La réalité économique et professionnelle du métier de skipper : Le cas Groupama et l'industrie nautique

La navigation de compétition et le métier de marin professionnel constituent un univers paradoxal. Si la voile est souvent perçue par le grand public comme un « sport de riches » en raison de l’image prestigieuse de certaines courses comme la Transat Jacques-Vabre ou le Vendée Globe, la réalité des revenus au sein de cet écosystème est marquée par des disparités extrêmes. En France, seules les grandes équipes assurent des revenus réguliers à leurs poulains. Chez les voileux, il y a les riches (rares), les moins riches (la majorité) et les pauvres (nombreux), qui peuvent aller jusqu'à hypothéquer leur maison pour être au départ d'une course. Ce petit milieu bruisse de rumeurs sur les rémunérations supposées d'une poignée de stars, le Néo-Zélandais Russell Coutts, vainqueur de la Coupe de l'America, ou des skippers médiatiques comme Loïc Peyron, mais aucun chiffre officiel n'a jamais étayé ces estimations. Car l'argent, les marins n'aiment pas trop en parler.

Le modèle de partenariat : L’exemple historique Franck Cammas et Groupama

Pour comprendre le sommet de la pyramide salariale, il faut observer les partenariats de long terme, tels que celui ayant lié l'assureur Groupama à Franck Cammas. Le 12 novembre 1997, Groupama signait un premier contrat de sponsoring avec Franck Cammas. Initialement, l’aventure entre l’assureur et le skipper devait durer quatre ans. Cette généreuse tranche de vie partagée si étroitement entre Franck Cammas et Groupama sur toutes les mers du monde aura été jalonnée de mémorables victoires dans les plus grandes courses et de défis toujours plus audacieux à chaque fois relevés. En août 1998, soit dix mois à peine après la signature du partenariat, le binôme s’illustrera en mer sur le trimaran Groupama 1 avec lequel Franck Cammas terminera deuxième dès son premier Grand Prix à la Trinité-sur-Mer, puis troisième de La Route du Rhum.

Au sein de structures de cette envergure, les revenus sont nettement plus sécurisés. Les rémunérations chez Groupama Team France, engagé dans la course à la Coupe de l'America 2017 sous la houlette de Cammas, Michel Desjoyeaux et Olivier de Kersauson, vont jusqu'à 15 000 euros par mois. Cela se situe dans la fourchette haute de la voile. Toutefois, ce niveau de rémunération est l’exception qui confirme la règle d’un secteur où, pour la plupart, les coureurs d'océan ne s'en tirent qu'en exerçant un métier en marge de leur passion ou en faisant appel à la générosité familiale. Comme en témoigne un marin : « J'ai un chantier naval et je vais devoir travailler beaucoup pour trouver les 20 000 à 30 000 euros dont j'ai encore besoin pour courir. En termes de rémunérations, je suis dans le négatif de très, très loin… » Tous se rejoignent sur un point, avec parfois un peu d'amertume : il leur est plus facile de lutter contre les éléments que de trouver de l'argent pour disputer une transat ou un tour du monde.

La structure de la rémunération du marin professionnel

Au-delà de la voile de haut niveau, le métier de marin s'est professionnalisé dans le cadre de la plaisance et du charter. La rémunération correspond à la somme versée au marin en contrepartie d’un travail fourni. Elle est généralement fixée pour une durée du travail déterminée. La rémunération d’un marin se fait la plupart du temps par salaire fixe. Exception faite des contrats de voyage, notamment pour les missions de convoyage, qui se basent sur une rémunération forfaitaire en fonction du nombre de milles nautiques parcourus. Cette rémunération varie en fonction du type de prestation (convoyage, charter, coaching), de son rôle à bord (capitaine, matelot ou hôte.sse), de la durée de la mission, du type de bateau, de l’éloignement des côtes et du pays.

D’autres variables peuvent entrer en compte dans la rémunération demandée par le marin, notamment son expérience. Un marin reconnu dans le secteur avec 20 ans d’expérience sera logiquement plus cher qu’un marin débutant. Il faut également noter que les frais de déplacements et d’avitaillement peuvent être inclus dans la rémunération du marin, ou prévus en amont. C’est donc au marin de s’organiser et de négocier ces modalités avec le client. Pour identifier le salaire des marins, ces derniers sont classés selon vingt catégories de classement de fonction.

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La distinction entre rémunération brute et nette et les standards du marché

La rémunération brute du marin correspond à son salaire avant déduction des charges et contributions ENIM. Pour donner un ordre d'idée, une grille tarifaire moyenne des rémunérations TTC facturées par jour, pour des postes de skipper et d’hôte.sse, montre des variations selon la zone géographique. En France, le tarif journalier moyen pour un skipper oscille entre 350 € pour un bateau de moins de 15 mètres et 400 € pour une unité de plus de 18 mètres. Dans les zones comme les Antilles ou les Bahamas, ces tarifs peuvent grimper jusqu'à 450 € par jour.

Pour les missions de convoyage, la rémunération s’établit souvent au nombre de milles nautiques. En France, on compte environ 4 € du mille nautique pour un équipage en charge d’un convoyage sur un bateau équipé d’un pilote automatique. Si le bateau ne possède pas de pilote automatique, il faudra alors ajouter au minimum un marin, ce qui augmente le coût de la prestation. À noter qu'avec la crise sanitaire et le contexte économique mondial, les frais d’essence et les prix de transport maritime par cargos connaissent une forte augmentation, impactant les budgets des armateurs et, par ricochet, les marges de manœuvre salariales.

Les contraintes opérationnelles et la formation continue

Le métier de marin professionnel exige de nombreuses qualifications. Pour qu’un marin puisse exercer légalement, il doit remplir plusieurs conditions, notamment en termes de formation. Le marin professionnel doit obtenir un certain nombre de brevets pour pouvoir exercer le métier de skipper, matelot, mécanicien ou hôtesse. Le coût pour obtenir un Brevet de Capitaine 200 voile est d’environ 4500 €. La plupart de ces diplômes et formations sont soumis à une revalidation tous les 5 ans, ce qui oblige les marins à effectuer une demande de revalidation en justifiant d’un certain temps effectif en mer et/ou en participant à une formation de recyclage.

Ces coûts sont non négligeables. Par exemple, le recyclage d’un Enseignement Médical de Niveau 1 (EM1) coûte environ 130 €, tandis qu’un Certificat de Formation de Base à la Sécurité (CFBS) s'élève à environ 610 €. Ces frais peuvent toutefois être pris en charge par le compte CPF du marin ou par Pôle Emploi. Le marin embarqué bénéficie, en outre, de règles strictes : il doit avoir au minimum 10h de repos sur une période de 24 heures. L’ensemble des contrats de travail générés via des plateformes spécialisées sont souvent conçus pour 43h de travail hebdomadaire (35h + 8h d’heures supplémentaires) pour correspondre au mieux aux exigences du métier.

La responsabilité et la protection sociale du marin

Le métier de marin est un métier à forte responsabilité, notamment en ce qui concerne la position de skipper ou capitaine, « seul maître à bord ». C’est d’ailleurs la notion de responsabilité qui explique en partie la différence de salaire entre un skipper et un matelot ou une hôtesse. Le skipper est responsable de la sécurité du bateau et des passagers, le risque le plus important étant d’endommager le bateau ou de blesser une personne à bord.

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Tous les marins professionnels se doivent d’être affiliés au régime de protection sociale des gens de mer, l’ENIM, et de payer les cotisations liées à leur activité en application de l’article L 5551-1 du Code des transports. Les marins indépendants doivent déclarer systématiquement leurs activités via la Déclaration Sociale Nominative (DSN) auprès de l’Urssaf Poitou Charentes. Pour les marins salariés, c’est à l’employeur, à l’armateur ou à l’Entreprise de Travail Maritime de déclarer l’activité de son marin.

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