Le Hot Brass : Échos d'une Institution Nocturne, Entre Légende et Renaissance

L'annonce de la fin du Hot Brass, une institution emblématique plantée depuis quarante ans sur le plateau de Célony à Aix-en-Provence, a résonné avec une profonde mélancolie sur les réseaux sociaux, générant plus de 500 "condoléances" de la part d'anciens habitués. Des messages poignants tels que "P…! La jeunesse est définitivement finie.", "Ma première boîte de nuit." ou encore "Tellement de beaux souvenirs" ont accompagné la nouvelle, témoignant de l'attachement indéfectible à ce lieu mythique. C'est ici que certains ont écouté leur premier bœuf musical, échangé leur premier - ou énième nouveau - baiser, pris leur première cuite, ou la dernière, enterré leur vie de garçon, noyé dans les eaux de la piscine leurs soucis professionnels, ou encore renoué avec des copains de lycée devenus de bedonnants et débonnaires quinquas. Le Hot Brass, dans sa forme historique, a vécu ses dernières soirées d'été, marquant la fin d'une époque qui a profondément marqué la vie nocturne aixoise et au-delà.

L'Âge d'Or du Jazz : Les Fondations Légendaires (1979-1991)

L'histoire du Hot Brass débute avec une vision audacieuse et une passion inébranlable pour la musique. Jean-Paul Artero, un ingénieur en travaux publics de formation, passionné de musique sans être lui-même musicien, a donné naissance à cette aventure unique en 1979. C'est le 17 mai de cette année-là qu'il créait le Hot Brass club dans d'anciennes porcheries à Célony. Ce lieu, conçu pour accueillir jusqu’à 400 personnes, proposait également deux espaces de restauration, offrant une expérience complète aux mélomanes et aux fêtards. Le succès, presque immédiat, a rapidement propulsé le Hot Brass au rang des scènes de jazz incontournables.

Avec une prise de risque financière significative, Jean-Paul Artero accueillait, six mois seulement après l'ouverture, les Poll Winners, un trio américain alors très en vogue. C'est au cours du bœuf qui a suivi ce concert mémorable qu'un jeune pianiste de seize ans, déchaîné, a littéralement électrisé la salle. Si le piano a perdu trois cordes au passage, l'événement a révélé le talent fulgurant de cet inconnu dont la carrière n'avait pas encore débuté. Ce "tapeur fou", comme l'a surnommé l'accordeur venu remettre l'instrument en état, n'était autre que Michel Petrucciani, qui reviendra par la suite souvent au Hot Brass, marquant à jamais l'histoire du club.

Pendant une décennie entière, la scène du Hot Brass a accueilli les plus grands noms du jazz mondial, tissant une toile musicale internationale unique. Des légendes telles que Ray Brown, Dizzie Gillespie, Clifford Jordan, Stan Getz, Roy Haynes, Ray Barretto, Chet Baker, Art Blakey et ses Jazz Messengers, Dee Dee Bridgewater, Didier Lockwood, Michel Petrucciani et Gilberto Gil ont honoré de leur présence ce club intimiste. Au-delà des têtes d'affiche internationales, la scène a également servi de tremplin pour de jeunes musiciens régionaux, leur permettant de faire leurs débuts avant de devenir des valeurs sûres du jazz français, à l'image des frères Le Van, de Xavier Desandre ou de Michel Camilo. L'objectif de Jean-Paul Artero a toujours été d'animer une scène de musique vivante avec des artistes plutôt émergents, mais surtout de partager cette musique avec un public qui pouvait écouter, échanger et boire avec les musiciens, montrant l'intérêt qu'on portait à leur musique, tout en ayant la possibilité de danser. Il a toujours laissé un espace pour que le public puisse danser dans ses clubs, considérant que la participation du public par la danse est énorme. En juin 1991, après avoir profondément marqué l'histoire culturelle de la région, Jean-Paul Artero vendait le Hot Brass et son nom, avant de s'installer à Paris, au parc de la Villette, de 1993 à 1997. Il prendra ensuite la direction de Toulouse, puis d’Avignon, avant de revenir à Luynes.

Mutation et Diversification : Du Jazz à l'Électro (1991-2019)

Après la vente par Jean-Paul Artero, le Hot Brass entame une nouvelle ère sous la direction d'Alain Garzino, qui l'acquiert en juin 1991. Le site connaît alors une transformation progressive, s'éloignant peu à peu de ses racines purement jazz pour basculer vers des sonorités nouvelles, embrassant le funk, le latino et la variété internationale. Dans les années 2000, l'accès au night-club était fixé à 100 francs, avec un tarif réduit à 70 francs pour les étudiants, une pratique courante à l'époque pour attirer un public jeune et dynamique. Le livre d'or de cette période s'est enrichi de noms prestigieux issus de divers horizons musicaux, tels que The Commitments, Cunnie Williams, Kenny Garrett, Bernard Lavilliers et Marc Cerrone, témoignant de l'éclectisme de la programmation.

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En 2015, une nouvelle page se tourne avec l'arrivée de Gilles De Luca en tant qu'exploitant, un rôle qu'il sera le dernier à assumer. Ayant succédé en 2014 au précédent propriétaire qui partait à la retraite, Gilles De Luca est arrivé avec le livre d'or du Hot Brass, porteur de son histoire riche. Ancien patron de Provence Viandes, une boucherie aixoise, De Luca avait une passion initiale pour servir de la "bonne bidoche" chemin d'Eguilles, une vocation attestée par la présence de fours à barbecues dans le jardin. Les premières années de cette nouvelle gestion ont été semées d'embûches, le Hot Brass n'étant pas dans sa période la plus faste, confronté à un monde de la nuit déjà en pleine mutation.

C'est grâce à la pugnacité et à la vision de Gaël Zaoui, directeur en charge de l'ambiance musicale depuis 2006, que le Hot Brass a connu de nouvelles "années d'or" en 2018 et 2019. Gaël Zaoui a su insuffler une nouvelle dynamique au club en faisant venir la "crème des DJ". Malgré des tentatives de ramener le jazz sur le devant de la scène, "ça n'a pas pris", reconnaissait Gaël Zaoui, soulignant l'évolution des goûts du public. La discothèque, qui avait vu le disco, le funk et le R&B remplacer les cuivres, s'est ensuite tournée vers l'électro.

De belles têtes d'affiche ont alors enflammé les soirées, attirant une nouvelle génération de noctambules. Des noms comme Joachim Garraud, Feder, Ofenbach, Lost Frequencies, Synapson, Bob Sinclar et The Avener ont fait vibrer les pistes de danse. Les amateurs de house et d'électro ont eu la chance d'assister à des soirées mémorables avec Erick Morillo, Booka Shade, Amelie Lens, Citizen Kain, Stefan Bodzin ou encore Claptone. Gilles De Luca se souvient avec enthousiasme du jour où Gaël est allé chercher Craig David à l'aéroport, un artiste qui s'est rarement produit en Europe, et l'a posté sur le site : 1 200 réservations ont été enregistrées dans la soirée.

Dans un registre différent, Gilles De Luca se remémore avec le sourire une conversation avec Desirless lors d'un dîner, où il a appris que son rêve était d'élever des moutons. Il évoque également un autre défi relevé par Gaël Zaoui : "J'ai voulu qu'on fasse les 24 heures du Mans des DJ." Gaël a fait venir des DJ d'Ibiza qui se sont succédé un jour durant, créant ainsi les deux premiers et seuls festivals d'électro d'Aix. Par ailleurs, des soirées festives comme la "Nuit Blanche" ont marqué les esprits. Pour la troisième édition de cet événement, le Hot Brass, "boîte de nuit aixoise", accueillait les participants en les invitant à venir habillés en blanc et argent, soulignant que malgré le nom "Nuit Blanche", les soirées étaient "assez chaudes" mais que le tissu était "bien de rigueur", loin de toute connotation de strip-tease. Le restaurant de la discothèque, "le Nino", participait également à ces soirées spéciales dès 20h.

Le Déclin et la Fermeture d'une Ère : Pression Urbaine et Mutations des Habitudes

Le Hot Brass, institution depuis quatre décennies, a vu ses dernières soirées d'été marquer la fin d'un cycle. La discothèque ne s'est pas rallumée depuis le 14 mars 2020, date du premier confinement, mais déjà avant cette période, la pente était bien amorcée vers la fin d'une époque qui frappe l'ensemble des boîtes de nuit. Le restaurant, quant à lui, n'a pas rouvert ses portes. Les raisons invoquées sont multiples et complexes : "trop compliqué de recruter, trop de charges, d'incertitudes."

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L'été précédent la fermeture définitive de la partie discothèque, le Hot Brass n'a tourné qu'avec ses "soirées Terrazza" du mardi, des événements où, sur fond d'ambiance musicale, on pouvait prendre un verre et grignoter en admirant le coucher du soleil. La piscine, autrefois un atout majeur du lieu et le théâtre de nombreuses "soirées Terrazza", brassait à vide depuis deux saisons. La direction avait fini par "arrêter les frais" face aux contraintes grandissantes. Gilles De Luca, avec lucidité, soulignait un changement fondamental dans les loisirs : "N'importe qui aujourd'hui loue une villa avec piscine sans avoir à subir des contrôles permanents pour la qualité de l'eau."

Les "afters" ont progressivement supplanté la discothèque traditionnelle, qui n'ouvrait plus que le samedi soir pendant l'été, tandis que les clients se dirigeaient de plus en plus vers les "rooftops" marseillais. Paradoxalement, le Hot Brass avait lui-même initié des "afters" dès 2015 sur sa terrasse, permettant aux clients de prendre un verre "à la fraîche". Ces événements attiraient entre 100 et 200 personnes, un public fidèle allant des 25-30 ans aux quinquas, et qui se présentait en "soirée", loin des shorts et des baskets. Pourtant, ces efforts n'ont pas suffi à endiguer le déclin de la formule "boîte de nuit" classique.

La "night", désormais, se déplace de plus en plus dans les villas privées, un phénomène qui pose de nouvelles problématiques. Là, pas d'Ursaf à payer pour les serveurs maison, contrairement aux 24 salariés qui pouvaient travailler à Célony les beaux jours. Le modèle économique traditionnel des discothèques est également ébranlé par l'évolution des habitudes de consommation. "Les tablées qui commandent la bouteille de vodka à coup de 100 boules la bouteille, c'est fini", constatait amèrement Gilles De Luca. "Les gens aujourd'hui rechignent même à payer l'entrée dans une boîte. Ils préfèrent un verre de vin ou une bière." À cela s'ajoute la difficulté, pour les établissements indépendants, de faire venir des têtes d'affiche de renom. Gaël Zaoui précisait : "faire venir des têtes d'affiche, on ne peut plus suivre quand les festivals, les collectivités alignent pour les faire venir." Autrefois, les "belles années" voyaient les réservations bouclées plusieurs semaines à l'avance et le restaurant tourner dès le printemps, avec jusqu'à 250 convives le samedi soir. Ces temps sont révolus pour l'ancien Hot Brass.

Le Voisinage et la Réglementation : Un Contexte de Plus en Plus Hostile

Le Hot Brass a longtemps existé dans un environnement qui s'est progressivement transformé, passant d'un lieu relativement isolé à un établissement "cerné par le béton". Gilles De Luca a ainsi révélé qu'il lui avait été dit que "près de 300 permis de construire ont été délivrés alentour en moins de vingt ans". Si dans les années 70, les villas étaient rares sur le plateau de Célony, celui-ci compte aujourd'hui 7 000 habitants. Cette densification a engendré une situation où "tout un quartier applaudit le départ de l'établissement de nuit", illustrant le conflit croissant entre les lieux de fête et les zones résidentielles.

Malgré le fait que le Hot Brass était là avant l'urbanisation massive, il devait faire face à un cadre réglementaire en constante évolution. "Ce sont les normes européennes qui nous gouvernent", expliquait Gilles De Luca, "et elles changent tous les deux ans." Ces normes, notamment celles relatives aux décibels, sont devenues un fardeau pour la gestion d'un établissement nocturne. L'anecdote d'une Anglaise qui, ayant acheté une villa à côté, s'est pointée en chemise de nuit à la première soirée, réalisant alors qu'il s'agissait d'une boîte de nuit, illustre parfaitement ce décalage.

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Malgré des plaintes en série, le Hot Brass n'a jamais été réellement inquiété sur le plan légal. "On est dans les clous", assurait Gilles De Luca, indiquant que l'établissement respectait les réglementations en vigueur. Cependant, les nuisances perçues par le voisinage ne provenaient pas tant de la sono à l'intérieur de la discothèque ou des soirées en extérieur, mais plutôt des "allées et venues sur le parking des clients" et des "sorties de boîte bruyantes à l'aube". Si Gilles De Luca affirmait qu'il n'y avait "jamais eu de rixes" au sein du Hot Brass, il concédait un événement tragique : un homme assassiné sur le parking, "pile-poil la première nuit d'ouverture", un incident qui n'a "pas aidé, en termes de pub".

Le gérant soulignait l'éthique de l'établissement concernant l'alcool et la drogue : "Quand on voyait un client repartir de travers, on lui prenait les clefs de sa voiture et notre navette le ramenait en ville. C'est comme pour la drogue. On a toujours voulu une éthique." Malgré ces efforts, les frictions avec le voisinage étaient monnaie courante, avec des voisins "furieux" ou la police débarquant "pour tapage alors que la discothèque était fermée". Cette problématique n'est pas isolée : à quelques centaines de mètres de là, un autre établissement, ancien club-house devenu restaurant puis lieu de soirées dansantes "à coups de décibels", se heurte également aux plaintes des voisins, du CIQ (Comité d'Intérêt de Quartier) et de la mairie, témoignant d'une tendance plus large de difficulté de coexistence entre les lieux festifs et les habitants.

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