L'histoire du voile dans le christianisme est complexe et multiforme, oscillant entre les prescriptions théologiques, les coutumes culturelles et les interprétations individuelles. Des textes fondateurs aux pratiques contemporaines, le voile a revêtu différentes significations, suscitant des débats passionnés et des interprétations divergentes. Cet article explore cette relation complexe entre le voile et la religion chrétienne, en tenant compte des contextes historiques, théologiques et sociaux.
Genèse Biblique du Voile : La Première Épître aux Corinthiens
La première lettre de Paul aux Corinthiens (11/2-16) constitue le premier texte des religions monothéistes à lier le voile des femmes à leur relation avec Dieu. Ce passage, comparé à d'autres écrits de Paul et aux coutumes païennes de son époque, permet de distinguer deux courants : la tradition théologique de Paul et les coutumes du monde. Dans ce texte, Paul aborde la question de la tenue vestimentaire pendant le culte, en mentionnant les « traditions » et « habitudes » de l'Église.
Paul y énonce des préceptes précis : il félicite les Corinthiens de conserver les traditions qu'il leur a transmises. Il affirme que le chef de tout homme est le Christ, le chef de la femme est l'homme, et le chef du Christ est Dieu. Il ajoute que tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte fait affront à son chef, tandis que toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef, comme si elle était rasée. Paul en conclut que si une femme ne porte pas de voile, elle devrait se faire tondre, et si c'est une honte pour elle d'être tondue ou rasée, elle devrait porter un voile. Il justifie cette prescription en affirmant que l'homme est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme. Enfin, il précise que la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance, à cause des anges.
Interprétations et Contradictions : La Théologie Paulinienne à l'Épreuve
Le texte de Paul pose un problème majeur : l'apôtre a fondé, dans ses épîtres, une théologie cohérente, celle du salut en Jésus-Christ qui rend vaine toute autre espèce de justification par les œuvres, c'est-à-dire par l'obéissance à la lettre de la Loi de Moïse. Cette libération rend tous les Chrétiens, sans distinction de sexe ou de statut social, égaux face à Dieu. En revanche, en écrivant son texte sur le voile des femmes, Paul semble contredire sa propre théologie.
Certains textes de Paul révèlent des contradictions internes que le passage de 1 Corinthiens 11/2-16 sur le voile des femmes fait éclater au grand jour. Comparer Galates 3/27-28 et 1 Corinthiens 12/13 puis 2 Corinthiens 3/7-18 et 1 Corinthiens 11/7 permet de comprendre le problème de Paul vis-à-vis de ces femmes qui perturbent sa théologie.
Lire aussi: Maraîchage Sans Pesticides
Dans Galates 3/27-28, Paul déclare : « Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ ». Dans 1 Corinthiens 12/13, Paul donne un texte extrêmement proche de celui de Galates sans y mentionner l'égalité entre les sexes, certainement pour éviter de contredire le chapitre précédent : « Car nous avons tous été baptisés dans un seul esprit pour être un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit ».
Dans les deux textes de 2 Corinthiens 3/7-18 et 1 Corinthiens 11/7 Paul utilise exactement le même vocabulaire (eikôn et doxa) dans un même contexte, celui du culte. 2 Corinthiens 3/18 dit : « Nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire (doxa) du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image (eikôn), avec une gloire (doxa) toujours plus grande, par le Seigneur qui est Esprit ». Mais 1 Corinthiens 11/7 corrige : « L'homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l'image (eikôn) et la gloire (doxa) de Dieu ; mais la femme est la gloire (doxa) de l'homme ».
Coutumes et Contextes : Le Voile dans le Monde de Paul
Au premier siècle, les coutumes juives, romaines et grecques concernant les coiffures féminines et masculines que Paul connaissait bien étaient diverses. La Loi juive du Pentateuque ne donnant aucune directive sur le sujet, les femmes juives se coiffaient généralement selon les coutumes du lieu où elles habitaient et les hommes avaient non seulement l'habitude de se couvrir lorsqu'ils lisaient ou officiaient au Temple, mais aussi lorsqu'ils sortaient. Dans le monde méditerranéen, les femmes mariées vivant dans les villes se couvraient généralement soit de leur manteau (himation, palla), soit d'un voile, pour sortir dans la rue en signe de soumission à leur époux. La mode variait cependant selon les régions. Dans les villes portuaires comme Corinthe, à cause de l'abondance des échanges culturels, on trouvait toutes les modes possibles aussi bien chez les hommes que chez les femmes qui allaient soit couverts soit découverts.
Dans les coutumes que Paul a connues, lorsque le voile des femmes est fortement attesté, comme dans sa ville natale, à Tarse, dans la Turquie ancienne, il n'y a généralement pas obligation pour les hommes d'avoir la tête découverte pour prier. Le v. 4 contredit ouvertement les coutumes juives, puisque les hommes juifs se couvraient et ne désapprouvaient pas la chevelure abondante. Paul a sans doute voulu démarquer la jeune communauté chrétienne des coutumes juives pour mieux l'ouvrir aux Grecs, dans un esprit comparable à celui de sa lettre aux Galates qui sépare définitivement le rite de la circoncision juive des pratiques chrétiennes.
L'Héritage du Voile : Pratiques et Symboliques à Travers les Siècles
Des trois grandes religions monothéistes, le christianisme a été la première à imposer le voile aux femmes en avançant des arguments strictement religieux, c'est-à-dire en incluant le voile dans une démonstration théologique. Dans les écritures monothéistes - la Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran - seule la première lettre de Paul aux Corinthiens (11/2-16) justifie le port du voile par les femmes en l'appliquant aux rapports qu'ont les hommes et les femmes à Dieu.
Lire aussi: Supports proposés pour les stages de voile
L'intérêt particulier de ce texte est d'avoir généré tout un discours sur la tenue des femmes et de leur avoir durablement imposé de se couvrir la tête dans tout le monde chrétien alors que le voile des femmes n'était auparavant qu'une pièce de vêtement d'origine païenne localisée dans les villes des pourtours de la Méditerranée aussi bien en Occident qu'en Orient. De nombreux Pères de l'Église, aussi bien en Orient qu'en Occident, ont repris et commenté le texte de Paul pour en garantir la portée législative universelle.
À la fin du XXe siècle, dans les pays méditerranéens, en Europe du Sud et en Orient chrétien, ainsi que chez les religieuses des trois grandes confessions chrétiennes, les femmes portent encore souvent un voile ou un foulard.
L’ouvrage Histoire du voile, des origines au foulard islamique, de Maria Giuseppina Muzzarelli rappelle que le « voilement-couverture » de la tête des femmes n’est pas historiquement lié à l’islam, ni même aux religions monothéistes. C’est en reprenant une tradition antique que le christianisme a répandu la prescription de se couvrir la tête, s’appuyant sur la première lettre de Paul aux Corinthiens (11, 2-16). Symbole de modestie et d’obéissance à travers les siècles, le voile est néanmoins ambivalent et ambigu. Par l’étoffe choisie et par la façon de le placer, il aboutit à des résultats contradictoires, « couvrir sans couvrir vraiment, cacher, protéger, occulter en attirant l’attention et les regards, en embellissant et donc en dévoilant », relève Maria Giuseppina Muzzarelli, qui montre avec finesse combien ces usages détournés font partie de l’histoire du voile.
Voile Catholique vs. Voile Musulman : Une Comparaison Délicate
Il est important de distinguer le voile catholique du voile musulman. Les origines du port du voile par les femmes en Islam sont plus que douteuses, issues d'une interprétation contestable. Dans le Coran, homme et femme n'ont pas la même dignité ni la même valeur aux yeux de Dieu. En pratique, le témoignage des femmes vaut deux fois moins que celui des hommes, la femme est considérée comme une mineur à vie et sa part d'héritage est divisée en deux par rapport à celle de ses frères. La polygamie est autorisée (mais pas la polyandrie), les maris ont le droit de battre leurs épouses, ainsi que de les répudier (mais ce n'est pas réciproque). Tout ceci nous montre que le voile musulman, intégral ou non, n'a pas vraiment vocation à révéler la dignité de la femme et à la protéger, mais, plutôt, à la cacher et à l'avilir, en la réduisant au rang d'objet. L'idéologie qui se cache derrière est intrinsèquement mauvaise.
Le voile des nonnes, lui, ne s'adresse pas à toutes les catholiques, et encore moins à toutes les chrétiennes. Comme sa dénomination l'indique, il s'adresse aux nonnes. Elles appartiennent à un ordre religieux régi par des règles ecclésiastiques (le régulier) en dehors du temps et de la société (le séculier). Cette ordination est rendue visible par leurs habits monastiques, dont le voile est un des éléments, qui en sont les uniformes : "l'habit est un signe de consécration, de pauvreté et d'appartenance à une famille religieuse déterminée". Ce voile est le symbole du mariage des religieuses avec Dieu et Jésus Christ. Cette pratique est sans doute l'héritage des vestales romaines (prêtresses de Vesta, vouées à la chasteté pendant les trente années de leurs fonctions). Elles côtoyèrent les premiers chrétiens qui, eux-mêmes, étaient d'anciens adorateurs des Dieux romains. Les nonnes vivent presque en autarcie. C'est un choix de vie au sein d'une communauté qui a fait vœu de célibat, de chasteté sexuelle (corollaires de leur mariage symbolique) et de pauvreté pour se consacrer à la prière. Leur voile symbolise aussi le sacrifice de s'être retirées du monde (pas de mariage, pas d'enfants, peu de vie sociale autre qu'avec les nonnes) pour montrer leur dévouement total à Jésus Christ.
Lire aussi: Entreprise Radiée : La Voile Bleue
Le Renouveau du Voile : Spiritualité et Identité au XXIe Siècle
Une tradition presque oubliée revient chez certaines jeunes femmes de la génération Z (13 à 28 ans) : le port du voile à l’Eglise. Le phénomène est particulièrement visible sur les réseaux sociaux. Par cette pratique, de nombreuses jeunes croyantes cherchent à approfondir leur spiritualité. Pour certaines, le voile est une marque d’humilité et de respect envers Dieu. « Le port du voile m’aide à être humble et à me concentrer sur lui », confie une jeune femme sur internet. Certaines jeunes femmes, notamment catholiques, donnent au voile une signification plus symbolique. Elles le relient aux objets sacrés de l’Eglise. « Quatre choses sont voilées dans l’Eglise: le tabernacle, le calice, l’autel et les femmes. Tous contiennent la vie », assure une influenceuse. Pour elles, le voile est un rappel constant de la soumission au Christ: « Il est à moi et je suis à lui. » Elles considèrent le voile comme un signe de vénération marquant la solennité des moments sacrés.