La loi suisse sur le voile islamique : un débat complexe sur la liberté et la sécurité

Le 7 mars dernier, la Suisse s'est prononcée par une courte majorité de 51,21% en faveur d'une interdiction de se dissimuler le visage dans l'espace public. Cette décision, qui vise implicitement le voile islamique intégral, a suscité de vives réactions tant au niveau national qu'international.

Contexte et portée de la loi

L'initiative, lancée par le parti populiste de droite UDC, a été soutenue par des féministes et une partie des électeurs de la gauche laïque. Bien que le texte n'évoque ni la burqa ni le niqab, les affiches de campagne et le débat public ont clairement ciblé ces vêtements comme étant la principale préoccupation. Les slogans tels que "Stopper l'islamisme radical" et "Stopper l'extrémisme", accompagnés de photos de femmes portant le niqab, ont alimenté la controverse.

La loi interdit de se couvrir complètement le visage dans l'espace public, mais prévoit des exceptions pour les lieux de culte et les raisons de santé ou professionnelles. Des amendes allant jusqu'à 10 000 francs suisses (un peu plus de 9 000 euros) peuvent être infligées aux contrevenants.

Positions et arguments

Pour l'interdiction

Les partisans de l'interdiction, comme Marco Chiesa, président de l'UDC Suisse, affirment vouloir "stopper l'islam radical" dans le pays. Ils considèrent cette mesure comme un moyen de défendre les valeurs de la civilisation occidentale et de lutter contre l'extrémisme religieux. Pour Mohamed Hamdaoui, député au Grand Conseil bernois et fondateur de la campagne "A visage découvert", ce vote est "révélateur d'une prise de conscience" et une façon de dire "stop à l'islamisme".

Contre l'interdiction

Les opposants à la loi, tels que Myriam Mastour du collectif Les Foulards Violets, dénoncent une "banalisation de l'ambiance xénophobe et raciste" à l'encontre des musulmanes. Ils estiment que le port du voile intégral est un phénomène marginal en Suisse, où l'on compte seulement quelques dizaines de femmes ainsi vêtues, principalement des touristes. Ines El Shikh, porte-parole du collectif de féministes musulmanes "Les foulards violets", considère que cette loi est "raciste et sexiste" et qu'il n'est pas acceptable qu'en 2021, la Constitution suisse prescrive ou interdise une tenue aux femmes.

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Le gouvernement fédéral et le parlement s'opposaient également à cette mesure, arguant qu'elle s'attaque à un problème qui n'existe pas et qu'elle viole la liberté d'expression et de religion.

Réactions internationales

Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a exprimé son "profond regret" face à l'approbation de cette initiative, estimant que le recours à une loi pour dicter aux femmes ce qu'elles doivent porter est problématique du point de vue des droits de l'homme. L'ONU a également souligné que cette mesure intervient à un moment où les femmes musulmanes en Europe font déjà état d'une augmentation de la discrimination, des stéréotypes et de l'hostilité.

Rachid Nekkaz et les amendes

Comme il le fait depuis des années dans plusieurs pays européens, le millionnaire algérien Rachid Nekkaz a annoncé vouloir payer les amendes des citoyennes suisses verbalisées pour port du voile islamique. Il prétend défendre la liberté des femmes qui portent "volontairement" le voile islamique et assure également payer les amendes des femmes qui ne souhaitent pas porter le voile dans les pays où il est obligatoire. Ses méthodes ont toutefois été critiquées et considérées comme flirtant avec l'illégalité.

Législation européenne comparable

La Suisse rejoint ainsi d'autres pays européens ayant déjà adopté des lois similaires :

  • France : Premier pays européen à interdire le voile intégral dans l'espace public en 2010.
  • Autriche : Interdiction de toute dissimulation du visage dans l'espace public depuis 2017.
  • Belgique : Le voile intégral est banni en public depuis 2011.
  • Bulgarie : Loi adoptée en 2016 interdisant le port de vêtements dissimulant partiellement ou complètement le visage dans les lieux publics.
  • Danemark : Une loi bannissant le port du voile intégral dans l'espace public est entrée en vigueur en août 2018.
  • Allemagne : Le port du voile intégral est interdit pour les fonctionnaires et les militaires dans le cadre de leurs fonctions depuis 2017.
  • Pays-Bas : La loi interdit le port du voile intégral dans les établissements d'enseignement, les institutions et les bâtiments publics, dans les hôpitaux et dans les transports en commun depuis août 2019.
  • Norvège : Interdiction du port du voile intégral depuis le 1er août 2018 dans tous les établissements éducatifs, publics et privés du royaume, y compris dans l'enseignement supérieur.
  • Suède : Les établissements scolaires peuvent interdire le voile intégral s'il nuit à la communication entre élève et enseignant, s'il est dangereux ou s'il contrevient aux règles d'hygiène.

Autres aspects du vote suisse

Il est important de noter que les Suisses se sont également prononcés sur d'autres sujets lors de ce vote du 7 mars :

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  • Accord commercial avec l'Indonésie : Approuvé à 51,65%. Cet accord vise à supprimer les entraves douanières pour la quasi-totalité des produits helvétiques exportés vers l'Indonésie.
  • Introduction d'une identité électronique fédérale gérée par le privé : Rejetée à 64,36%.

Le débat sur la laïcité à Genève

En parallèle de ce débat national, la question de la laïcité est également vivement discutée à Genève. La nouvelle loi sur la laïcité de l'Etat (LLE), adoptée en avril dernier par une majorité de droite au Grand Conseil genevois, vise à instaurer une laïcité à la française. Elle prévoit notamment l'interdiction pour tous les représentants de l'Etat de porter des signes ostentatoires religieux. Cette loi a suscité de vives critiques de la part de la gauche, des associations féministes et musulmanes, qui l'accusent d'entraver la liberté individuelle.

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