes les médailles d’or possibles aux Jeux olympiques. Aux Mondiaux, c’est pareil: depuis 2011, quatorze médailles d’or en jeu et quatorze pour la Russie. Pour Vitaly Mutko, c’est donc la pression exercée par «certains groupes de pays» qui explique cette nouvelle épreuve. «On m’a fait savoir que notre organisation avait proposé le duo mixte il y a plusieurs années», admet Kevin Warner, le responsable de la natation synchronisée chez USA Swimming, la fédération américaine.
Certes, au départ, les Russes ne semblaient pas très emballés par la natation synchronisée masculine, mais depuis, l’idée que deux médailles leur échappent leur a paru encore moins envisageable, encore moins sur leur propre sol. Problème: le système d’entraînement soutenu par l’État russe est une ligne de production de stars de la natation synchronisée. Et les athlètes qui se jettent à l'eau sont toutes des femmes.
L’émergence du nageur masculin dans le paysage russe
Quelques semaines après les déclarations russes, le site internet Russia Beyond The Headlines (RBTH), financé par Rossiyskaya Gazeta, titre de presse du gouvernement, nous raconte l'histoire de ce nageur, également étudiant à l'université, qui a commencé la natation synchronisée à 7 ans, inscrit par sa mère dans un club de sports local avant d’intégrer à 10 ans une école à Saint-Pétersbourg. «S’il réussit, Maltsev pourra même persuader les Russes de passer outre l’aspect “paillettes” de la discipline et de prendre l'arrivée des hommes plus au sérieux.
La question de la performance pure, telle qu'elle était définie dans les programmes libres russes de 2005, reste le socle de cette domination. En 2005, l'équipe nationale russe avait déjà instauré des standards de difficulté technique, d'alignement corporel et de synchronisation qui faisaient passer les autres nations pour des débutants. Cette rigueur, bien qu'exclusivement féminine à l'époque, a posé les jalons d'un professionnalisme quasi militaire. L'intégration des hommes, bien que vue comme une erreur par les instances russes, force désormais le pays à repenser sa structure d'élite pour ne pas laisser s'échapper les titres mondiaux dans cette catégorie mixte.
La structure technique du programme libre : vers l'excellence
La notion de programme libre, telle qu'elle a été pratiquée par les russes au début des années 2000, repose sur une chorégraphie complexe qui défie les lois de la physique. Entre 3 et 4 minutes, les athlètes doivent maintenir une intensité constante. La difficulté réside non seulement dans la capacité d'apnée, mais aussi dans la précision chirurgicale des mouvements. Le passage vers des duos mixtes oblige à repenser les portés (ou «lifts»), car la force physique masculine apporte une nouvelle dimension verticale aux chorégraphies, ce qui, paradoxalement, pourrait renforcer la domination russe s'ils décident de s'y investir pleinement.
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Dans une perspective de développement, la natation synchronisée doit aujourd'hui naviguer entre son image traditionnelle - celle de la sirène souriante - et une réalité sportive plus athlétique et inclusive. Le programme libre de 2005, avec ses standards de notation allant de 0 à 10, a servi de fondation aux méthodes actuelles. En observant l'évolution des jugements de la FINA, on comprend que la technicité est devenue le critère prédominant. La Russie, forte de son expérience, tente d'adapter ses champions actuels à ces nouvelles exigences tout en préservant l'esthétique qui a fait sa renommée mondiale.
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