La Vague d'Égalité : Déconstruire les Stéréotypes Autour des Surfeuses

Le surf, discipline emblématique des littoraux, a connu une popularité croissante au fil des ans, touchant aussi bien les hommes que les femmes. Cependant, malgré cette expansion, il est encore fréquent d'observer une prédominance masculine dans l'eau. Selon The Inertia, sur les 5 millions de pratiquants de surf dans le monde, seulement 10 à 15 % sont des femmes. Cette statistique révèle une disparité significative qui s'accompagne d'une série de perceptions, de défis et d'attentes uniques pour les femmes qui choisissent de monter sur une planche. Des conversations avec des surfeuses passionnées autour de Canggu et d'Uluwatu, ainsi que des explorations historiques à travers des documentaires révélateurs, mettent en lumière les expériences variées et souvent complexes de ces athlètes dans un monde traditionnellement dominé par les hommes.

Le Surf, un Domaine Masculin ? Entre Préjugés et Nécessité de Preuve

La perception du surf comme un "sport d'homme" reste ancrée dans certains esprits, créant des barrières pour les femmes dès leur entrée dans l'eau. Pour de nombreux hommes, le surf serait trop dangereux pour être pratiqué par des femmes, qui devraient, selon eux, rester sur la plage plutôt que de s'aventurer sur les vagues. Cette vision réductrice est partagée par certains, comme Mayla, une aspirante professionnelle ayant participé aux Championnats d'Allemagne de surf, qui confie que son petit ami lui dit parfois que le surf "c'est un sport d'homme". Bien qu'il la soutienne beaucoup et la pousse à perfectionner son développement, il peut arriver qu'il observe une fille qui ne sait pas surfer et qui se fait prendre par une vague ou se fait "barreler", et qu'il se demande alors "ce que cette fille fait ici". Cela illustre la nécessité pour les femmes de se prouver constamment dans cet environnement.

Chulie, une autre surfeuse rencontrée, se souvient qu'à ses débuts, il y avait moins de filles à l'eau et que certains hommes lui disaient que le "surf est quelque chose de dangereux, ce n'est pas pour les filles". Ces remarques, bien que décourageantes, soulignent un aspect fondamental de l'expérience féminine dans le surf : l'impératif de légitimité. Dans l'eau, en surfant avec d'autres pratiquants, Chulie estime qu'on ne devrait pas la regarder comme une femme, mais comme une surfeuse, et que les mêmes règles devraient s'appliquer à tous. Cette vision met en évidence le désir d'être reconnue pour ses compétences et sa passion, plutôt que d'être définie par son genre.

Cependant, il existe aussi des hommes qui adoptent une attitude plus encourageante. Janine, une blogueuse de voyage qui surfe dès qu'elle le peut, raconte que certains hommes veulent vraiment encourager les femmes. Les très bons surfeurs apprécient quand les autres surfeurs s'amusent aussi. Ils disent "vas-y !" et les poussent à se dépasser. Certains affirment même qu'ils aiment voir les filles "ripper" et qu'ils les encouragent, appréciant le spectacle. Cette dualité dans les attitudes masculines révèle un paysage complexe où le sexisme côtoie l'ouverture d'esprit, et où la reconnaissance des compétences prime parfois sur les préjugés. Chulie a d'ailleurs noté que dans des endroits très sérieux, avec de grandes vagues comme à PG en Australie, on ne lui dit pas "vous êtes une surfeuse, c'est ce que vous êtes". On lui dit plutôt "Vous surfez ? C'est cool ça." Pour elle, il ne s'agit pas d'être prise au sérieux, elle ne s'en soucie pas vraiment. Il s'agit plutôt d'une reconnaissance implicite de la compétence et de la passion qui transcende le genre.

Le Poids des Apparences : Objectification et Marketing

Au-delà de la lutte pour la reconnaissance dans l'eau, les femmes qui surfent sont confrontées à un double standard persistant, celui de devoir se soucier de leur apparence physique plutôt que de se concentrer uniquement sur leur performance. Une grande quantité d'articles sur internet stipulent que la fille doit être en forme, avoir l'air cool, avoir l'air sexy. Ainsi, pour la fille, il s'agit davantage d'un style, tandis que pour les garçons, c'est davantage un sport. Même si la surfeuse est très performante, voire professionnelle, l'industrie et le sport exigent qu'elle ait l'air "cool". En revanche, les hommes peuvent être débraillés avec des cheveux longs et ne pas se raser, et personne ne se soucie de leur apparence.

Lire aussi: Thème Surf Chambre Enfant

Ce phénomène est clairement illustré par des exemples concrets. Un article sur internet racontait l'histoire d'une surfeuse professionnelle qui était simplement une fille normale, ne ressemblant pas à une superstar. Pourtant, elle surfait très bien, mais un homme affirmait qu'elle ne serait jamais sponsorisée parce qu'elle était "juste laide". Mayla, de son côté, reçoit beaucoup de vêtements gratuits, de bikinis, de matériel de surf. Mais trouver des personnes qui veulent réellement lui donner des planches ou de l'argent est difficile. Elle avoue ne pas aimer l'image de la surfeuse qui doit toujours être "super belle, super sexy, maquillée". Elle ne veut pas soutenir cette image. Les femmes peuvent être belles sans avoir à "vendre leur corps" ou à être "trop sexy". Elle cite le cas des filles qui portent des bikinis, subissent un "wipeout" et se retrouvent nues, recevant la vague suivante sur la tête parce qu'elles essaient de remettre leur maillot. Pour elle, des situations comme celles-ci sont "simplement stupides".

Cette pression à l'objectification atteint son paroxysme dans certaines campagnes de marketing. La séquence vidéo promotionnelle pour le Roxy Pro à Biarritz en 2013 est un exemple frappant. Elle montrait une femme blonde élancée se prélassant dans son lit en sous-vêtements, exhibant un bronzage éclatant, puis enfilant une chemise transparente qui tombe au sol alors qu'elle glisse sous la douche. Ensuite, vêtue d'un short moulant, elle glisse sa planche de surf dans sa voiture. Elle s'arrête dans un parking pavé, une jambe fine émerge de la portière. Elle se déshabille pour enfiler son bikini, ses seins gigotent alors qu'elle cire sa planche. À aucun moment de cette vidéo, le visage de la sextuple championne du monde de surf, Stephanie Gilmore, n'est visible. Cette vidéo a provoqué un tollé général et a été largement parodiée, démontrant l'indignation face à une approche marketing qui privilégie la sexualité plutôt que la performance sportive.

Le discours ambiant, que ce soit à travers les médias ou les comportements observés, tend à renforcer ces clichés. Il est facile de maintenir le statu quo et de garder le silence face au traitement sexiste dans le surf. Une femme a même confessé l'avoir fait lorsque des hommes lui ont fait des commentaires déplacés, la réduisant à son corps. Pourtant, il est clair que tous les athlètes sont naturellement beaux, dans et hors de l'eau. Il n'est absolument pas nécessaire d'être "sexy" pour être un athlète. Inversement, il n'y a rien de mal à être un athlète et à être sexy, si c'est un choix personnel. La question n'est pas de juger un état meilleur que l'autre, ni d'exclure l'un pour l'autre, mais plutôt de remettre en question la pression externe et l'instrumentalisation du corps féminin dans le sport.

Un Combat Historique : Le Rôle du Documentaire "Girls Can't Surf"

Le documentaire "Girls Can't Surf" offre une plongée historique dans la lutte des surfeuses depuis les années 1970, révélant la discrimination et les défis auxquels elles ont été confrontées. Ce film, qui combine des images d'archives et des interviews de surfeuses professionnelles, met en lumière l'évolution du surf féminin et les obstacles rencontrés tant dans le monde professionnel que sur les vagues. Il ne s'agit pas du premier documentaire sur le traitement sexiste des athlètes féminines, mais l'univers de la culture surf lui confère une atmosphère tout à fait unique. Dès la séquence d'ouverture, le ton est donné avec des graphiques textuels néon et du punk rock féminin. Comme le décrit une interviewée dans le film, il y a toujours eu une certaine mystique autour de la communauté surf, incarnée par des "demi-dieux" aux cheveux blonds et en bikini, sur fond de couchers de soleil dorés sur la plage.

Le film, qui couvre les années 1980 et le début des années 1990, montre comment un groupe international et déterminé de surfeuses a décidé qu'il était temps de mettre fin à la bataille contre le sexisme et l'inégalité salariale. Il souligne la lutte acharnée, tant sur les vagues qu'en dehors, qui a finalement conduit à un accord sur l'égalité salariale avec la World Surf League en 2019. Les femmes interviewées, parmi lesquelles les Australiennes Jodie Cooper, Pam Burridge et Layne Beachley, la Sud-Africaine Wendy Botha et les Américaines Frieda Zamba, Lisa Andersen, Jorga et Jolene Smith, parlent sans détour de leur combat pour l'égalité à une époque chauvine, de leurs difficultés dans le surf et de leur propre passage à l'âge adulte.

Lire aussi: Pokémon Surfeur : Valeur et rareté

Dans les premières années du surf de compétition, le sentiment de ces femmes pouvait être résumé par l'idée de réussir "malgré" les obstacles. Le film met en évidence l'importance accordée à l'apparence des femmes dans les débuts du sport. Damien Hardman, ancien champion du monde de surf, a déclaré à propos des surfeuses des années 1980 : "Je pense qu'elles ont juste besoin de ressembler à des femmes." Il était difficile pour les femmes en compétition d'avoir même la chance de surfer de bonnes vagues. Les conditions de surf qui leur étaient offertes faisaient partie d'une image plus large de respect et d'égalité, ou de leur absence à l'époque. On ne peut s'empêcher de frissonner lorsque le film revient sur l'année 1989, où les organisateurs de l'OP Pro de Huntington Beach en Californie ont décidé de supprimer l'événement féminin pour augmenter la dotation des 30 meilleurs surfeurs masculins, tout en maintenant, bien sûr, le concours de bikini.

Le film illustre comment le sport est un microcosme de la société. Les années 1980 furent une période de contraste saisissant, entre les concours de bikini sur la plage et le "power suit". Les bikinis échancrés qu'elles étaient contraintes de porter en compétition avaient tendance à se défaire pendant l'action, se terminant par "un lavement si douloureux que j'ai cru mourir", selon les mots inoubliables de Jodie Cooper, une ancienne surfeuse professionnelle d'Australie occidentale, reconnue pour sa capacité à dompter les grandes vagues.

Cependant, l'histoire n'est pas uniquement celle de la stagnation. En 1993, Quicksilver a découvert une pénurie de la plus petite taille de boardshorts parce que les femmes achetaient et portaient les vêtements pour hommes. Cela a conduit à la création d'une marque de vêtements de surf dédiée aux femmes, Roxy, qui a généré 600 millions de dollars US en seulement quatre ans. Cette initiative a montré qu'il existait une demande et un marché pour les surfeuses, au-delà des stéréotypes. Les filles qui se sont lancées dans le surf professionnel au début des années 1980 étaient en tout point similaires aux garçons. Elles avaient les mêmes rêves, les mêmes visions, mais elles n'avaient pas la permission de la culture surf dominante.

Le documentaire "Girls Can't Surf" montre un mouvement de flux et de reflux, comme les marées de l'océan. Il y a, par moments, un sentiment de deux pas en avant, un pas en arrière. En 1999, par exemple, à Jeffrey's Bay en Afrique du Sud, des surfeuses ont été envoyées en compétition alors qu'il n'y avait pas de vagues. Elles ont refusé de pagayer, s'asseyant collectivement au bord de l'eau. Pourtant, comme ces femmes le montrent, quelques personnes passionnées et dévouées peuvent être le début d'un mouvement qui change l'histoire. Les vétérans interviewées dans le film continuent pour la plupart à surfer aujourd'hui, entre la quarantaine et la soixantaine avancée, et il est inspirant de voir le chemin parcouru par leur sport grâce à leur action et le rôle que chacune a joué dans l'élimination des barrières. Elles se livrent non seulement sur leurs récits de surf, mais aussi sur des histoires personnelles de conflits familiaux, de "coming out" (ou d'être forcées de le faire puis ostracisées), de décision de poser nues dans un magazine, de souffrance due à l'anorexie ou à des problèmes d'alcool, ou de gérer une grossesse inattendue.

La Disparité Salariale et le Dilemme du Sponsor

La question de l'égalité de traitement se manifeste également de manière frappante dans les rémunérations. Les surfeuses sont payées nettement moins que leurs homologues masculins. Par exemple, Stephanie Gilmore, une sextuple championne du monde qui a remporté 16 épreuves du circuit, a gagné 759 150 $ US. Si l'on compare ses gains à ceux de ses homologues masculins de la Gold Coast, Mick Fanning et Joel Parkinson, la disparité est évidente. Fanning, triple champion du monde avec 21 victoires en épreuves, a totalisé 2 644 120 $ US ; et Parko, qui n'a jamais été couronné champion du monde mais a été finaliste quatre fois et a remporté 12 épreuves du circuit, a gagné 2 049 100 $. Il existe une multitude d'articles dénonçant l'écart salarial entre les sexes dans le sport professionnel, rendant ces chiffres encore plus éloquents.

Lire aussi: T-shirts de surfeur pour hommes : guide

La recherche de sponsoring pour les athlètes féminines est inextricablement liée à leur image et à leur "marketability" (leur potentiel commercial). Alors que l'apparence et l'attractivité continuent de jouer un rôle prépondérant dans l'obtention de parrainages pour les surfeuses, le sport s'éloigne de ses racines anti-conformistes. Une surfeuse professionnelle qui ne ressemble pas à un mannequin se retrouve souvent sans sponsor, ce qui l'exclut et la rend "jetable" dans le système. Silvana Lima, une surfeuse brésilienne, est un exemple frappant de cette réalité. Elle a déclaré : "Je ne suis pas une 'babe'. Je suis une surfeuse." Ses commentaires ont résonné parce qu'elle ne s'est pas excusée d'être elle-même. Elle a simplement affirmé son identité de surfeuse. En s'exprimant ainsi, elle a montré aux surfeuses une voie à suivre : une nouvelle façon de s'imaginer et d'être en tant que surfeuses.

Cependant, il existe des arguments qui tentent de minimiser l'impact de l'apparence physique sur le sponsoring. Un homme a concédé que "l'apparence entre en jeu" lorsqu'il s'agit de sponsoring et de "marketability", mais il a soutenu que ni Tyler Wright ni Carissa Moore ne sont des "filles maigres en string", pourtant toutes deux sont "entièrement soutenues par l'industrie du surf". Il a suggéré que la blessure de Lima et sa chute au classement (Lima est actuellement classée 44ème mondiale) pourraient être davantage responsables de son manque de sponsoring que son apparence physique. Il n'a pas tenu compte du fait que sans sponsoring, il est presque impossible de concourir sur le circuit, ce qui signifie que Lima était effectivement bloquée par le système.

Des photographies accompagnant un article illustraient ce dilemme, montrant Lima en pleine action et Alana Blanchard - actuellement classée 52ème et sponsorisée par Rip Curl, Spy, Rockstar, GoPro et DHD - allongée en lingerie noire et dentelle. Cette juxtaposition met en évidence la préférence de l'industrie pour les images sexualisées, même si la performance sportive n'est pas au même niveau. Un ancien employé d'un magasin de surf a raconté que dans la section matériel, certains clients masculins, qu'il ne connaissait pas forcément du surf, abordaient les employées avec un sourire en coin et commençaient à leur poser des questions, sans réel intérêt pour l'achat. Il y avait toujours une agressivité sous-jacente à ces conversations. Parfois, ils appelaient un employé masculin pour obtenir des éclaircissements sur ce qui leur avait été dit, non seulement sur des aspects techniques, mais aussi sur des informations ne nécessitant aucune connaissance du surf, comme les garanties des produits.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *