Le monde du surf, souvent perçu à travers le prisme de la jeunesse et de l'insouciance, cache en réalité des trajectoires de vie d'une intensité rare. Des sommets vertigineux des vagues géantes de Nazaré ou de Jaws, où la vie ne tient qu'à un souffle, aux eaux paisibles de la plage de Contis, où la transmission familiale s'opère dans une complicité émouvante, le surf s'impose comme un fil rouge universel. Entre le professionnalisme acharné de Pierre Rollet et l'aventure humaine de Louis Picat, 96 ans, l'océan devient le théâtre de récits où le courage, la technique et l'humour se rejoignent pour célébrer une passion indémodable.
Les maîtres du chaos : L’engagement dans les déferlantes géantes
L’autre moitié du calendrier, en automne/hiver, Pierre Rollet la passe à surfer des grosses vagues sur la côte Atlantique, au Pays basque, dans les Landes, en Espagne, au Portugal et son spot désormais mondialement connu de Nazaré. Ou, plus exceptionnellement, quand l’opportunité se présente, c’est-à-dire lorsque les prévisions de houle affolent les sites spécialisés, plus loin sur le globe, comme cet hiver à Jaws (Hawaii) et Mavericks (Californie), deux vagues parmi les plus réputées dans l’univers impitoyable des déferlantes géantes.
Pour les surfeurs de gros professionnels, c’est quelque chose de normal de suivre une houle comme ça, d’Hawaii à la Californie, moi, c’était la première fois et ça a été fabuleux. Tu surfes à Jaws, tu prends l’avion le soir même et tu enchaînes à Mavericks. Si j’arrête mon école de surf, c’est pour me lancer à 100 % dans le surf de grosses vagues, trois ans à fond et après on fait le bilan. Pour atteindre le but qu’il s’est fixé, ce jusqu’au-boutiste de la préparation physique et de la logistique a, cette fois, décidé de ne pas faire les choses à moitié. Je vais m’entraîner tout l’été, repartir à Nazaré d’octobre à début décembre, avant de passer le reste de l’hiver à Jaws pour me faire remarquer là-bas.
J’irai avec ma femme Paola et mes deux enfants, ma fille qui est née au début de cette année et le petit de 4 ans qui ira à l’école à Hawaii. Ça veut dire voyager différemment, pour le surf mais en famille, ce dont j’ai toujours rêvé. Être papa ne me fait pas me poser plus de questions que ça, assure-t-il. Ils savent très bien pourquoi je le fais, parce que j’aime ça. Je pourrais prendre autant de risques en gérant une grosse entreprise de 300 salariés et faire un burn-out en ayant une pression monstrueuse sur les épaules. Je sais que Paola ne se pose pas de questions parce qu’elle me voit m’entraîner comme un malade ; l’accident peut toujours arriver, mais elle sait que je mets toutes les chances de mon côté pour minimiser le risque et que si je ne le sens pas, je ne vais pas aller à l’eau.
Des racines « ovaliennes » à la passion du large
Ou du moins, à partir du jour où il a dû trancher entre surf et rugby. Comme tous les Bayonnais, j’ai joué au rugby à l’Aviron, où mon papa jouait au rugby, où mon grand-père jouait au rugby. Un été sur les plages angloyes a suffi à balayer ses certitudes « ovaliennes ». À l’âge de 9 ans, j’ai essayé le surf et j’ai tout de suite accroché. Ma grand-mère m’a alors inscrit à l’Anglet Surf Club et il se trouve que le week-end d’après, il y avait une compétition, le Quiksilver Grommets Trophy. J’ai fini 2e. Une incompréhension, avec le temps devenue anecdote rigolote, a toutefois failli le ramener illico vers le rectangle vert. Je me rappelle de ma première série et du fait que je ne voulais pas trop faire la compétition parce qu’on m’avait expliqué juste avant qu’il fallait prendre deux vagues (en compétition, le score de chaque surfeur est établi sur ses deux meilleures vagues, NDLR) et moi j’avais compris qu’on n’avait le droit de ne prendre que deux vagues. Je me suis alors dit que le surf de compétition, c’était nul, tu vas à l’eau pendant 20 minutes et tu n’as le droit de surfer que deux vagues. Moi je voulais prendre plein de vagues et m’amuser.
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Vers 12-13 ans, il a fallu que je choisisse entre continuer à partir en bus avec le rugby à Carcassonne, Montpellier et ce genre d’endroits, ou accepter la proposition de Quiksilver, qui était mon sponsor, de partir pour un mois en immersion en Australie. À cet âge-là, honnêtement, je n’avais pas de préférence, parce que pour moi, que j’aille surfer en Australie ou jouer au rugby avec mes copains, je savais que j’allais m’éclater dans tous les cas. Mes parents m’ont aidé à choisir en me disant que si j’allais en Australie, je parlerais anglais à mon retour et que c’était un bon point pour la vie derrière.
L'éveil à la puissance : l’apprentissage du « Big Wave Surfing »
Pierre Rollet peaufine ensuite son bagage technique et apprend les rouages de la compétition au sein des équipes de France, sans jamais négliger son cursus scolaire. Non sélectionné pour des championnats du monde, le fier Bayonnais pense pourtant à tout plaquer. J’avais 15-16 ans, ressasse-t-il, une sélection en Nouvelle-Zélande s’est mal passée, ça a été une grosse déception et je ne voulais plus faire de surf, je voulais retourner jouer au rugby, m’amuser. L’appel de la glisse est toutefois le plus fort. J’allais pas mal surfer sur le spot de Parlementia et j’y ai rencontré Peyo Lizarazu, Stephane Iralour et Éric Rougé. Éric avait un atelier en face de chez mes parents et je lui ai demandé s’il serait d’accord pour que je me joigne à eux la prochaine fois qu’ils iraient faire du tow in (surf tracté) à Anglet. Peyo Lizarazu, Stéphane Iralour et Éric Rougé m’ont amené au large de la Madrague et c’est là que je suis tombé fou amoureux du surf de grosses vagues.
Sur les conseils de ses expérimentés compagnons, Pierre Rollet s’essaie quand même au stand up paddle. J’ai rencontré un Corse, Jean-Valère Bordenave, shaper d’exception, qui m’a fait mes planches de SUP et je suis devenu champion de France puis vice-champion d’Europe. Au cours de l’hiver 2011-2012, il découvre Belharra aux côtés du pionnier Peyo Lizarazu et de Stéphane Iralour. J’ai le souvenir de ce texto de Stéphane : “Si Belharra demain, t’es partant ?” Je n’avais pas encore 18 ans et donc pas le permis, c’est mon père qui m’a conduit au port, à Socoa. Le jour de sa majorité justement, le surfeur bayonnais se rappelle avoir reçu son permis de conduire et avoir foncé à Urrugne pour s’acheter son premier Jet-Ski, dont l’assistance est primordiale pour la sécurité dans le surf de grosses vagues.
La mécanique de l'oubli dans l'action
Quand tu surfes une grosse vague, ça se rapproche de quelqu’un qui va chercher un effort physique long et difficile : tu ne penses pas. Et j’arrive à ne tellement pas penser que parfois, lorsque je sors de l’eau, je ne me rappelle pas de mes vagues. Il y a aussi ce mélange d’adrénaline, de vitesse et quand j’arrive au bout de la vague, je sais que j’ai le sourire. L’étape suivante, évidente : Nazaré. Qu’il découvre en 2013, toujours cornaqué par Stéphane Iralour. À cette époque-là, je peux l’avouer aujourd’hui, j’étais assez embêtant avec Stéphane, j’étais en école de gestion et de commerce à la CCI de Bayonne et je voyais toutes les houles arriver à Nazaré. Nazaré n’a toutefois pas toujours été tendre avec le Bayonnais, lui infligeant une « rouste gigantesque » en janvier 2022, qui a failli lui coûter la vie. La vague lusitanienne n’a pas fait preuve de la même mansuétude, en janvier dernier, avec le Brésilien Marcio Freire, décédé lui au cours d’une session.
Aujourd’hui soutenu par un partenaire majeur (Oxbow) et son palmarès dans le surf de gros joliment orné de sa victoire en 2018 au Punta Galea Challenge, à Getxo, Pierre Rollet s’apprête donc à tenter la grande aventure hawaiienne. C’est un risque à prendre, acquiesce-t-il, mais le challenge, c’est de faire cette belle vague que je mentalise, partir à la rame, faire un joli tube ou du moins m’y sentir bien, savoir où me placer, bien m’intégrer sur le spot avec les locaux. Si dans trois ans, je ne cartonne pas à l’international ou que je décide de faire autre chose, je peux déjà prévenir les petits jeunes du coin qu’ils n’auront pas fini de me voir prendre des vagues à Belharra.
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Une transmission iodée : l’initiation à 96 ans
Pierre a 30 ans et gère une école de surf à Contis. Son grand-père, Louis, 96 ans, est bien sûr à la retraite. Une idée de son petit-fils, Pierre, passionné par ce sport de glisse. Ils comptent tous deux réitérer l'expérience. Voilà une histoire familiale et iodée. Il y a quelques semaines, au début de l'été, ce Landais de 30 ans, gérant d'une école de surf à Contis, a embarqué son grand-père, Louis Picat, 96 ans, pour une initiation. Le jeune homme, passionné de surf, a fait monter son papi sur une planche, pour la toute première fois de sa vie. Le quasi centenaire a dompté plusieurs (petites) vagues, épaulé par son petit-fils. À la fin, Louis a lancé : "La prochaine fois, il faudra que tu m'aides à me mettre debout."
Nous retrouvons Pierre et Louis à Contis, dans une jolie maison bleue et blanche bordée de fleurs. La bâtisse appartenait, à la base, aux grands-parents. Il y a une dizaine d'années, ils ont laissé leur petit-fils profiter de la devanture, pour qu'il lance son école de surf. Sauf que cela a tellement bien marché que j'ai dû réquisitionner toute la maison. Aujourd'hui, la terrasse déborde de combinaisons, de planches. Louis Picat, 96 ans : "J'ai encore tout qui marche. Je n'ai pas d'arthrose ni rien. Je fais deux heures minimum de travail manuel par jour, je suis en bonne santé physique. Je conduis encore mon tracteur." Sylviculteur de métier, ce monsieur était aussi, dans sa grande époque, un excellent nageur : "Quand j'avais 20 ans, j'ai fait mon service militaire à Villefranche-sur-Mer. On traversait la rade, trois kilomètres à l'aller, trois kilomètres au retour. Cinq ou six heures de nage par jour, nous avions un entraînement terrible."
Le surf, à cette époque ? "Quand j'étais jeune, j'aurais désiré en faire. Mais cela n'existait pas. Nous prenions les vagues comme ça, sans planche, sans rien. Même des vagues de trois ou quatre mètres, je plongeais dedans", raconte Louis. Alors, l'idée est venue du jeune Picat, Pierre, de lui faire découvrir le surf : "Cela fait plusieurs années que je souhaitais le faire. Mais je ne savais pas trop comment m'y prendre. Ni à quel moment, car il fallait des conditions adéquates. Et puis un jour, je devais partir en voyage loin. Je me suis dit que je devais absolument le faire avant de partir. On ne sait jamais ce qui peut arriver."
Les sensations de l'océan au-delà de l'âge
L'occasion se présente au début de l'été. Mi-juin. Un océan idéal. De toutes petites vagues. Parfaites pour son papi. Louis met une casquette, enfile une combinaison. Et file sur la plage, escorté même dans le véhicule des nageurs-sauveteurs. Forcément, à presque 100 ans, il y a des précautions à prendre. "Je me suis dit que je pouvais l'asseoir sur la planche, qu'il ait cette sensation de vitesse. J'ai nagé avec la planche, je l'ai fait se déplacer. J'ai attendu une série de vagues. Et je l'ai lancé." Lancé ? "Lancé oui. Je le fais avec mes élèves. Il n'a pas eu à utiliser ses bras. On a fait plusieurs vagues. Je l'ai aussi fait se rapprocher des surfeurs, pour avoir ce souvenir d'il y a 30 ans, quand il était au large."
Sur la vidéo, on voit effectivement Louis Picat, les mains agrippées à la planche, filer tout droit avec une vague. Sans tomber. C'était la crainte du petit fils. "J'étais très content, je n'ai pas eu peur" relate Louis. "La première chose qu'il m'a dite en sortant de l'eau, et qui m'a étonné, c'est 'Il faudra que l'on refasse pour que j'arrive à me lever'" confie Pierre. "On en a parlé ensemble. Hein papi ?" demande-t-il. "Il faudra voir sur le sable, la position des pieds, pour que je me sente bien en équilibre" répond Louis. Pour l'instant, Pierre est bien occupé avec son école, en plein été. Ils pourraient refaire une séance en septembre. "Pourquoi pas le faire toutes les semaines, si cela lui fait du bien. Comme un cours de surf classique. Si vraiment on arrive à lui faire prendre des vagues au large, ce serait incroyable" s'emporte joyeusement Pierre Picat.
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La scène s’est passée sur la plage de Contis, dans les Landes. Installé assis sur une planche de surf, un papy de 96 ans a surfé pour la première fois. En quelques secondes, le grand-père assis sur sa planche se retrouve porté par l’océan. Une image simple, mais qui a marqué l’histoire de l’école de surf locale. C’est grâce à son petit-fils que cette première fois a eu lieu. Pour l’école de surf de Contis, ce moment restera unique. Il n’a pas eu besoin de se lever, ni de tenir longtemps sur la planche. Juste de s’asseoir, de se laisser pousser et de savourer le roulis de la vague. Une expérience courte, mais intense.