Fabrice Payen : Un Marin Malouin Ancré dans la Légende du Rhum
Fabrice Payen, une figure emblématique de la course au large, dont l'histoire est intrinsèquement liée à celle de Saint-Malo et de la mythique Route du Rhum, a nourri une passion indéfectible pour la voile dès son plus jeune âge. En effet, il a grandi à Saint-Malo, et il a découvert la voile à travers les scouts marins quand il avait dix ans. Au même moment, c'était le début de la Route du Rhum, un événement qui a marqué la naissance d'une passion profonde pour le jeune Fabrice. Il a vu tous les départs depuis le premier en 1978. Cette immersion précoce dans l'univers de la transatlantique en solitaire a façonné son parcours. D'ailleurs, en déménageant il n’y a pas longtemps, il a retrouvé son carnet d’autographes du Rhum 1982, un véritable trésor regroupant les signatures de légendes telles que Poupon, Peyron et le dernier, Éric Tabarly ! Fabrice Payen voulait être équipier de Tabarly, et le destin lui a souri puisqu'il a navigué avec lui sur Pen Duick VI, une expérience formatrice et mémorable.
Si Fabrice Payen est né loin de la mer, il a grandi depuis toujours à Saint-Malo, ce qui lui confère l'impression d'être plus malouin que d'ailleurs. Naviguer est une passion dont il a fait son métier, une vocation qui l'a mené des ponts de la marine marchande aux défis solitaires de la course au large. L'émergence et l'origine d'une passion sont souvent difficiles à expliquer, et pour Fabrice Payen, les raisons sont propres à chacun, comme il le souligne : pourquoi on décide de gravir une montagne, ou traverser l’Atlantique, ou faire le tour du Monde en solitaire, les raisons sont propres à chacun. La naissance d’une passion, ce sont les premières sensations dans la découverte d’un élément, comme il l'imagine. Après, être sur l’eau en solitaire donne une sensation de liberté qu’on retrouve difficilement ailleurs, une sensation que pour sa part, il n’arrive pas à retrouver ailleurs. Cette quête de liberté et cette connexion intime avec l'océan sont les moteurs de son engagement dans la voile.
L'Accident et la Naissance d'un Nouveau Défi face au Handicap
Pendant près de 20 ans, Fabrice Payen, 53 ans et père de 2 enfants, a travaillé en tant que capitaine de marine marchande et skipper de métier, accumulant une expertise précieuse en navigation. Cependant, son parcours a été bouleversé en 2012. En Inde, Fabrice et sa femme ont été victimes d'un terrible accident de la route. Suite à son retour en France, le skipper a été confronté à de nombreux problèmes au genou et ne pouvait plus le plier, une épreuve qui a menacé de mettre un terme à sa carrière maritime. Malgré cet événement tragique, la détermination de Fabrice Payen n'a pas faibli. En 2018, il réalise son rêve en prenant le départ de la Route du Rhum grâce à une prothèse électronique étanche, marquant un tournant historique. Il est ainsi devenu le premier skipper amputé à prendre le départ d’une course au large.
Cette participation n'était pas seulement un retour à la compétition, mais un acte puissant de résilience et de revendication. Fabrice Payen voulait montrer qu’il n’était pas inapte à la navigation, remettant en question la décision de la marine marchande qui avait été prise à son égard (ndlr : il était capitaine de marine marchande avant l’accident qui lui a coûté sa jambe) et qu'il jugeait inacceptable. Cette épreuve a transformé sa perception de la navigation et son projet. En 2018, Fabrice Payen est le premier skipper amputé à prendre le départ d’une course au large, prouvant que le handicap n'est pas une impasse. Pour préparer sa Route du Rhum, Fabrice a mis en place un programme d’entraînement physique et de navigations rigoureux. Avant l’été, il a effectué son parcours de qualification au départ de Saint-Malo, son port d’attache. Sa participation à la Route du Rhum est un véritable défi face au handicap, car il s’agit au travers de ce nouveau projet de contribuer à faire évoluer le regard sur les différences, et de montrer encore et toujours que le handicap n’est pas une impasse.
La Route du Rhum 2018 : Une Première Participation Marquée par la Malchance
La première participation de Fabrice Payen à la Route du Rhum, la "reine des transats", il y a quatre ans (à compter de la période de rédaction d'une partie des informations), fut un chapitre intense de son histoire. Malchanceux lors de cette première participation, il a été contraint à l'abandon suite à un démâtage en sortie de zone de turbulences, et ce, alors qu’il jouait les premiers rôles. Le trimaran de 50 pieds Ille-et-Vilaine Cap vers l’inclusion, son bateau pour cette édition, était un plan Nigel Irens raccourci à 50 pieds. Fabrice Payen concourait dans la catégorie Rhum Multi, face à vingt autres inscrits. Au moment de son démâtage, il était le seul skipper devant lui, à près de 200 miles, Pierre Antoine (Olmix), qui allait devenir le vainqueur de la catégorie en quinze jours pour rallier Pointe-à-Pitre.
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Cette édition a été marquée par des conditions météorologiques extrêmes. Ce fut l'une des pires fenêtres météo de la Route du Rhum, les marins ayant enchaîné cinq dépressions en une semaine ! Fabrice Payen se souvient du briefing météo avec l’organisation la veille du départ, où clairement, la direction de course conseillait aux bateaux les moins rapides, Class40, Rhum, de s’arrêter. C’était un peu surréaliste d’entendre ça, mais cela témoignait de la sévérité des prévisions. Le matin du démâtage, Fabrice avait passé les trois dépressions les plus costaudes. Comme il était allé vite, il avait évité les deux suivantes. Il se souvient d’avoir soufflé et de s’être dit « Ah, enfin, tu vas pouvoir te mettre au charbon et penser à ta course ! ». Il avait vraiment le sentiment d’avoir passé le passage à niveau. C'est alors qu'il a sorti la Go Pro, pour tourner sa première vidéo depuis le départ, quatre jours avant. Et puis la seconde vidéo est arrivée quelques heures après, c’était le démâtage. Le bateau était fortement endommagé, il n’y avait plus de mât, plus de bôme. Le gréement de fortune mis en place par Fabrice Payen après son démâtage lors de la Route du Rhum 2018 témoigne de la gravité des dégâts. L'abandon ne dépendait pas de sa préparation ou de sa façon de naviguer, mais de la force implacable des éléments.
Cette édition historique en nombre de participants, avec 123 skippers au départ, la Route du Rhum 2018, pour ses 40 ans, s’est également offert une nouvelle classe, distinguant désormais Rhum Multi et Rhum Mono. Fabrice Payen, sur son plan Nigel Irens raccourci à 50 pieds, concourait dans la première d’entre elles, face à vingt autres inscrits. Cette année-là, ce fut Francis Joyon (Idec Sport) qui est arrivé le premier en Guadeloupe, remportant ainsi son premier Rhum, après sept participations et au terme d’un final épique, bord à bord avec François Gabart (Macif), qu’il précéda de seulement sept minutes. En Multi50, Armel Tripon (Réauté Chocolat) s’est imposé. Du côté des monocoques, en IMOCA, Paul Meilhat (SMA) a remporté le sprint face à Yann Eliès (Ucar-St Michel), coiffant au poteau Alex Thomson (Hugo Boss), qui avait mené toute la course avant de s’assoupir et de heurter une falaise sur les côtes guadeloupéennes, lui valant de beaux dégâts et 24 heures de pénalité fatales pour utilisation du moteur. Ces récits rappellent la dureté et l'exigence de la Route du Rhum.
La Traversée du Désert et le Renouveau du Projet
L'abandon de 2018 fut une épreuve difficile à surmonter pour Fabrice Payen. Il a été dur de trouver la motivation pour repartir. Les trois ans entre le démâtage et la reprise du projet, c’était une véritable traversée du désert, que du débit sur le compte de sa société, que des frais, son outil de travail inutilisable, toute sa structure en péril. Ces années ont été marquées par des doutes et des interrogations profondes. Il se disait « Dans quoi je m’engage et dans quoi j’engage mon entourage, ma famille ? ». Au-delà des difficultés techniques et financières, il fallait réussir à convaincre de nouveau des partenaires. Il s'agit d'une tâche ardue pour chaque skipper, a fortiori quand il n’est pas forcément connu. Il est toujours compliqué de créer un capital confiance pour attirer les budgets. C’est encore plus difficile quand on est en situation de handicap, car il y a encore un déficit de confiance qui s’ajoute, rendant la recherche de soutien encore plus complexe.
Malgré ces obstacles, Fabrice Payen a persévéré. Il n’a eu les premières amorces de partenaires qu’en début d’année, ce qui a signifié que le chantier n’a commencé qu’en mars. Ce délai a mis en lumière la ténacité nécessaire pour relancer un projet de cette envergure. Cette période de lutte et de persévérance a renforcé sa détermination à revenir sur la ligne de départ, non seulement pour lui-même, mais pour porter un message plus large.
Le Retour sur la Route du Rhum : Un Acte de Résilience
Après les épreuves de 2018 et la "traversée du désert", Fabrice Payen a préparé son retour sur la Route du Rhum avec une nouvelle perspective et une motivation renouvelée. Ce sera sa deuxième participation, après celle de 2018 où un démâtage l’avait contraint à l’abandon. Son projet a évolué par rapport à celui de 2018 ; il est plus construit, plus politique, plus social. Fabrice Payen voulait porter des vrais enjeux de société vis-à-vis de l’inclusion. Pour y parvenir, il a même changé sa façon de naviguer : il a arrêté de penser comme un valide. Il se déplace beaucoup sur les fesses, et il prend beaucoup de sécurité, adaptant ses techniques pour optimiser sa performance et sa sécurité en mer.
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Il y a quatre ans, comme toutes les premières fois, il y avait plus d’excitation et d’appréhension mêlées. Maintenant, Fabrice Payen a l’expérience du déroulement des choses. Il prend un peu plus de distance, il connaît les points sur lesquels il doit faire attention : bien se préserver, et rester concentré sur son objectif. Pour cette participation, le but était d’arriver, la performance n’était pas dans l’ADN de son projet. C'est en voisin que Fabrice Payen a pris la mer le 6 novembre, pour rallier la Guadeloupe pour la Route du Rhum, à bord du trimaran de 50 pieds Team Vent Debout. Cette fois, avec ses partenaires Cheops Cap Emploi, Pôle Emploi Bretagne, Groupe CIB, Ilago et ceux qui viendront les rejoindre, il espérait boucler cette mythique course au large qui rassemble la fine fleur de la voile internationale. Fabrice Payen avait pour objectif clair de participer à la prochaine Route du Rhum, et de la terminer cette fois, car il n’y était pas arrivé en 2018. Sa détermination était palpable, ancrée dans un désir profond de montrer que le handicap n'est pas une fatalité.
Un Récit de Combats Marins : Le Trimaran Team Vent Debout et la Route du Rhum
L'année 2022 a vu Fabrice Payen se lancer à nouveau dans l'aventure de la Route du Rhum, cette fois à bord de son bateau "Cap vers l'inclusion". Soutenu par le Département d'Ille-et-Vilaine, ce malouin équipé d'une prothèse de jambe se lançait le défi de traverser l'Atlantique en solitaire. Un défi relevé avec succès, avec une arrivée à Pointe-à-Pitre 18 jours après. Fabrice Payen est arrivé en Guadeloupe ce lundi 28 novembre, couronnant des années de travail et de persévérance. L'arrivée a été un énorme soulagement, et il a eu un sentiment d'accomplissement très fort. Il s'est dit que c'était gonflé quand même cette aventure, se lancer à bord de ce gros bateau avec beaucoup de voiles. Sa crainte était surtout de casser, et il voulait à tout prix arriver à Pointe-à-Pitre. Des images très fortes lui restent en mémoire, l'arrivée à Madère, et l'arrivée à Pointe-à-Pitre, très engageante physiquement, car il était au coude-à-coude avec Philippe Poupon. Et malgré sa manière très conservatrice de naviguer, il a été performant, il a réalisé le meilleur temps entre Basse-Terre et l'arrivée, et entre le départ et la bouée de Fréhel.
Cependant, le parcours de Fabrice Payen est également jalonné d'autres défis intenses, comme en témoigne un récit dramatique à bord du trimaran Team Vent Debout. Jeudi 8 novembre, après quatre jours de navigation plus qu’intense, le mât de son trimaran Team Vent Debout cassa net au large du Portugal. Pour le bateau, la Route du Rhum s’arrêtait. Mais pas pour Fabrice Payen, skipper amputé d’une jambe, plus motivé que jamais. L’amertume pointait dans sa voix, la colère aussi, accompagnée d'une grande fatigue et de pas mal de questions sur l’avenir. Mais aussi de la fierté et du panache. Ces quatre jours de course s’étaient plutôt pas mal passés. Le départ fut super avec de très bonnes conditions météo, un vent soutenu et une mer plate. Il était arrivé premier ou second de sa catégorie au Cap Fréhel, et il avait rapidement pris la tête de la classe des Multi50.
Le trimaran Team Vent Debout avait passé trois dépressions, mais pas la quatrième. Un vent violent avait arraché la pièce métallique sur laquelle sont fixés tous les câbles retenant le mât. La météo annonçait des conditions difficiles. Dans un premier temps, Fabrice Payen avait songé à s’arrêter à Brest ou Camaret pour se mettre à l’abri. Mais il n’arrivait pas à intégrer cette idée dans sa tête. Finalement, son routeur (la personne à terre chargée de tracer la route de navigation optimale en fonction des conditions météo, ndlr) lui avait dit qu’il y avait un moyen de passer au nord. Il allait prendre cher mais le bateau en était capable. Fabrice et son trimaran passèrent la première dépression. La seconde, puis la troisième aussi. Quand la quatrième déboula, un coup de vent plus fort que les autres arracha la cadène de hauban sur laquelle sont fixés tous les câbles retenant le mât. Le skipper, avec six vis entre les dents, s’apprêtait à effectuer une réparation d’urgence. La seule solution était de larguer le gréement pour éviter d’endommager le bateau car la mer était formée. Le skipper réagit vite. Sans ses voiles, le trimaran Team Vent Debout devint ingouvernable. Seul coup de chance dans cet univers de tuiles, Fabrice bénéficia d’un vent favorable qui le poussa vers la côte. Il décida d’aller sur Porto (Portugal). Son système automatique informant les autres bateaux de sa présence était mort mais la direction de la course a accepté de donner sa position tous les quarts d’heure. Il était un danger pour les cargos, et c’était un peu tendu. Le voyage jusqu’à la côte prendrait trois jours et deux nuits. Le 11 novembre, le skipper et son trimaran étaient enfin en sécurité au port de Leixões (Portugal).
C'était l’heure de l’état des lieux. Avec un flotteur crevé, un mât à trouver, tout l’accastillage à mettre en place et de nouvelles voiles à se procurer, les travaux à faire pour remettre le bateau en état étaient trop importants. Il calcula que cela représenterait « Deux fois la valeur du bateau en budget ». Son tout premier sentiment, c’était le gâchis, énorme au regard du travail investi. Il était déçu parce qu’il était parmi les quatre bateaux de sa catégorie à avoir passé les dépressions. Son bateau était fait pour aller vite alors il y avait une chance de podium derrière. Quand il ajoute à ça la mise en lumière médiatique du handicap, et de bons retours en communication, il assume : « J’ai le sentiment d’avoir fait le job. J’ai fait parler du projet et dit ce que j’avais à dire. » Il assure n’avoir aucun sentiment d’échec, au contraire. « J’étais aux avant-postes et j’ai montré que je pouvais être avec les meilleurs et avec ma prothèse. » Aujourd’hui, Fabrice Payen souhaite rapatrier Team Vent Debout sur Lorient. Il recherche des partenaires pour entamer les réparations, et il envisage peut-être de penser à une course pour l’année prochaine, la Transat Jacques-Vabre serait parfaite. Son seul vrai regret est que les médias, et la télévision en particulier, n’aient d’yeux que pour la catégorie Imoca rassemblant les plus gros bateaux. Il a revisionné le direct du départ. À la bouée du Cap Fréhel, deux multicoques, dont le sien, étaient au milieu des Imoca. On les voyait à l’image, mais on ne parlait pas d’eux. Il trouvait ça assez sidérant.
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La Catégorie Rhum Multi : Diversité et Authenticité
Fabrice Payen a principalement navigué sur des multicoques de 50 pieds dans la catégorie Rhum Multi, une classe qui incarne l'esprit originel de la course au large. Comme il le décrit, il y a six classes de bateaux, trois en monocoques et trois en multicoques. Lui est en Rhum Multi, qui est un peu l’origine de la course, où tous les bateaux sont différents les uns des autres ; ce sont souvent des vieux bateaux, des trimarans et catamarans de tailles variées, avec un minimum et un maximum. Ses bateaux, le "plan Nigel Irens raccourci à 50 pieds" pour sa première participation et le "trimaran de 50 pieds Ille-et-Vilaine Cap vers l’inclusion" ainsi que le "trimaran de 50 pieds Team Vent Debout" pour ses tentatives ultérieures, illustrent bien cette diversité.
La Route du Rhum est reconnue pour sa capacité à accueillir un large éventail d'embarcations, et la catégorie Rhum Multi en est la parfaite illustration. Cette classe permet à des bateaux de tailles et de conceptions variées, souvent chargés d'histoire, de concourir sur un même parcours. Fabrice Payen a souligné cette singularité, rappelant que c’est précisément la diversité qui fait la richesse de la course, en permettant à des skippers passionnés, quel que soit leur budget ou l'ancienneté de leur monture, de se mesurer aux géants des mers.