L'Odyssée du Surf à Anglet : 1968 et la Révolution de la Vague

L'éveil d'un haut lieu du surf mondial

La création d’une digue en 1967, entraînant l’apparition de la vague de la Barre, va placer Anglet sur la carte du surf mondial. Ce phénomène géographique, né d’une intervention humaine sur l’embouchure de l’Adour, a radicalement transformé la physionomie des côtes basques. En 1967, la digue au droit de l’embouchure de l’Adour est en construction pour développer le port. « Cette construction a généré une vague rare », explique Gibus de Soultrait. Ce bouleversement architectural a agi comme un catalyseur, transformant un espace côtier en une arène sportive d’envergure internationale. La France se fait alors connaître de la planète surf, notamment en Californie, attirant les regards des pionniers de la discipline.

La révolution technique : du longboard au shortboard

1968, année de toutes les révolutions y compris pour la culture et la pratique du surf. Dès 1967, la planche de 3 mètres de long cède du terrain à une planche beaucoup plus courte et manœuvrante qui permet de faire des figures avec la vague. « C’est le point de départ de la planche d’aujourd’hui. La révolution du “short board” survient à une époque où la jeunesse du monde entier devient très créative. Ce changement n’est pas né après des études en recherche et développement. » Cette transition technologique marque la fin de l’ère du longboard classique pour entrer dans une dimension plus expressive. La planche devient un outil de performance, permettant d'exploiter la puissance de la vague de la Barre avec une agilité inédite.

La Barre, star de cinéma et carrefour international

En 1968, l’effervescence est à son comble. « En 1968, deux équipes de tournage débarquent à Anglet, sans se concerter. L’une est australienne et accompagnée de Nat Young, champion du monde 1966. L’autre est américaine. » Les photos d’un championnat organisé entre les surfeurs sur la vague de la Barre, auquel participent aussi des locaux, paraissent dans « Surfer Magazine ». La vague éphémère devient un véritable plateau de tournage naturel. Ces images diffusées à travers le monde vont graver le nom d’Anglet dans la mémoire collective des surfeurs. Grâce à une expo les pieds dans l’eau, Anglet revit cet été ce virage de la planche et de toute une génération en mal de libertés.

Sociologie et aspirations d'une jeunesse en révolte

Le surf ne se limite pas à la glisse ; il incarne les aspirations d’une jeunesse en révolte. Différents films, ambiance cool et quête de la vague, sont projetés en salles au moment où la jeunesse américaine est appelée pour le Vietnam. « Difficile pour un jeune de s’identifier à cette guerre quand on est sur un campus ou sur une plage en train de danser sur les Beach Boys. » Comme le mouvement hippie, le surf matérialise et illustre cette opposition à l’incorporation. L'esprit de 1968 à Anglet est indissociable de cette quête de liberté et de remise en question des normes établies. Joël de Rosnay, témoin privilégié de cette époque, souligne : « C’est surtout là qu’a commencé à se développer une sociologie du surf, autour du dépassement, d’un idéal de liberté et aussi d’une dimension responsable, prenant en compte l’environnement. 1968 a vu naître un esprit de famille en partageant des valeurs communes. »

L'insolence, la marginalité et la structuration du milieu

Dans les années 70, le monde du surf fait un détour par la marginalité. « On achetait des planches à des étrangers et la douane nous attendait à la sortie de l’eau pour nous demander le certificat de dédouanement », se souvient Gibus de Soultrait. Cette pratique, perçue comme une activité de marginaux, a pourtant forcé les autorités à réagir, parfois avec excès, comme lorsque le maire de Biarritz interdit le premier rack inventé pour transporter les surfs sur les mobylettes. Malgré ces obstacles, la communauté se soude. Entre 68 et 75, on a vu arriver plein de nouveautés techniques comme les combinaisons pour surfer en toute saison ou les leashs, cordon qui relie le surfeur à sa planche, pour ne plus craindre les rochers.

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L’évolution du littoral et la vague éphémère

La nature de la vague de la Barre était intrinsèquement liée aux travaux portuaires. Une fois la digue achevée dans l’embouchure de l’Adour, la vague disparaît du fait des mouvements de sable. Pour faire face à l’érosion de la côte, des épis sont construits perpendiculairement à la plage. « Avec l’intervention de la dragueuse qui ramène du sable, petit à petit les vagues reviennent. Mais on est loin de la hauteur de vague à 3 mètres de 1968. » Cette volatilité du site souligne la fragilité de l’équilibre entre aménagement humain et environnement littoral, un enjeu qui persiste aujourd’hui dans la gestion des plages basques.

L'industrie du surf : de la passion à la planche à billets

Le surf décolle en France dans les années 1980, et les marques se développent au Pays basque et sur la côte landaise. « Elles ont vécu une croissance inédite et spectaculaire. Puis en 2008, le retour de bâton est violent du fait de la crise économique, mais pas seulement. Alors que tout le monde s’habillait tendance surf, même sans pratiquer, la mode passe à autre chose. » Pour autant, la pratique du surf ne mollit pas. Les écoles affichent complet. « Même sans être très doués, beaucoup de gens adorent se faire brasser par les vagues. » Le surf est devenu une culture ancrée, dépassant le simple effet de mode pour devenir une activité sportive et récréative de masse.

Un « Hollywood Boulevard » pour les légendes du surf

Anglet et Hollywood partagent aujourd'hui le même trottoir. La station basque vient de couler dans le béton les empreintes des pieds de quelques légendes du surf, façon « Walk of Fame » californien. L’« Anglet Surf Avenue » inaugurée voilà quinze jours scelle la marque de plusieurs témoins. Cinq personnalités en lien avec Anglet ont abandonné les tongs pour fouler le béton frais : Maritxu Darrigrand, championne de France de surf 1978 à la Barre, créatrice des Nuits de la glisse, à l’origine de Quiksilver en Europe et de la marque Roxy ; Joël de Rosnay, vainqueur des championnats de France à Anglet en 1965, créateur du Surf Club de la Chambre d’Amour devenu Surf Club de France ; Jacky Rott, l’un des pionniers parmi les « tontons surfeurs », créateur de la première planche testée à la Chambre d’Amour en 1957 ; Tom Curren, surfeur californien, l’un des grands du XXe siècle, par la fluidité de son surf, qui a vécu à Anglet ; et Nat Young, Australien qui a surfé la vague de la Barre aux Internationaux de 1968, et deux fois champion du monde. Emu en enfonçant ses pieds dans le béton frais, Joël de Rosnay raconte : « Pour moi, 1968, c’est le début du changement. » De son côté, Tom Curren a dit son bonheur « d’être reconnu comme surfeur. C’est bon signe pour l’avenir ! »

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