Le nom de John John Florence résonne avec une aura particulière dans le monde du surf, synonyme d'un talent inouï et d'une connexion profonde avec l'océan. Rarement du genre à se mettre en avant sur les réseaux sociaux, c'est quand il décide de se livrer, comme dans les colonnes de « The Player’s Tribune », que l'on en apprend véritablement davantage sur cet athlète aux multiples facettes. Sa vie, marquée par des exploits sportifs exceptionnels, des épreuves personnelles et une curiosité insatiable pour d'autres disciplines, révèle un personnage complexe et fascinant, dont l'art du surf se nourrit d'une philosophie singulière.
L'Enfant de Pipeline : Une Naissance Immersée dans l'Océan
Né à Hawaï, précisément en face du spot de surf mondialement connu de « Banzai Pipeline », John John Florence était, en quelque sorte, prédestiné à passer sa vie sur une planche. Sa mère, Alexandra Florence, elle-même surfeuse, a joué un rôle déterminant dans cette immersion précoce. John raconte ainsi que sa mère pouvait « se mettre à l’eau à Pipeline sur son longboard pour s’amuser et voir ce qui se passait », démontrant une audace et une passion contagieuses. Alex, originaire du New Jersey, s'est installée à Hawaï vers l'âge de 16 ou 17 ans, y rencontrant le père des garçons, John, alors qu'ils travaillaient sur des bateaux de croisière. De cette union sont nés trois fils : John John en 1992, Nathan en 1994, et Ivan en 1996. Après leur séparation peu après, Alex a élevé seule ses fils, leur trouvant une maison idéalement située sur la plage de Pipeline, à Hawaï, un lieu mythique pour le surf.
Cette enfance hawaiienne, au contact permanent de l'eau, a forgé une relation indéfectible avec l'océan. John John le formule avec simplicité et profondeur : « D’abord l’océan est tout ici. » Il souligne également l'importance de la solidarité qui règne dans cette communauté unique : « C’est comme une grande famille ici. Les jeunes respectent les adultes, et les adultes font attention aux gamins. Surtout à l’eau. » Pour lui et ses frères, « Vivre sur la plage et toujours être au contact de l’eau était une super façon de grandir. Mes frères et moi avons eu beaucoup de chance. L’aube a toujours été mon moment préféré pour être sur la plage. »
L'apprentissage du surf a été précoce et intense. L'Américain surfe ses premières vagues dès l'âge de 3 ans. Son talent est si manifeste qu'il est sponsorisé par une marque à seulement 6 ans et remporte sa première compétition à 7 ans. Malgré cette trajectoire fulgurante, John John Florence nuance l'idée d'une facilité innée : « Je pense que beaucoup de gens assument que le surf m’est venu facilement, mais ce ce n’est vraiment pas le cas. J’ai commencé à participer à des compétitions très jeune. » Cette déclaration met en lumière le travail acharné et la détermination qui sous-tendent ses succès.
L'Ascension du Prodige : Maître de la Compétition et Évolution Mentale
En 2011, à seulement 18 ans, John John Florence intègre la plus prestigieuse des compétitions, le Championship Tour (CT) de la World Surf League (WSL). Ce passage marque le début de sa carrière professionnelle au plus haut niveau. Après avoir frôlé le sacre en 2013, il réalise l'exploit de devenir champion du monde de surf en 2016, un titre qu'il réitère l'année suivante, en 2017, consolidant ainsi sa position parmi l'élite mondiale.
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Son approche de la compétition a cependant évolué avec le temps. John John a reconnu une phase où il avait tendance à « free-surfer pendant les épreuves », une approche qui « ne marchait pas vraiment en compétition ». Cette prise de conscience l'a poussé à repenser sa stratégie, adoptant une perspective plus introspective : « J’ai commencé à voir les compétitions comme un moyen de mieux me connaitre. C’est le moment où j’ai vraiment commencé à progresser. » Cette transformation mentale a été cruciale pour affiner son style et sa capacité à performer sous pression, transformant chaque épreuve en une opportunité de développement personnel et sportif.
Les Épreuves et les Triomphes : Une Résilience Inébranlable
La carrière de John John Florence, bien que jalonnée de succès éclatants, a également été marquée par une série de blessures graves, testant sa résilience et sa passion. En 2018, alors qu'il semblait promis à un avenir radieux, sa carrière connaît un coup d'arrêt brutal : Florence se rompt le ligament croisé du genou droit lors d'une compétition en Indonésie, à Bali, en voulant surfer une fois l’épreuve terminée.
L'Américain fait preuve d'une incroyable détermination pour se reconstruire rapidement, revenant au plus haut niveau dès le début de la saison 2019. Son entame de CT est alors splendide, avec une troisième place suivie de deux victoires consécutives. C'est dans ce contexte de retour en force qu'il est sacré champion du monde de surf pour la troisième fois de sa carrière, le vendredi 6 septembre, à Trestles (Californie). Cette victoire retentissante lui permet de mettre fin à l'hégémonie des Brésiliens, vainqueurs de toutes les éditions depuis… 2017, une performance qui témoigne de sa capacité à surmonter les obstacles et à revenir au sommet. Il exprime l'émotion de ce moment en confiant : « Je pleure, je n’arrive pas à y croire. Les sept dernières années ont été très difficiles. J’ai dû surmonter tellement de coups durs. » Surtout, John John Florence rejoint au palmarès son grand rival et star de la discipline, Gabriel Médina.
Malheureusement, cette période de gloire est suivie d'une nouvelle série de revers. Après avoir remporté son troisième titre, il se déchire de nouveau le même ligament, une rechute qui rend cette fois l'opération inévitable. S'ensuivent une année marquée par la pandémie de Covid, puis une rupture du ligament du genou gauche… à deux reprises, en 2021 et 2022. Ces blessures l'ont contraint à rester éloigné de l'eau pendant de longues périodes, notamment « 4 mois sans surfer à cause d’une blessure au dos », un véritable défi pour un athlète dont l'existence est si intimement liée à l'océan.
Pourtant, John John Florence a toujours trouvé la force de revenir. La naissance de son fils Darwin, plus récemment, semble avoir coïncidé avec son retour au plus haut niveau. Qualifié pour les Jeux olympiques de Paris, il a participé aux épreuves de Teahupoo, où il est sorti dès les 8e de finale. Néanmoins, c'est à Trestles, en Californie, qu'il a repris « définitivement le fil d’une carrière tronquée par les blessures », s'imposant en finale face à Ferreira. Cette victoire symbolique marque non pas un énième titre mondial, mais une affirmation puissante de sa capacité à transcender les difficultés et à maintenir sa place parmi l'élite du surf, même après des années d'épreuves physiques et mentales.
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Au-delà des Vagues : L'Artiste, le Penseur, l'Apiculteur
Au-delà de ses prouesses athlétiques, John John Florence est un individu aux multiples centres d'intérêt, ayant désormais le temps et les moyens de s'y consacrer. Il est notamment reconnu comme un excellent photographe et cinéaste. Cependant, le public n'a pas encore eu l'occasion d'apprécier pleinement son œuvre : « aucune exposition à ce jour, ne nous a permis d’apprécier son regard, son oeil et sa vision du monde. » Cette facette artistique est intrinsèquement liée à sa perception du surf et du monde qui l'entoure. L'on se demande ainsi : « Que disent ses photos de son surf ? Quels rapprochements opérer entre son art du surf et son art de la photographie ? On n’en sait encore rien ! »
L'interprétation de sa passion photographique va au-delà du simple loisir. Certains y voient même une dimension quasi mystique : « Sa passion de la photographie est juste un alibi pour voler les âmes, et les faire parler. » Cette vision poétique le dépeint comme un « taxidermiste qui épingle ses photos comme le naturaliste ses coléoptères », élaborant des « châteaux de sable comme autant de mondes imaginaires » depuis son enfance. Son parcours artistique est même rapproché de figures emblématiques, sa trace menant à « Karl Lagerfeld, lequel aurait semble-t-il, exposé quelques photos de John John avant de disparaître. »
John John Florence est ainsi perçu comme un « artiste sorcier qui décorait les parois des grottes pour communiquer avec les esprits de la nature et les ancêtres. » Cette connexion avec la nature et les forces primales est fondamentale dans sa vision du monde. Il est décrit comme une « espèce de Sapiens Sapiens » qui, pour éviter « de se faire broyer par la bête », a « appris à l’observer, à l’apprivoiser, à apprécier ses humeurs. » Cette métaphore illustre parfaitement sa relation avec l'océan et ses vagues puissantes, notamment à Pipeline, un lieu qu'il décrit comme un « cimetière » et où il dialogue, non pas avec des superstitions, mais avec « les ancêtres hawaiiens qui le surveillent comme de l’huile sur le feu depuis le Puu O Mahuka Heiau, l’un des lieux les plus sacrés de l’île d’Oahu, qui surplombe la baie de Waimea. » Cette profonde spiritualité s'inscrit dans l'affirmation de « l’appartenance des vivants et des morts à une même communauté », comme l'explique le sociologue Jean-Hughes Déchaux à propos de la visite aux cimetières.
En plus de la photographie et de son lien spirituel avec la nature, John John s'intéresse à des passions moins coûteuses et plus ancrées dans le quotidien, comme l'apiculture. Cette activité « l’accapare quand même pas mal », même s'il avoue humblement : « Je suis loin d’être un expert. Je me fait piquer chaque fois que j’ouvre la ruche. » Ces hobbies révèlent un homme ancré dans le réel, cherchant l'équilibre et l'apprentissage au-delà des projecteurs.
Malgré tous ses succès et les changements survenus au fil des ans, John John Florence conserve une humilité et une simplicité remarquables. Après avoir gagné un second titre mondial, il confiait déjà : « Je n’ai toujours pas totalement réalisé que j’avais gagné un second titre mondial. Tout est allé si vite. Mais si beaucoup de choses ont changé en deux ans, la majorité de ce qui me définit n’a pas changé. J’aime être dans l’eau et j’adore surfer. Je me sens pareil aujourd’hui que le kid qui faisait ses sessions matinales sur les petits bancs de sable de Pipeline. J’ai l’impression d’être toujours ce gamin, et je trouve ça assez cool. » Cette déclaration illustre sa capacité à rester fidèle à ses racines et à l'essence de sa passion.
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Le Style Florence : Harmonie entre Force et Poésie
Le surf de John John Florence est souvent décrit comme un art en mouvement, d'une élégance et d'une sophistication rares. C'est « d’abord un artiste qui écrit sur chaque vague son imaginaire de surfeur. » Son style, qualifié de « minimaliste et sophistiqué », défie les conventions et captive l'observateur. La "tragédie surfistique" prend tout son sens sous ses pieds, « tendue entre la nécessité imposée par la vague et une certaine fantaisie désinvolte ». Sur la célèbre vague de Pipeline, il est de « ces rares surfeurs qui précipitent cette tragédie sur cette fameuse vague… à son apothéose. »
Sa manière d'affronter le « monstre » de Pipeline est duale : « Tantôt, il défie le monstre avec la ferme intention de sortir vainqueur du combat, tantôt il tente des manœuvres insensées où il entre dans des cavernes, conscient qu’il va se faire engloutir, avalé par la bête. » Cette dualité révèle une quête constante de dépassement et une acceptation des risques inhérents à son art. Pour y parvenir, il faut « se savoir seul, c’est-à-dire se rendre prêt à affronter l’inconnu et savoir se multiplier. Il faut parvenir à se mouvoir et à se métamorphoser. »
Son corps en action est dénué de toute ostentation : « Son corps n’est pas « tenu » comme celui immédiatement reconnaissable du surfeur professionnel qui veut montrer qui il est. Ce n’est pas un corps soucieux de soi. Ce corps-là est, de fait, plus modeste et peut-être plus intelligent que les autres. » L'élégance et le défi transpirent de l'acte lui-même, « non dans l’intentionnalité ou le paraître. »
Malgré une impression de « lenteur » visuelle, son surf est en réalité « extrêmement vif et rapide », marqué par des « apparitions et disparitions » qui confèrent une dimension éphémère et poétique à ses évolutions. John John Florence possède une capacité presque magique à interagir avec l'eau : « Lorsqu’il surfe les nuages, l’eau se transforme sous ses pieds en « Barbe à Papa ». Avec la vitesse, l’eau devient solide. Rares sont les surfeurs capables de transformer ainsi, le solide en liquide, et le liquide en air. »
Ce « laconisme et humilité » font de lui un personnage dont « on saisit difficilement la psychologie ». Son surf « hypnotise. Ni gai, ni triste. Jamais grandiloquent, jamais rhétorique et pourtant, il se passe quelque chose. » Sa virtuosité est construite sur la « sobriété de son surf », qui « éclate en évènements grandioses, en figures baroques, avant de revenir immanquablement au silence d’une fin de vague. »
Sa capacité à se surpasser en compétition résulte d'une profonde réflexion : « Ce surfeur s’est donné le temps de penser les limites de son surf et de développer des habiletés afin de l’exprimer dans le cadre contraint de la compétition. » Pour le spectateur, l'émotion naît de la « dissonance » entre « l’extrême précision de ses trajectoires, qui se situent à mi-chemin entre la norme géométrique d’un enchaînement de courbes, et sa destruction par des ruptures auxquelles on ne s’attend pas. » Cette « capacité à surprendre par ces ruptures de trajectoires, crée un décalage, une faille par rapport à un surf attendu ou répété », rendant chaque performance unique et mémorable.
L'Héritage Florence et la Nouvelle Vague des Médias : L'Exemple de Nathan
L'histoire de John John Florence est indissociable de celle de sa famille, et notamment de ses frères. Si John John est devenu une superstar de la compétition, son frère Nathan Florence a tracé un chemin différent, illustrant l'évolution du monde du surf et l'émergence des nouvelles plateformes de diffusion.
Nathan Florence, de deux ans son cadet, a grandi sur le North Shore, à l'ombre bienveillante mais exigeante de son frère aîné, double champion du monde. Alors que « John était ultra-compétitif et il a gagné dès le début », Nathan, moins performant sur les grands événements, a dû trouver sa propre voie. Il raconte lui-même comment, lors d'une session mémorable, après que John John ait « lancé un énorme 360 air, avant d'en enchaîner un autre. Un truc d'élite, digne d'une compét et en mode relax en plus », il s'est dit : « Vous savez quoi ? Je m'casse, là ! » C'est à ce moment-là que Nathan a décidé d'arrêter de rivaliser directement avec son frère surdoué pour se lancer dans un nouveau défi.
Historiquement, la seule autre voie d'accès au sponsoring professionnel était celle du « free surfer », consistant à se montrer sur les spots les plus en vue pour obtenir des photos dans les magazines ou figurer dans des longs métrages. Des figures comme Dave Rastovich ou Donavon Frankenreiter ont réussi à en vivre dans les années 90 et début 2000. Cependant, comme l'explique Kai Lenny, « au moment où Nathan a pris son envol, le monde avait déjà changé. » Les magazines perdaient de leur influence, et le modèle économique évoluait.
Nathan a alors tenté le Big Wave Tour de la WSL, un circuit moins lucratif, où il a obtenu de bons résultats à Puerto Escondido au Mexique, au Portugal et à Hawaï. Mais en 2019, la WSL a purement et simplement annulé ce tour. Il lui restait les Billabong XXL Awards, une compétition annuelle récompensant les meilleures images de grosses vagues. Nathan a consciencieusement parcouru le monde, « s'attaquant à des vagues plus hautes les unes que les autres », produisant des vidéos qui ont fait de lui un « candidat respectable en 2020 et 2021. »
C'est alors qu'intervient Jamie O'Brien, ancien surfeur professionnel du North Shore et ami d'enfance des frères Florence. Jamie, pionnier du surf sur YouTube, lui conseille : « Hé, qu’est-ce que tu fais ? Tu es en train d’exploser. Tu déchires sur Instagram, mais il faut que tu ailles sur YouTube. » Ce fut une révélation pour Nathan.
Le jeune Florence est devenu une star des réseaux sociaux, avec « plus de 139 millions de vues totales et près d’un milliard d’impressions pour la seule année 2022 », et compte près de « deux fois plus d’abonnés que son frère, pourtant plus talentueux. » Il s'est découvert une véritable passion pour l'analyse des données fournies par ces plateformes, comprenant que ses abonnés voulaient surtout le voir surfer sur d'énormes vagues. Cette quête l'a mené à une grave blessure au dos en début d'année sur Jaws (Hawaï), où il a subi un tassement des vertèbres après avoir plongé sur une vague de dix mètres.
En attendant de se rétablir, Nathan continue de produire du contenu, commentant des événements, répondant aux questions de ses spectateurs avec sa compagne, et jouant même les influenceurs en déballant des produits de ses sponsors. Il a même lancé, en juillet 2021, un compte sur OnlyFans, précisant que ce n'est « pas ce que vous croyez. Nous donnons des conseils et des astuces… » Cette stratégie lui a permis de créer un nouveau modèle économique dans le surf : « YouTube commence à vous payer à partir de la première heure de visionnage. Et grâce aux recettes publicitaires, vous pouvez aller sur plus de spots de surf, parce que vous gagnez de l’argent. Alors vous produisez plus de contenu et vous apportez plus de valeur à vos marques. C’est un effet boule de neige… » Nathan Florence affirme d'ailleurs qu'il fait déjà mieux que les pros du contest classés dans le top 20 du World Tour, ces derniers manquant parfois de visibilité malgré leur talent. Sa force réside dans son authenticité : « Tant de gens montrent un visage différent sur les médias sociaux. Ils changent de personnalité. Je ne ferai jamais cela. Je vais rester moi-même. Je suis un mec bizarre, un peu con. »