Le port du voile dans le sport a cristallisé des tensions profondes au sein du gouvernement, provoquant un débat public intense et mettant en lumière les divergences sur la laïcité et l'intégration. Au cœur de cette tempête politique, François Bayrou a dû naviguer entre les positions contradictoires de ses ministres, chercher une cohérence gouvernementale et finalement clarifier une ligne parfois perçue comme fluctuante. L'affaire, qui a agité la scène politique française, a souligné la complexité des enjeux liés à la laïcité dans les sphères publiques, particulièrement celle du sport.
Des Positions Ministérielles Antagonistes et une Polémique Relancée
La polémique sur le port du voile dans le sport a été relancée par une série de déclarations ministérielles divergentes, créant une "mêlée ouverte au sein du gouvernement". Marie Barsacq, la ministre des Sports, a récemment partagé sa position à ce sujet, considérant que le voile n’était "pas de l’entrisme" et ne constituait pas une forme de radicalisation. En conséquence, selon elle, il n'y avait pas lieu de décider d'une interdiction dans les compétitions sportives. Auditionnée par les députés le 13 mars, la ministre des Sports avait mis en garde contre "les confusions" et "les amalgames" entre le port du voile et la radicalisation islamiste dans le sport. Elle avait également insisté sur le fait que "les sujets de radicalisation dans le sport sont un autre sujet que le sujet du port du voile et d'insignes religieux". Le 12 mars, Marie Barsacq avait déjà mis en garde contre les "confusions" et les "amalgames" entre le port du voile et la radicalisation dans le sport, se démarquant ainsi du texte voté au Sénat. Elle avait même trouvé un soutien de poids en la personne d'Élisabeth Borne, alors ministre de l'Éducation nationale. Cette dernière avait estimé, au lendemain de la passe d'armes entre la ministre des Sports et le ministre de l'Intérieur, sur France info, que c'était "la responsabilité des fédérations sportives de définir leur règlement intérieur" et donc de choisir ou non d'interdire le port du voile.
Ces propos de Marie Barsacq ont fait bondir de leurs sièges plusieurs de ses collègues. Le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, a partagé publiquement son "désaccord radical" avec la ministre des Sports. Dans Le Parisien Dimanche du 16 mars, il se disait "en désaccord radical" avec sa collègue aux sports, assurant avoir "un certain nombre d’informations qui démontrent un entrisme islamiste dans le sport, notamment des Frères musulmans". Ce désaccord intervenait alors même qu’un rapport de l’Institut des hautes études du ministère de l’intérieur de mars 2022, intitulé « Terrains de radicalisation ou de prévention, exploration des radicalisations dans le sport associatif », échouait à démontrer "un phénomène structurel, ni même significatif, de radicalisation ou de communautarisme dans le sport". Bruno Retailleau, locataire de la place Beauvau, soutient farouchement une proposition de loi des Républicains (LR) au Sénat visant à interdire le voile dans les compétitions sportives, une proposition adoptée dans la douleur le 18 février dernier au Palais du Luxembourg. Par ailleurs, Bruno Retailleau a commenté sur X après le recadrage de François Bayrou que "l'entrisme des mouvements" liés aux frères musulmans "dans les associations sportives est une réalité qui doit nous mobiliser tous". Il convient de noter que depuis la promulgation de la loi contre les séparatismes en 2021, 120 clubs sur 160.000 ont fait l'objet d'un signalement pour atteinte au respect des principes de la République.
Gérald Darmanin, ministre de la Justice, est allé jusqu'à remettre en cause son poste au gouvernement si une position claire contre le port du voile dans le sport n'était pas adoptée. Réponse du garde des Sceaux, jusqu'ici silencieux sur le sujet, ce mardi sur TF1 : "il faut interdire le port du voile dans les compétitions sportives, c'est une évidence". La pression est encore montée d'un cran quand l'ex-ministre de l'Intérieur a mis dans la balance sa démission si le gouvernement ne soutenait pas la proposition de loi du Sénat. Pour le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, entre à son tour en piste, exprimant tout le mal qu’il pense de ces prises de position divergentes. Autant dire que François Bayrou, déjà confronté à la colère de Bruno Retailleau sur la question du dossier avec l'Algérie, ne souhaitait pas ouvrir un nouveau front de tensions avec son ministre de la Justice.
L'Intervention de François Bayrou et le Recadrage Ministériel
Ces désaccords entre ministres, publiquement exprimés, ont poussé François Bayrou, alors Premier ministre, à organiser une réunion de recadrage à Matignon, comme le révélait Le Parisien mardi 18 mars. Pour la première fois depuis son arrivée à Matignon, le Premier ministre a convoqué plusieurs des membres de son gouvernement qui ont étalé publiquement leurs dissensions sur l'interdiction du port du voile dans les compétitions sportives. François Bayrou a convoqué plusieurs de ses ministres à Matignon ce mardi midi après des positions divergentes sur le port du voile dans le sport.
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Marie Barsacq, Bruno Retailleau et Gérald Darmanin ont été convoqués à Matignon mardi 18 mars, à 12h30. Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, était également présente. Élisabeth Borne était aussi concernée par la réunion pour parvenir à une position commune. "La mêlée ouverte au sein du gouvernement, c’est le contraire de ce que j’aime et de ce que je veux", a confié le Premier ministre lui-même, en préambule de cette réunion. Pour le premier ministre, la liberté de ses ministres était allée trop loin. Il l’a souligné, ce mardi matin, lors du petit déjeuner de la majorité du socle commun. "Le premier ministre a dit ce matin qu’il n’était pas possible que les ministres se critiquent entre eux. Il a dit qu’il leur dirait, qu’il y mettrait un terme", selon un participant au petit déjeuner. "Il a dit qu’il allait convoquer les impétrants", confirmait un autre participant. Chose faite.
"Les critiques internes entre ministres sont inacceptables", s'est même emporté le Premier ministre devant des cadres du bloc central ce mardi matin. Preuve que l'heure était grave : jusqu'ici, le chef du gouvernement s'était toujours accommodé des expressions contrastées dans les rangs ministériels, comme sur le droit du sol à Mayotte ou l'interdiction du voile pour les accompagnatrices de sorties scolaires. Matignon était irrité par la séquence. Mais à peine la réunion de recadrage commencée, Gérald Darmanin a de nouveau menacé, toujours dans Le Parisien, de claquer la porte du gouvernement s’il n’obtenait pas gain de cause. "Si le gouvernement est favorable au port du voile dans les instances sportives, on aura un sujet de participation", prévenait le ministre, ajoutant qu’"on ne peut pas rester dans un gouvernement qui cède sur ces questions-là". À Matignon, le Premier ministre a tenté de ramener l’ordre. "Il a insisté sur le fait qu’il ne fallait pas attaquer les autres ministres publiquement", selon l’entourage de Bruno Retailleau. Pour autant, il ne fallait pas y voir un changement de ligne dans la communication. "Il n’a pas dit ne vous exprimez plus à titre personnel. Mais il faut mettre les formes".
La Position de François Bayrou : Entre Soutien à l'Interdiction et Volonté de non-Stigmatisation
S'il a recadré ses troupes sur la forme, François Bayrou a sur le fond pris position pour l'interdiction du port du voile dans le sport. Il a indiqué que le gouvernement soutiendrait la proposition de loi des Républicains, portée par Michel Savin, "visant à assurer le respect du principe de laïcité dans le sport". "Le Premier ministre a tranché. Il soutient la proposition de loi du Sénat", avançait l'un des participants à la réunion, tout en regrettant "une réunion qui aurait dû être rapide et qui s'est éternisée". Sur le fond, François Bayrou a donné gain de cause aux défenseurs de la ligne de fermeté. "Cela a été acté de manière plus officielle sur l’interdiction du port du voile dans les compétitions organisées par les fédérations sportives", soutenait l’entourage du ministre de l’Intérieur.
Cependant, après avoir soutenu la proposition de la droite visant à interdire le port du voile dans les compétitions sportives, François Bayrou a semé le doute en déclarant qu’il ne fallait « pas stigmatiser nos neuf millions de compatriotes musulmans ». Après avoir soutenu la proposition de la droite visant à interdire le port du voile dans le sport, François Bayrou a tenu des propos laissant penser le contraire. « Il ne faut pas stigmatiser nos neuf millions de compatriotes musulmans », a-t-il déclaré ce mardi 1er avril au Sénat. Interrogé par la droite lors du petit-déjeuner de la majorité, le locataire de Matignon avait alors fait comprendre qu’il n’était pas favorable à l’inscription de la proposition de loi à l'agenda de l'Assemblée nationale, selon un participant cité par BFMTV. Toujours selon nos confrères, Patrick Mignola, ministre en charge des Relations avec le Parlement, avait juste avant sous-entendu que la proposition de loi ne pourrait pas rentrer dans l’agenda de l’Assemblée nationale. "François Bayrou recule sur l’interdiction du voile dans le sport", a fustigé dans la foulée Jordan Bardella sur X.
Sous la pression de la droite sur l’interdiction du port du voile dans les compétitions sportives, François Bayrou a semblé "debout sur les freins". « Il ne faut pas stigmatiser nos neuf millions de compatriotes musulmans », a mis en garde le Premier ministre, interpelé sur le sujet par Laurent Wauquiez lors du petit-déjeuner de la majorité. Le chef des députés de la Droite républicaine venait de le presser d’inscrire la proposition de loi (PPL) Savin, votée le 18 février par les sénateurs, à l’ordre du jour de l’Assemblée. Ce texte interdit le port du voile lors des compétitions « organisées par les fédérations sportives », les « ligues professionnelles et leurs associations affiliées ». Selon plusieurs participants à cette réunion, François Bayrou s’est alors montré défavorable à son inscription à l’agenda des députés, alors que le ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement, Patrick Mignola, venait de souligner l’embouteillage de textes qui se profilait à la chambre basse jusqu’à la fin juin. Si le Premier ministre a assuré, selon un président de groupe, ne pas être en désaccord « sur le fond » avec l’interdiction du voile dans les compétitions sportives, il s’est interrogé : « Est-ce le moment de faire ce genre de débats qui clivent ? » « S’il y avait de la place, il ne serait pas contre l’inscription de la PPL, mais il ne veut pas aller au-delà des seules compétitions sportives », nuançait un président de groupe.
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La Clarification de la Ligne Gouvernementale et l'Objet Réel de la Proposition de Loi
Las des rumeurs et des interprétations contradictoires, le Premier ministre a clarifié sa ligne. Clarifions les choses sur une des rumeurs (une de plus) qui courent : l’objet de la proposition de loi du Sénat (qui sera inscrite à l’AN) n’est pas l’interdiction du voile dans le sport mais l’interdiction dans les compétitions officielles. Après une montée au créneau, en coulisse, de Bruno Retailleau et d’Aurore Bergé, le centriste a donc « clarifié » sa position sur X, réaffirmant son « accord » avec « l’objet de la proposition de loi du Sénat (qui) n’est pas l’interdiction du voile dans le sport, mais l’interdiction dans les compétitions officielles ». Elle « sera inscrite à l’Assemblée nationale », a-t-il promis, sans préciser le calendrier. Le 18 mars, le Premier ministre avait déjà tranché en faveur de la PPL Savin après une réunion tendue à Matignon entre les ministres favorables au texte - Bruno Retailleau (Intérieur) et Gérald Darmanin (Justice) - et ceux qui s’y étaient montrés défavorables - Elisabeth Borne (Éducation) et Marie Barsacq (Sports).
Consigne a donc été passée de ne faire entendre que la position décidée par François Bayrou. Le message a été reçu à 100% par Aurore Bergé. Interpellée lors des questions d'actualité au gouvernement, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations a assuré qu'il n'y avait "une seule ligne au sein du gouvernement" sur la question du voile dans le sport, se résumant à "pas de signe religieux ostentatoire dans les compétitions sportives". « Aucun signe religieux ostentatoire ne doit être porté lors des compétitions sportives », a martelé, dans les deux Chambres, la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, pour qui « un terrain de sport n’a pas à être un lieu d’entrisme religieux, d’entrisme politique ». Quant à Élisabeth Borne et Marie Barsacq, elles n'y ont officiellement vu aucun recadrage. La proposition de loi du Sénat "concilie l'interdiction des signes religieux dans les compétitions sportives" quand les fédérations le souhaitent ou sont contraintes à la neutralité du service public tout en offrant "la possibilité de toutes et tous de faire du sport en dehors de ces compétitions", a expliqué la ministre des Sports auprès de BFMTV. Une proche de la ministre de l'Éducation nationale a avancé de son côté que "les fédérations sportives ont la possibilité d’interdire le port du voile dans leur règlement donc un cadre existe déjà pour protéger la laïcité".
François Bayrou a tranché : le gouvernement inscrira à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale la proposition de loi interdisant le voile islamique dans le sport, adoptée au Sénat le 18 février. Le premier ministre s’est toutefois gardé de donner lui-même la « ligne » du gouvernement, chargeant Aurore Bergé d’annoncer à l’Hémicycle, mardi 18 mars, puis au Sénat, mercredi, le soutien de l’exécutif au texte sénatorial. Il s’agissait pour le chef du gouvernement de mettre fin aux dissonances, qui s’étaient multipliées ces derniers jours sur ce sujet récurrent.
Le Contenu de la Proposition de Loi et le Rôle du Conseil d'État
La proposition de loi sénatoriale, qui interdit le port du voile dans les compétitions organisées par les fédérations sportives, est au cœur du débat. Le texte du sénateur LR Michel Savin a été adopté en février dernier par le Sénat, avec le soutien du ministre et ex-sénateur LR, François-Noël Buffet. À l'instant T, plusieurs fédérations sportives, comme celle du basket et du football, ont déjà banni le port de tenues religieuses de leurs compétitions et l'indiquent dans leur règlement intérieur. Cependant, ce n'est en rien une obligation légale. Le texte défendu par les sénateurs visait initialement à interdire le port de signes religieux dans l'ensemble des "fédérations et associations affiliées".
Le gouvernement a finalement fait adopter dans cette proposition de loi un amendement limitant l'interdiction des signes religieux ostentatoires "aux compétitions sportives organisées uniquement par les fédérations délégataires de service public". Cette possibilité a déjà été rappelée par le Conseil d'État dans sa décision de juin 2023 après sa saisie par l'équipe de football Les Hijabeuses. "Les fédérations sportives, chargées d'assurer le bon fonctionnement du service public dont la gestion leur est confiée, peuvent imposer à leurs joueurs une obligation de neutralité des tenues lors des compétitions et manifestations sportives afin de garantir le bon déroulement des matchs et prévenir tout affrontement ou confrontation", expliquait à l'époque le Conseil d'État dans un communiqué, mais n'y sont pas du tout obligées.
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Cette distinction est cruciale : la proposition de loi ne vise pas l'interdiction du voile dans le sport en général, mais spécifiquement dans les compétitions officielles, principalement celles organisées par les fédérations délégataires d'un service public. Le Premier ministre a raison de faire la nuance, c’est effectivement ce qui est écrit dans la proposition de loi. Mais cette proposition de loi risque de soulever, si elle était votée en l’état, plus de problèmes. La loi sur la laïcité dans le sport pourrait ainsi présenter des zones d’ombre, qui menaceraient l’unité du mouvement sportif.