Les voiles islamiques : typologie, fondements théologiques et encadrements juridiques dans l'espace public

Les débats autour du port du voile islamique traversent régulièrement les sociétés contemporaines, mêlant des questions de liberté religieuse, de laïcité, de droits des femmes et de sécurité nationale. Pour appréhender ce sujet complexe, il convient d'abord d'en définir précisément les termes et les réalités matérielles. Les médias ont souvent tendance, dans leurs illustrations, à confondre les différents types de voile islamique. Ils ne sont pourtant pas porteurs des mêmes symboles. Beaucoup d’éléments distinguent le niqab, le hidjab, le tchador et la burqa, qui constituent les principaux types de vêtements portés par les femmes musulmanes.

Typologie et caractéristiques des différents vêtements

Le terme « voile » est un terme général qui fait référence à tout tissu léger utilisé pour couvrir une partie du corps, en particulier la tête. Il peut être utilisé dans différents contextes culturels et religieux, et il n’a pas nécessairement de connotation religieuse spécifique. Le terme générique pour le voile musulman est « hijab », mais le mot « hijab » est plus spécifique. Le terme hijab quant à lui, a une signification plus spécifique dans le contexte de l’Islam. Il se réfère à une pratique vestimentaire adoptée par les femmes musulmanes pour respecter les principes de modestie énoncés dans l’islam. Le mot « hijab » en arabe est en effet dérivé de la racine verbale arabe « حجب » (hajaba), qui signifie « se cacher » ou « se couvrir ». En arabe, il s’écrit « حِجَاب ».

Aujourd’hui, on l’emploie surtout pour parler du voile islamique le plus répandu, couvrant la tête et les cheveux, mais pas le visage. Le hijab est un châle qui a pour objectif de couvrir les cheveux, les épaules et la poitrine. Il peut prendre différentes écritures comme « hijeb » ou « hidjab ». Ce type de hijab est simple à enfiler et peut posséder un bonnet ou un turban facilitant l’enfilage. Ce style de hijeb est particulièrement apprécié pour sa simplicité et sa rapidité d’utilisation au quotidien. Selon les régions du monde, le hidjab peut être porté autour du visage entier, comme un simple voile couvrant la chevelure, ou en tant qu’élément d’un costume plus complet.

Il existe d’autres variantes de voiles partiels ou de couvre-chefs :

  • L'al-amira : C'est un voile en deux parties. Il se compose d'un bonnet ajusté, généralement en coton ou en polyester, et d'un foulard en forme de tube.
  • La shayla : C'est un long foulard rectangulaire populaire dans la région du Golfe. Il est enroulé autour de la tête et épinglé aux épaules.
  • Le khimar : C'est un voile islamique ample qui descend généralement jusqu’à la poitrine ou plus bas. Composé d’un bandeau intégré à nouer derrière la nuque, il permet un maintien optimal. C’est un voile qui couvre le cou et les épaules, et certains modèles peuvent également couvrir une partie du dos. Il se porte généralement avec une abaya papillon ample pour obtenir une tenue légiférée. Très agréable à porter, il ne nécessite pas de pinces à mettre sous le menton.
  • Le jilbab : C'est un vêtement en forme de longue robe, avec ou sans capuchon, porté traditionnellement par les hommes et les femmes, en Afrique du Nord, dans la péninsule Arabique et culturellement par les musulmans et musulmanes pour se conformer aux critères de pudeur. Contrairement au niqab il ne cache pas le visage, mais contrairement au hidjab, il couvre l’intégralité du corps, masquant les formes.
  • Le tchador : Vêtement traditionnel porté par certaines femmes dans certaines régions du Moyen-Orient, notamment en Iran. C’est un type de voile qui se distingue par sa longueur et sa couverture étendue. Le tchador est souvent composé d’une grande pièce de tissu rectangulaire qui couvre la tête, le corps et descend jusqu’aux pieds. C’est une pièce de tissu semi-circulaire ouverte sur le devant, posée sur la tête, laissant apparaître l’ovale du visage, tenue fermée à l’aide des mains, voire des dents.
  • Le niqab : C'est un voile intégral couvrant le visage à l'exception des yeux. En général de couleur noire, il se distingue du hidjab car il masque aussi le visage. Son port est plutôt le fait de pratiquants d’un islam rigoriste, notamment les adeptes du salafisme. Le niqab s’accompagne parfois de gants destinés à cacher les mains et peut consister en un vêtement couvrant tout le corps. Un autre voile fin, appelé le sitar (dérivé du terme arabe signifiant « rideau »), accompagne parfois le niqab en couvrant les yeux. Cela permet à la femme qui le porte de voir à travers, tout en préservant l’intimité de ses yeux, invisibles pour les autres.
  • La burqa : Originaire d'Afghanistan, elle est distincte des autres formes de voiles par son caractère intégral, couvrant l’ensemble du corps et du visage. Souvent de couleur bleue ou marron, la burqa couvre complètement la tête et le corps, un grillage ou un voile de tissu dissimulant les yeux pour permettre de voir. Ce vêtement, devenu un symbole de l’oppression subie par les femmes sous les régimes fondamentalistes, a été imposé par les talibans lors de leur arrivée au pouvoir dans le pays, à la fin des années 1990.
  • Le burkini : Créé par Aheda Zanetti, une styliste australienne d’origine libanaise, c'est une marque déposée depuis 2006. Il se compose d’une tunique et d’un pantalon, parfois avec une capuche. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom, il ne se rapproche pas de la burqa puisqu’il ne couvre pas le visage, son but étant de permettre aux femmes de se baigner dans les lieux publics en demeurant couvertes.

Les textiles utilisés pour confectionner ces voiles varient considérablement selon l'usage quotidien ou festif :

Lire aussi: Maraîchage Sans Pesticides

  • Jersey : Un tissu extensible et confortable, souvent fabriqué à partir de coton ou de mélanges de fibres synthétiques. Il a une texture douce et est populaire pour un usage quotidien en raison de sa facilité d’entretien.
  • Jersey Premium : Une version de qualité supérieure du jersey, composée de fibres de meilleure qualité, offrant une sensation plus luxueuse et une durabilité accrue.
  • Soie de Médine : Un tissu léger et soyeux, souvent utilisé pour des occasions spéciales en raison de sa brillance et de son élégance.
  • Mousseline : Un tissu léger et transparent, généralement fabriqué à partir de coton ou de fibres synthétiques. Il a une texture délicate et est souvent utilisé pour des hijabs plus amples.
  • Crêpe : Un tissu ayant une texture froissée distincte, fabriqué à partir de divers matériaux comme la viscose ou le polyester.

Fondements théologiques, historiques et textuels

En Islam, le port du voile est présenté par de nombreux théologiens comme une obligation pour la femme musulmane. Le port du hijab montre le respect de la femme envers elle-même et envers la société. Il symbolise l’attachement à la foi et à la tradition, servant de rappel constant des principes islamiques dans la vie quotidienne. Cependant, le poids de la question du voile au sein des débats contemporains contraste avec le peu de place qu’elle occupe dans le corpus des Ecritures. Le Livre d’Allah ne consacre que deux versets spécifiques à cette question.

Allah Soubhanou wa Ta’ala a dit dans la Sourate An Nur (24, verset 31) :

« Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines »

Dans ce verset traitant de la chasteté, le mot arabe employé est khimâr, qui désigne plutôt un « fichu » ou un « voile » utilisé pour masquer la poitrine et non spécifiquement la chevelure selon certaines lectures historiques, bien que l'interprétation majoritaire y voie l'obligation de couvrir la tête.

Dans la Sourate Al Ahzab (33, verset 59), il est écrit :

Lire aussi: Supports proposés pour les stages de voile

« O Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est pardonneur et miséricordieux. »

Le voile est historiquement antérieur au Coran. Dès le premier millénaire avant J.-C., chez les Assyriens, la femme libre était obligée de porter le voile sous peine de sanctions, tandis que les esclaves en avaient l'interdiction. Le voile servait ainsi de marqueur social pour distinguer les femmes libres des esclaves. On retrouve également des traces de cette pratique dans la Bible hébraïque où, dans Genèse 24, 65, Rebecca « prit son voile et s'en couvrit ».

Les historiens s'accordent sur le fait que l'islam a repris et codifié cette pratique proche-orientale préexistante. L'usage a ensuite différé selon les régions, les époques et les interprétations théologiques. Une controverse subsiste notamment au sein de l’islam sur « l’obligation » ou non du port du voile intégral (niqab). Si certains courants rigoristes, notamment salafistes, estiment que couvrir le visage est obligatoire, la majorité des théologiens considèrent que seul le hijab (laissant le visage et les mains découverts) est requis.

Trajectoires historiques et pratiques dans le monde musulman

Les premières politiques publiques hostiles au port du voile émanent de dirigeants arabes et musulmans au cours du XXe siècle, dans le cadre de mouvements de modernisation et de sécularisation. Dans les années 1950, sous l'influence du panarabisme et de théoriciens comme Michel Aflak, plusieurs gouvernements ont encouragé l'abandon du voile pour favoriser l'égalité d'accès à l'éducation entre les sexes.

Dans différents pays, les politiques varient considérablement :

Lire aussi: Entreprise Radiée : La Voile Bleue

Égypte

La société y est majoritairement sunnite et près de 90 % des femmes ont adopté une forme de voile, le hijab étant le plus répandu. Le niqab, bien que moins commun, progresse. En octobre 2009, le cheikh Mohammed Sayed Tantaoui, alors imam de la mosquée al-Azhar du Caire, a interdit le port du niqab dans les lycées de filles, y compris dans les salles de classe et les dortoirs.

Iran

Le niqab était traditionnellement porté dans le sud de l'Iran par les minorités ethniques arabes. En 1936, Reza Shah a interdit toutes les formes de voile, considérant cette pratique comme incompatible avec la modernisation du pays, ordonnant à la police de retirer les voiles par la force. Cette interdiction a suscité de vives protestations du clergé à la mosquée Goharshad. Après l'assouplissement de la loi entre 1941 et 1979, l'avènement de la République islamique sous l'ayatollah Khomeiny a remis le tchador à l'honneur. Dans l'Iran moderne, le port du niqab reste rare et limité à quelques cités côtières méridionales comme Bandar Abbas ou Minab, tandis que le port d'un foulard couvrant les cheveux demeure encadré par la loi.

Syrie

Dans le but d'affirmer l'atmosphère laïque traditionnelle du pays, le gouvernement syrien a interdit en 2010 aux étudiantes portant le niqab de s'inscrire à l'université.

Algérie

En 2017, un arrêté de la ministre de l'Éducation Nouria Benghabrit-Remaoun a interdit le niqab et le voile intégral dans les établissements scolaires afin de lutter contre la triche aux examens. En 2018, le Premier ministre Ahmed Ouyahia a rappelé l'interdiction du niqab et de la burqa pour les fonctionnaires et agents publics dans l'exercice de leurs fonctions.

Le cadre juridique et les débats en France

En France, les controverses autour du voile islamique ont émergé dès la fin des années 1980 avec l'augmentation de la visibilité des pratiques religieuses musulmanes. Aux yeux des défenseurs de la laïcité, le port du voile dans l'espace public ou républicain est parfois perçu comme une atteinte à la neutralité.

Le cadre législatif français s'est structuré autour de plusieurs étapes clés :

La loi du 15 mars 2004 dans les écoles publiques

Cette loi encadre le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les établissements scolaires publics (écoles, collèges et lycées). Elle stipule que le port de signes par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Cette interdiction s'applique au hijab au même titre qu'à la kippa ou aux grandes croix chrétiennes. L'université n'est pas concernée par cette interdiction, les étudiants y disposant de leur liberté d'expression religieuse.

La question des mères accompagnatrices lors des sorties scolaires a fait l'objet de débats. Une circulaire de 2011 visant à leur interdire le port du voile a été nuancée par un avis du Conseil d'État en décembre 2013, rappelant que les parents d'élèves ne sont pas soumis à l'exigence de neutralité religieuse des agents publics. Les établissements gèrent ces situations au cas par cas.

La loi du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage

Cette loi interdit le port du voile intégral (burqa, niqab) dans l'espace public (rues, commerces, transports en commun, administrations, hôpitaux). Le texte stipule que « nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. » Bien que validée par le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) pour des raisons de sécurité publique et de respect des exigences minimales de la vie en société, cette loi a suscité des débats concernant la liberté religieuse. Les sanctions prévues comprennent des amendes pouvant aller jusqu'à 150 euros et des stages de citoyenneté. La loi punit également plus sévèrement les personnes forçant autrui à se voiler le visage.

Le secteur privé et l'affaire Baby-Loup

Si les agents de la fonction publique sont soumis à un devoir de stricte neutralité religieuse, les salariés du secteur privé bénéficient en principe de la liberté de religion. Toutefois, l'affaire de la crèche privée Baby-Loup a marqué la jurisprudence : une salariée voilée a été licenciée en 2008 pour avoir enfreint le règlement intérieur de l'association qui imposait la neutralité. Ce licenciement pour faute grave a été validé par la Cour de cassation en juin 2014. Depuis lors, la loi permet aux entreprises d'insérer des clauses de neutralité dans leur règlement intérieur sous certaines conditions strictes, notamment pour les salariés en contact avec la clientèle.

L'abaya et le burkini

Plus récemment, le cas de l'abaya, vêtement couvrant mais laissant le visage découvert, a agité les milieux scolaires. Le 27 septembre 2024, le Conseil d'État a confirmé le bannissement de l'abaya des écoles publiques au titre de la loi de 2004. Concernant le burkini, des arrêtés municipaux pris par plusieurs communes littorales à l'été 2017 pour l'interdire sur les plages ont été contestés devant les tribunaux administratifs, la justice suspendant ces interdictions au motif qu'elles ne reposaient pas sur des risques avérés de troubles à l'ordre public.

Législations comparées en Europe et dans le monde

La régulation des voiles islamiques varie fortement à l'échelle européenne et internationale, reflétant des conceptions différentes de la laïcité et des libertés publiques.

Belgique

Le 29 avril 2010, la Chambre des représentants a adopté à l'unanimité (moins deux abstentions) une loi interdisant le port de tout vêtement cachant totalement ou principalement le visage dans l'espace public. Cette interdiction est entrée en vigueur le 23 juillet 2011. Au niveau local, plusieurs règlements de police (comme dans la zone Bruxelles-Ouest) prévoyaient déjà des amendes administratives pour les personnes se présentant masquées dans l'espace public.

Suisse

La législation suisse interdit le port du voile intégral dans les lieux publics, avec certaines dérogations discutées localement, notamment concernant le tourisme de luxe en provenance des pays du Golfe. Le canton du Tessin avait déjà mis en œuvre cette interdiction locale dès juillet 2016.

Autres pays européens

En Allemagne, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, il existe des interdictions partielles ou ciblées, restreignant le port du voile intégral dans les écoles, les tribunaux ou la fonction publique. En Italie, bien qu'il n'y ait pas de loi nationale spécifique, des maires et des régions ont pris des arrêtés locaux restreignant le port de vêtements dissimulant le visage dans les espaces publics ou les hôpitaux.

#

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *