Analyse multidimensionnelle du concept de barebacking : enjeux scientifiques, sociaux et identitaires

Le terme « barebacking » a émergé avec une force particulière dans les années 1990, s’imposant aussi bien dans les cercles scientifiques que dans le langage courant des communautés gays. Initialement dérivé du monde équestre - signifiant littéralement « chevauchée à cru » -, ce mot a été investi d’une charge sémantique nouvelle pour désigner les rapports sexuels anaux non protégés par un préservatif entre hommes. Cette pratique, loin d’être un simple accident de parcours ou un oubli, se définit avant tout par une intentionnalité : le choix délibéré de se passer de protection. Pour saisir la complexité de ce phénomène, il est nécessaire d’observer comment la littérature scientifique a tenté de le conceptualiser, tout en analysant les limites méthodologiques et les enjeux de santé publique qui en découlent.

Les fondements terminologiques et la quête de définition

La littérature scientifique, notamment à travers les travaux recensés par Berg, met en lumière une difficulté majeure : l’absence de consensus sur ce que recouvre précisément le terme. Berg a ainsi recensé 42 études, toutes issues du domaine anglo-saxon, qui, au-delà de la diversité des disciplines et des méthodes convoquées, définissent dans l’ensemble le bareback comme des rapports anaux non protégés et consentis entre hommes avec possibilité de transmission du VIH. Cependant, le seul consensus qui se dégage des études à propos du bareback est qu’il s’agit de rapports anaux et qu’ils sont délibérément non protégés.

À partir de ce noyau dur, la confusion s’installe. Pour certains chercheurs, comme Caraballo-Diegez, le bareback doit obligatoirement s’inscrire dans un « contexte à risque de transmission du VIH ». Pour d’autres, à l’instar de Mansergh, il ne peut concerner que des partenaires autres que le partenaire régulier. À l’inverse, Halkitis considère que le bareback désigne tout rapport anal non protégé, indépendamment du risque encouru ou de la nature du partenaire. Cette atomisation des définitions rend toute comparaison statistique périlleuse. Puisque, en l’absence de définition consensuelle du mot, les échantillons ne sont guère représentatifs, il est extrêmement difficile de faire émerger des statistiques significatives concernant la prévalence du bareback.

La dimension identitaire et les facteurs d’engagement

Au-delà de la définition strictement comportementale, les études révèlent une deuxième facette du bareback : sa dimension identitaire. Le barebacking n’est pas seulement un acte ; il est parfois vécu comme une affirmation de soi. Dans certaines enquêtes, l’affirmation en tant que barebacker est rattachée au renforcement d’une identité sexuelle ou à une résistance à des normes comportementales. D’autres chercheurs suggèrent que le bareback propose une identité sociale aux hommes qui préfèrent le sexe non protégé, contribuant à transformer les normes sociales de la prévention et à établir des réseaux sociaux et sexuels spécifiques.

Les facteurs poussant à ces pratiques sont multiples et s’articulent sur trois niveaux. Au niveau sociétal, le contexte d’homophobie intériorisée et le besoin de transgression sont souvent cités, tout comme l’évolution des réseaux Internet qui facilitent la rencontre et la négociation des pratiques. Au niveau communautaire, c’est l’évolution de la mobilisation contre le sida et la perception des campagnes de prévention, parfois jugées ennuyeuses ou répétitives, qui sont pointées. Enfin, au niveau individuel, la séropositivité reste le facteur le plus déterminant, bien que la recherche de plaisir sexuel ou l’affirmation de la masculinité jouent également un rôle crucial.

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Critiques méthodologiques et limites de la recherche actuelle

Les critiques formulées à l’égard de ce corpus scientifique sont vastes. Berg souligne qu’en l’absence de définition fixe et commune du bareback, il est impossible de dresser un panorama statistique fiable ou de comparer les résultats. De plus, la plupart des études reposent sur les témoignages d’hommes blancs, urbains et auto-identifiés comme homosexuels, laissant dans l’ombre les réalités des populations rurales, des minorités ethniques ou des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) qui ne s’identifient pas comme homosexuels.

Une autre critique majeure concerne la confusion entre la définition scientifique et la définition communautaire. Dans la perspective d’élaborer des moyens de prévention, une définition médicale neutre, synthèse des comportements observés, serait nécessaire. Or, le mot « risque » lui-même n’est pas appréhendé de la même manière par les chercheurs et par les répondants, créant un décalage entre les politiques de santé publique et les réalités vécues. Par ailleurs, la question des IST, des MST et de la surcontamination demeure largement sous-exploitée, tout comme les liens profonds entre la prise de risque et une sexualité décrite comme sérielle et anonyme dans la recherche de « toujours plus de plaisir ».

Vers une typologie opératoire : une tentative de synthèse

Pour remédier à ce flou conceptuel, Carballo-Dieguez et al. ont proposé une nouvelle typologie basée sur une enquête qualitative. Leurs travaux distinguent trois catégories :

  1. Les pratiques sans préservatif ne présentant pas de risque d’exposition au VIH (ex: stratégies de séroconcordance, sécurité négociée).
  2. Les pratiques non intentionnelles associées à un risque d’infection (oublis, bris de préservatif), qui ne relèvent pas, selon eux, du bareback.
  3. Les pratiques anales sans préservatif intentionnelles pouvant impliquer une infection VIH. C’est cette dernière catégorie, incluant le positionnement stratégique, que les auteurs proposent de désigner comme relevant du bareback.

Cette approche, bien qu’utile pour cibler les messages de prévention et orienter les stratégies comme la PrEP, n’évite pas totalement l’écueil de la réification. En continuant à définir le bareback comme une catégorie « en soi », les chercheurs risquent de passer à côté des perceptions subjectives des individus. Il semble plus fécond d’envisager la variabilité des pratiques au cours d’une vie, en fonction du contexte et des partenaires, plutôt que de figer une identité autour d’une pratique.

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