La complexité du port du voile dans le débat contemporain
Le « hidjab » est devenu le symbole de l’archaïsme présumé des sociétés musulmanes. Le voile est une prison. Accusé de priver la femme de sa liberté et d’entraver son émancipation, il est devenu le symbole d’un islam rétrograde, intolérant et incompatible avec la démocratie. Ce point de vue, qui trouve des soutiens non seulement parmi les féministes mais aussi aux deux bords de l’échiquier politique, a le mérite de la simplicité. L’inconvénient, c’est qu’il traduit de façon extrêmement réductrice un phénomène complexe qui n’a rien d’archaïque et qui renvoie avant tout à notre rapport au corps, à la pudeur et à l’altérité.
On voit aujourd’hui beaucoup de femmes voilées sur des couvertures de livres, en photographie ou dans l’art contemporain. Et le plus souvent, ces représentations les placent au centre du prétendu « choc des civilisations » que nous vivons actuellement. Premier constat : l’usage du voile n’est ni récent ni propre au monde musulman. Le port du voile s’inscrit dans la longue histoire des restrictions et des contraintes auxquelles le corps féminin a été soumis depuis l’Antiquité dans l’ensemble du monde méditerranéen. Il repose sur la règle, édictée par les hommes, selon laquelle une femme convenable ne doit pas se montrer dans l’espace public tête nue parce que c’est une marque d’impudeur. De ce point de vue, il obéit à une logique vestimentaire qui, jusqu’à une époque très récente, était encore la nôtre.
Second enseignement : le christianisme est la seule des trois grandes religions monothéistes à avoir sacralisé son usage. En Mésopotamie, les femmes nobles se couvraient le visage avant l’avènement de l’islam parce que c’était un signe de distinction sociale permettant aux bonnes épouses de se démarquer des esclaves, alors souvent vendues comme concubines ou comme prostituées. Le Coran, de son côté, prescrit certes des règles de pudeur plus strictes pour les femmes que pour les hommes, mais il n’indique pas de tenue précise. A l’inverse, dans le monde chrétien, l’Epître aux Corinthiens de saint Paul enjoint aux femmes qui prophétisent tête nue de se couvrir la tête lorsqu’elles interviennent dans l’espace sacré.
Ce que nous appelons aujourd’hui « hidjab », ou voile islamique, est une sorte de tenue globalisée qui s’est imposée à partir des années 1980 à travers l’influence islamiste. De façon paradoxale, tout en s’étant étendu, cet usage est allé à l’encontre de ce qu’il aurait dû être dans l’esprit de ses promoteurs. Pour eux, il s’agissait en quelque sorte de rendre la femme invisible. Mais en se maquillant, en choisissant des motifs et des couleurs très voyants, celles-ci ont bien souvent détourné l’usage du voile. Autre mise au point : l’adoption du voile ne signifie pas non plus automatiquement le retour derrière les fourneaux. Ce qui compte surtout pour ces femmes, c’est l’accès à l’éducation et au monde du travail et, de ce point de vue là, la situation a globalement progressé. Au Caire, il y avait 0,8% des femmes qui savaient lire et écrire à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, dans de nombreux pays arabes et musulmans, il y a plus de femmes parmi les étudiants des universités que d’hommes. Une partie de l’explication pourrait se trouver dans le fait que si le voile fait à peu près l’unanimité contre lui, ce rejet est fondé sur des raisons très différentes. Enfin, pour nombre de féministes, porter un voile, c’est nier la longue et difficile conquête du libre usage de son corps qui a marqué l’histoire de ce mouvement tout au long du XXe siècle. Le résultat, c’est qu’en prétendant défendre la cause des femmes dans le monde, on stigmatise celles qui portent un voile, alors même qu’elles se trouvent souvent déjà en position sociale d’infériorité. De plus, en imaginant que parce qu’elles sont couvertes, elles ne peuvent rien faire, on les prive de leur capacité à agir en tant que personne à part entière.
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