L'art de la sculpture a toujours été un moyen d'exprimer des émotions, des idées et des croyances. Parmi les nombreuses formes d'art, la statue de marbre voilée occupe une place particulière dans l'histoire de l'art. Cet article vise à explorer l'histoire et la signification de la statue de marbre voilée, en mettant en lumière les artistes, les techniques et les contextes culturels qui ont contribué à sa création et à sa popularité.
L'art du voile dans la sculpture
Le voile, en tant qu'élément artistique, est un vêtement féminin représenté par des hommes. Au-delà de la simple volonté esthétique, le voile pose beaucoup de questions lorsqu'il dévoile plus qu'il ne recouvre et peut participer à un rendu d'une grande sensualité. Dans la sculpture hellénistique, le rendu "mouillé" dévoile les formes sous le tissu. Entre la représentation d'un vêtement quotidien et son simple rendu, la sculpture hellénistique introduit l'esthétique du drapé sous lequel le corps est tout autant dévoilé que voilé.
L'époque baroque utilisera aussi beaucoup le drapé, élément structurant, amplifiant l'effet du mouvement. Le voile peut alors se faire pesant, comme mouillé de larmes. La virtuosité produit toujours son effet, et c’est bien normal. Ce qui est beaucoup commenté, c’est la perfection de la maîtrise technique, et elle est incontestable. Il y a un travail de taille, et c’est vrai qu’il est effectué avec une virtuosité fascinante. Là aussi il y a un effet de contraste : le marbre est un matériau dur, qui résiste au ciseau, à la taille, et il semble ici d’une souplesse et d’une légèreté qui créent un paradoxe. À mon avis, la raison de la fascination c’est la combinaison de tous ces paradoxes, toutes ces ambiguïtés, entre force et fragilité, pureté et sensualité…
Giovanni Strazza et sa Vierge voilée
La "Vierge voilée" de Giovanni Strazza est un chef-d'œuvre du sculpteur italien. Pour produire cette pièce fascinante, il utilise du marbre blanc extrait des carrières de Carrare en Toscane. Ce matériau noble, connu depuis l’antiquité, est d’une grande pureté mais c’est aussi l’un des plus durs de la planète. Seuls les très grands artistes sont capables de le travailler pour en faire un voile fluide habillant un personnage. Artiste néo-classique, influencé par le romantisme, Strazza s’inspire des vestales et des déesses de l’antiquité pour donner un nouveau visage à la Vierge Marie. Avec ses yeux fermés et sa tête inclinée, elle semble prier paisiblement ou exprimer son chagrin.
Cette statue voilée n’est cependant pas qu’une simple représentation religieuse de la Vierge. Pour comprendre la pleine signification du voile il faut se replacer dans le contexte historique de l’époque, celle de l’unification en cours de l’Italie (le Risorgimento). Le voile est alors l’allégorie utilisée par les artistes italiens pour symboliser le pays unifié, un peu comme Britannia symbolisait l'Angleterre ou Lady Liberty symbolisait les États-Unis. Cette statue suscite rapidement un engouement international, sans doute à cause de cette ambivalence entre sérénité et sensualité mais aussi pour son message caché.
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En 1856, quelques années à peine après sa réalisation, elle se retrouve au Canada où l'évêque John Thomas Mullock installe « ce bijou d’art » dans son palais épiscopal à côté de la basilique Saint-Jean-Baptiste, à Saint-Jean, la capitale provinciale de Terre Neuve-et-Labrador. En 1862, Monseigneur Mullock confie la statue à Mary Magdalene O'Shaughnessy la mère supérieure du Couvent de la Présentation situé non loin de la basilique où sa sœur Mary di Pazzi Mullock est religieuse. A l’époque la communauté irlandaise catholique de Saint Jean entretenait des liens étroits avec les mouvements culturels et nationalistes d’Europe. La présence de la Vierge voilée à Terre-Neuve y avait donc tout son sens.
L'interprétation de Claire Barbillon
En tant qu'historienne de l'art, Claire Barbillon, directrice de l'Ecole du Louvre, spécialisée dans la sculpture du XIXe siècle et auteur de Comment regarder la sculpture (2017), porte un regard particulier sur cette "Vierge voilée". Elle souligne l'ambiguïté entre la spiritualité et la sensualité qui émane de l'œuvre. Elle explique que la virtuosité de la technique utilisée par Strazza est indéniable, et que le contraste entre la dureté du marbre et la souplesse du voile crée un paradoxe fascinant.
Autres exemples de statues de marbre voilées
Outre la Vierge voilée de Strazza, il existe d'autres exemples de statues de marbre voilées qui méritent d'être mentionnés.
Le Christ voilé de Giuseppe Sanmartino
Giuseppe Sanmartino sculpta un Christ voilé considéré comme un, sinon le chef-d'œuvre du genre. On peut toujours le voir à la Cappella Sansevero, à Naples. En utilisant un bloc de marbre unique, le sculpteur a réussi à créer une statue grandeur nature (180x80x50 cm) qui représente le corps sans vie du Christ gisant sur un grabat, et recouvert d’un extraordinaire voile transparent en marbre. Sa tête repose sur deux coussins et à ses pieds, certains des instruments de la Passion : la couronne d’épines, les clous et des tenailles. L’artiste réalisa ce chef-d’œuvre en seulement trois mois.
La réputation d’alchimiste et d’audacieux scientifique du Prince Raimondo de Sangro a donné naissance à de nombreuses légendes autour de la statue. La plus tenace concerne le voile qui couvre le corps du Christ. Depuis plus de 250 ans, sa finesse et sa vraisemblance étonnent voyageurs et chercheurs, qui peinent à croire qu’il a été sculpté dans le marbre. La rumeur court qu’il s’agirait d’un vrai voile, jeté sur la statue après qu’elle ait été installée dans la chapelle, et « marmorisé » grâce à un procédé secret inventé par le Prince de Sansevero.
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La Femme voilée d'Antonio Corradini
Antonio Corradini réalisa également une Femme voilée qui donne cette sensation extraordinaire de légèreté fondée sur l’illusion. C’est d’autant plus fort que la sculpture, plus que la peinture, est un art de la vérité. En fait il y a un certain érotisme du voile.
L'évolution de la technique du voile dans la sculpture
L'art de tailler des voiles dans le marbre est une tradition italienne qui remonte au XVIIIe siècle, et plus particulièrement à la tradition napolitaine. Elle consiste à travailler, tailler de manière virtuose le marbre, et à jouer sur l'ambiguïté entre ce qui est révélé de la figure humaine et ce qui est dissimulé au regard. Si on veut vraiment en faire l’archéologie, c’est la tradition du "drapé mouillé" qu’on trouve déjà dans la sculpture grecque hellénistique. C’est un défi que se jettent les sculpteurs depuis toujours, car c’est une façon de travailler sur la figure humaine, la précision de son rendu anatomique, et sur son dévoilement au regard, qui est un jeu perpétuel de dissimulation et de révélation.
Dans l'histoire de la sculpture, il y a une oscillation générale entre la sévérité et la simplicité, qui sont toujours un apanage du classicisme, et la subtilité et la virtuosité, qui sont celui d’un certain goût baroque. Et cette oscillation entre classicisme et baroque se retrouve à beaucoup d’époques. Au moment où on quitte le Ve siècle pour l'hellénisme, il y a déjà une évolution : d’une rigueur et d’une plasticité destinées à traduire la grandeur simple des modèles, on passe à quelque chose de plus virtuose, et donc souvent de plus sensuel. En fait, le baroque, à la toute fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, permet aux sculpteurs de rivaliser en virtuosité. Cette tendance s’exerce notamment par ces draperies outrancièrement arrangées qui dissimulent la forme du corps humain. Le fondement du classicisme c’est le corps nu comme microcosme, qui se réfère au macrocosme du monde. Et finalement, la draperie avec toutes ses séductions et subtilités appartient à la tendance baroque, à ce moment-là.
Le voile dans d'autres contextes artistiques et culturels
Le voile n'est pas seulement présent dans la sculpture, mais aussi dans d'autres formes d'art et dans différentes cultures. L'exposition "Voilé.e.s / Dévoilé.e.s" au monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse aborde le thème du voile dans l'art à travers une centaine d'œuvres allant de l'Antiquité à nos jours. Elle adopte une approche artistique -non ethnographique -proposant non pas l'histoire mais plutôt une histoire de la représentation du voile dans l'art, tant il est impossible ici de prétendre à l'exhaustivité.
Etymologiquement, le mot "voile" vient du latin "velum", littéralement rideau. A la manière d'un rideau de théâtre, l'élément textile cache ou découvre le corps en le mettant en valeur. Il joue un rôle d'écran, de barrière, séparant le visible de l'invisible. Cette simple étoffe cultive l'ambivalence. Signe de deuil, de modestie mais aussi de galanterie ou de séduction dans sa version profane, il est présent, avec des pratiques et des significations différentes, dans la plupart des cultes monothéistes et polythéistes lorsqu'il se fait religieux.
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