Le festival des Vieilles Charrues, niché au cœur de la campagne bretonne à Carhaix-Plouguer, représente une étape monumentale pour tout artiste. Si la scène Glenmor a vu défiler les plus grandes stars internationales du rock et de la pop, elle a également été le théâtre d’une expérience singulière : l’accueil de l’humoriste Jamel Debbouze. À deux reprises, en 2006 et en 2019, l’enfant de Trappes a tenté le pari audacieux de conquérir des dizaines de milliers de festivaliers par le seul pouvoir de la parole et de l’improvisation. Ces passages, marqués par des ambiances contrastées et des interactions mémorables avec le public breton, illustrent la complexité de passer de la salle de spectacle au plein air des grands rassemblements.
La genèse d’un défi artistique : l’aventure de 2006
Le samedi 22 juillet 2006, le festival breton fait le choix audacieux de programmer un humoriste sur sa grande scène, juste avant les concerts de Cali et de Madness. À l’époque, Jamel Debbouze a trente ans. Deux ans après le festival de Poupet, en Vendée, dont la jauge est bien moins imposante, le grand festival breton avait osé programmer un humoriste sur sa grande scène. Au final, 55 000 personnes avaient ri aux vannes du petit gars de Trappes, dans les Yvelines.
Pour Jamel, cet événement reste gravé comme un point d’orgue de sa carrière. « Mon plus grand souvenir artistique, une des sensations les plus fortes que j'ai vécue sur scène, c'est aux Vieilles Charrues, nous confiait alors Jamel Debbouze. J'ai joué devant des milliers de personnes, quelque chose d'incroyable ». Lors de cette première, l’ambiance est électrique. Sous un soleil de plomb, les festivaliers attendent, assis dans la poussière, depuis déjà une demi-heure. Quand il apparaît, la foule se lève et l'acclame. En veste de survêt' siglée « Les Bleus », Jamel se trémousse sur du James Brown et prend la pose pour savourer le moment : « C'est la première fois que je joue devant autant de monde en plein air. »
Pour ne pas dépayser les festivaliers, Jamel a décidé de se payer la tête des Bretons. « Quand on m'a proposé de venir ici, j'ai dit : Carhaix, c'est dans quel pays ? ». Une première vanne accueillie par des « ouh !!! » scandalisés, mais le lien est créé. Il joue sur les codes, s'appropriant les noms de villes comme « Lambézellec, Recouvrance… C'est pas des noms de cités, ça ! ». Pour parfaire cette intégration, il s'amuse : « J'ai un scoop international : mon vrai nom, c'est Debbouzec ». La connivence s’installe, même s’il fustige certains aspects de la société, n’hésitant pas à critiquer le pouvoir politique ou les méthodes de la police, tout en gardant une tendresse non dissimulée pour ce public breton qu’il apprend à apprivoiser.
Le retour treize ans plus tard : une atmosphère différente
En 2019, Jamel Debbouze renoue avec le festival, treize ans après une première tentative osée mais réussie. Il est à l'affiche de la soirée d'ouverture, ce jeudi 18 juillet. Le festival accueille également des artistes comme Iggy Pop, Nile Rodgers, Tears For Fears, Booba, Christine and the Queens, Aya Nakamura, Hubert-Félix Thiéfaine. Cette édition marque un tournant, car pour la première fois depuis quatre ans, le festival n’affiche pas complet, avec environ 55 000 personnes présentes, dont 40 000 payants.
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À son arrivée, le ton est donné : « Je ne connaissais pas au début, j’étais sûr de jouer dans une grange et que ce ne serait pas « ouf ». Je suis arrivé et là, 50 000 personnes devant moi. On ne vit pas ça quand on est comédien ». Il confie alors une fatigue physique, liée à une tournée éprouvante, le spectacle « Maintenant ou Jamel » l'amenant sur les routes jusqu'en décembre. « Pour être prêt, il faut un régime alimentaire, du repos et beaucoup de drogues. Je suis sous molécule, sinon je ne pourrais pas monter sur cette scène. »
Le début du show reprend les codes qui avaient fonctionné : « Vous les Bretons, vous êtes gentils : un peuple qui écoute du biniou, ça ne peut être que gentil » ou encore « Les caïra bretonnes, c’est : ouech, t’as pas un kouign amann ? ». Cependant, la réception est plus contrastée. Jamel tente de dynamiser la foule avec des faits divers absurdes, citant un article de presse : « Ivre, il tentait de réanimer un bateau pneumatique. Et le mec il est de Vannes ! ». Malgré l’effort, certaines séquences, comme les références au « Marrakech du rire », peinent à convaincre. La montée sur scène d'une spectatrice de 12 ans, venue spécifiquement pour voir le rappeur Booba, souligne un décalage générationnel et artistique propre à ces grands festivals multi-genres.
La mécanique de la performance en plein air
Réussir un spectacle d’humour devant 50 000 personnes nécessite une maîtrise technique et psychologique totale. En 2006, Jamel avait su conquérir la foule en brandissant le drapeau breton, le « gwenn ha du », autour du cou. Il avait même tenté un slam dans la foule, réalisant son rêve de faire « comme les rockers ». En 2019, il réitère cet engagement physique : « J’ai toujours rêvé de faire comme les rockers ! » dit-il, avant de s’offrir un bain de foule et de se faire porter à bout de bras par les spectateurs.
La difficulté majeure reste la gestion du public dans un cadre où la culture urbaine rencontre la tradition. Le rap est omniprésent, comme en témoignent les punchlines de Booba ou le rap provocateur de Vald lors de cette même édition. Jamel, conscient de cette évolution, souligne l’importance de ce genre musical : « Jay-z est milliardaire et c’est grâce à ses rimes entre autres. Il ne faut absolument pas négliger le rap, si vous voulez comprendre la jeunesse, ce qui se passe dans la rue, écoutez du rap. »
Pourtant, la fatigue se fait sentir chez l’humoriste qui, après deux ans de tournée, arrive au bout d'un cycle. Il avait annoncé vouloir mettre sa carrière sur scène en pause, une habitude pour lui qui prend toujours au moins six ans de pause entre deux spectacles. Cette lassitude, couplée aux critiques sur le monde de l’humour et des accusations de plagiat qu’il a formellement démenties, teinte sa prestation d'une mélancolie nouvelle.
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