La Route du Rhum, cette transatlantique légendaire dont la réputation s'est forgée sur plus de quarante ans, représente pour de nombreux marins une quête ultime. Partant de Saint-Malo pour rejoindre la Guadeloupe, elle est bien plus qu'une simple course : c'est une épreuve de résilience face aux éléments, un défi technologique constant et une vitrine d'histoires humaines singulières. Chaque édition, et en particulier la onzième, confirme la nature imprévisible et souvent impitoyable de l'océan, poussant skippers et machines à leurs limites.
L'Atlantique Nord, un Décor Somptueux et Impitoyable
Dès les premières heures de cette édition, les conditions météorologiques ont donné le ton d'une course qui s'annonçait particulièrement redoutable pour toutes les classes de bateaux. Le 6 novembre, 138 participants s'élançaient depuis Saint-Malo, avec l'océan pour seul horizon et des incertitudes climatiques majeures. La descente de l’Atlantique, même si elle fait partie du « quotidien » des coureurs au large français, peut se révéler d'une difficulté extrême. Le golfe de Gascogne a été le théâtre des premières confrontations, avec une grosse tempête prévue, transformant la mer en un véritable champ de mines pour les navigateurs.
La navigation dans cette zone est rendue délicate par l’imprécision des fichiers météo, souvent pris de vitesse par les changements soudains de conditions. Deux routes sont généralement à l’étude pour traverser l'Atlantique. L'une, par le sud, fait glisser la flotte au plus près des côtes ibériques et de l’Afrique du Nord jusqu’aux Canaries, voire jusqu’aux îles du Cap-Vert, pour y toucher les alizés. Plus longue en milles, cette route se révèle souvent optimale, les bateaux avançant alors au portant, leur allure la plus rapide. L’autre route, dite nord, pousse la flotte vers l'ouest afin de passer de l'autre côté des systèmes dépressionnaires. Le choix Nord-Sud est dicté par le déplacement des dépressions automnales. Ce flux qui vient du Nord-Est traverse l’Atlantique nord et propulse les voiliers d’un bout à l’autre, en principe. Néanmoins, ces stratégies, aussi calculées soient-elles, peuvent être bouleversées par la puissance des éléments, obligeant les skippers et leurs équipes de routage à des décisions cruciales : garder le cap ou se mettre à l'abri.
Les Premières 24 Heures : Une Vague de Démâts et d'Avaries
Les premières 24 heures de cette 11e édition de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe ont fortement impacté le moral, et le matériel. La première nuit a déjà été marquée par de graves pépins. Le front qui a cueilli la flotte dans le golfe de Gascogne dans la nuit de lundi à mardi a provoqué des conditions extrêmes. Yoann Richomme (Veedol-AIC), leader de la flotte des Class40, a raconté le passage de ce front avec 35 nœuds établis et des rafales à 45 nœuds, décrivant une mer croisée dans tous les sens, un "vrai champ de mines". C'était douloureux, avec toujours l'impression de casser le bateau, l'incitant à "faire le gros dos" sans chercher à accélérer autant que possible.
Les avaries ont été nombreuses et parfois spectaculaires. Isabelle Joschke, vers 3h50 ce mardi, a démâté, mettant fin à son espoir de course. Sam Goodchild (Narcos:Mexico) a été lui aussi moins chanceux, démâtant durant la nuit alors qu'il était en 8e position de sa catégorie. Romain Attanasio (Pure - Famille Mary) a connu des déboires pendant la nuit, son J3 (voile d'avant la plus petite) ayant explosé, entraînant une rupture du hook de la grand-voile. Le skipper, bien que sain et sauf, a dû se diriger vers la Bretagne pour pouvoir réparer.
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Dans la catégorie des Ultims, les plus gros bateaux, même les favoris n'ont pas été épargnés. Sébastien Josse, à bord de son maxi-trimaran sérieusement endommagé, a été dérouté vers La Corogne. Son manager a indiqué qu'il n'y avait "pas eu de choc" mais que "le bateau a freiné brutalement", laissant penser que Sébastien n'avait pas accroché quelque chose. Thomas Coville (Sodebo Ultim), pourtant en 2e position derrière Gabart lundi matin, a vu le carénage du bras avant bâbord se casser. Armel Le Cléac'h, à bord de son Maxi Banque Populaire, a chaviré vers midi, à 340 milles dans le nord-est des Açores, suite à une rupture de son flotteur bâbord. Le CROSS Gris Nez s'est alors chargé de l'organisation des secours.
Dans la catégorie Imoca, les bateaux du légendaire Vendée Globe, des avaries significatives ont également été enregistrées. Le voilier flambant neuf capable de voler de Jérémie Beyou (Charal) a rencontré un sérieux problème avec sa barre de navigation, le forçant à se diriger vers Brest. Louis Burton (Bureau Vallée 2) a été contraint à l'abandon, la mort dans l'âme, suite à un trou dans le puits tribord, créant une voie d'eau importante.
Les Ports de Bretagne, Refuges Inattendus
Face à la violence de l'océan, nombreux sont les skippers qui ont dû prendre la difficile décision de se mettre à l'abri. Le règlement de la course permettait aux concurrents une escale sans pénalité si elle se faisait dans un périmètre de 150 milles nautiques (environ 277 km), soit jusqu'à La Rochelle. Les ports de Bretagne sont ainsi devenus des havres de paix temporaires pour une partie de la flotte.
Marc Dubos (Esprit Scout) s’est réfugié à Roscoff, tout comme Bob Escoffier (Kriter V-Socomore-Quéguiner). À Brest, Jean Galfione (Serenis Consulting), l'ancien perchiste, est arrivé en après-midi au port du Château, visiblement fatigué et déçu. Il a néanmoins assuré ne pas abandonner la mythique course malgré son arrêt, affirmant que "ça fait déjà une semaine qu'on stresse beaucoup, certains plus que d'autres, dont moi". D'autres y ont trouvé refuge, comme Dominique Rivard (Marie Galante-April), qui a dû faire face à une blessure au genou, ou François Lassort (Bijouteries Lassort-Tonton Louis) et Erwan Thiboumery (Gold.fr pour Bioniria). Éric Bellion (Commeunseulhomme) et Laurent Jubert (L’espace du souffle) se sont réfugiés à l’Aber Wrac’h.
Camaret a également accueilli une part importante de la flotte en difficulté. Maxime Cauwe (Azeo-On est large), Cédric de Kervenoael (Grizzly Barber Shop), Franck Sainte-Marie (Branec IV), et Christophe Souchaud (Rhum Solidaire Cap Handi), ainsi que Nicolas Magnan (SOS pare-brise), y ont tous cherché protection. Plus au sud, Christian Guyader (Guyader Gastronomie) a rallié Bénodet.
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Loctudy a également joué son rôle d'abri pour un des concurrents, Gildas Breton (Bo Carré) s’y étant réfugié. D'autres skippers ont fait route vers divers ports bretons : Nicolas Jossier (Manorga) et Charlie Capelle (Acapella-Soreal-Proludic) vers Concarneau, Hiroshi Kitada (Kiho), Andrea Fantini (Enel Green Power), Pierrick Tollemer (Resadia) et Romain Rossi (Fondation Digestscience) vers Lorient. Enfin, Gilles Buekenhout (Jess) a mis le cap vers le Nord de l'Espagne, tandis que Gérald Bibot (Zed7) se dirigeait vers La Trinité-sur-Mer. Ces multiples escales illustrent la sévérité des conditions et la prudence nécessaire face à la fureur de l'océan.
Certains leaders ont également fait des choix stratégiques de repli. Lalou Roucayrol (Arkema), longtemps en tête chez les Multi50, a décidé de se mettre à l'abri au port de Porto, dans l'attente du meilleur moment pour repartir. Cette décision a laissé l'opportunité à Armel Tripon (Réauté Chocolat) de prendre le large, bien que Thierry Bouchard (Ciela Village) ait finalement pris la tête de la flotte des Multi50.
Histoires Humaines au Cœur de la Course : Entre Audace et Préciosité
Au-delà des performances et des avaries, la Route du Rhum est un creuset d'histoires personnelles, d'engagements profonds et de défis hors normes.
Le Médaillon du Corsaire : Une Aventure à 620 000 Euros
Une histoire des plus extraordinaires de cette édition concerne un objet d'une valeur inestimable qui a frôlé la catastrophe. Un médaillon serti de 20 diamants, estimé à 620 000 euros, a bien failli finir au fond de l’océan. Son propriétaire, Jacky Lorant, un entrepreneur de 70 ans passionné par l’histoire des Corsaires, avait confié ce bijou au skipper Thibaut Vauchel-Camus à Saint-Malo au départ de la Route du Rhum, mercredi 9 novembre. L'objectif était d'en faire la promotion et de le montrer au public, l'objet étant resté 320 ans dans la même famille sans bouger. Il s'agissait du fameux médaillon offert par Louis XIV au corsaire Alain Porée, qui vécut à Saint-Méloir-des-Ondes. Avec cet exemplaire, il ne resterait plus que trois parmi les 400 distribués par le Roi Soleil dans le monde. La traversée de l'Atlantique était également l'occasion de lutter contre la sclérose en plaques, cause pour laquelle Thibaut Vauchel-Camus courait.
Mais le trimaran Solidaires en Peloton-Arsep a chaviré au large des Açores le samedi 12 novembre, trois jours après le départ de la course. Jacky Lorant, qui venait de traverser l'Atlantique en avion direction la Guadeloupe pour l'arrivée de la course, a appris la triste nouvelle en sortant de l'aéroport. Un descendant du corsaire lui a envoyé un SMS pour le prévenir, ce qui fut un "gros choc". Son inquiétude était immense, d'abord pour le skipper : "Au début, on ne savait rien. Le bateau s’était retourné en pleine mer. Je me suis demandé si Thibaut était vivant. Était-il en sécurité ? Avait-t-il coulé ? Il n’en savait rien." Puis, la peur de perdre ce bijou historique et de décevoir les descendants du corsaire, ainsi que la perte financière d'un objet non assuré : "Le perdre au bout de deux ans était inimaginable pour moi. S’il avait fini au fond de la mer, je me serais fait allumer par les descendants." Jacky Lorant a avoué que le médaillon n’était pas assuré, "aucune agence n’a accepté de le prendre en charge pour la traversée de l’Atlantique," il avait pris un "gros risque financier."
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L'attente a été longue et angoissante, trois jours avant de savoir que le bijou était sauvé. Le skipper Thibaut Vauchel-Camus avait sauvé le précieux médaillon. Le multicoque n’a pas coulé, le trimaran ayant été remis à l’endroit après sept heures d’effort. Le médaillon a été récupéré en toute discrétion à l’aéroport parisien par un membre de l’équipe du skipper. Aujourd’hui, l’objet précieux est conservé dans le coffre-fort d’une banque dans la région malouine. Jacky Lorant a pour projet de l'exposer dans le futur musée maritime de Saint-Malo, ayant déjà abordé le sujet avec le maire de la ville.
L'Inclusion par le Sport : Le Défi de Fabrice Payen
L'édition de la Route du Rhum a également été marquée par des histoires d'inclusion et de dépassement. Fabrice Payen, capitaine de marine marchande de profession, s'est lancé dans l'aventure sur son multicoque. Son parcours est emblématique : il a été le premier skipper appareillé d'un genou prothétique en carbone lors de la onzième Route du Rhum en 2018. Ayant entrepris un virage professionnel à la suite de son accident de moto en 2012 qui lui a coûté une jambe, il a été amputé en 2016 et deux ans plus tard, il était au départ de la mythique transatlantique, bien qu'il ne l'ait pas terminée cette année-là.
Déterminé à franchir la ligne d'arrivée cette fois-ci, le Malouin a repris la route de la Guadeloupe avec le soutien de l'Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph) et de Pôle Emploi et Cap Emploi. Son objectif est clair : "Montrer que les valeurs du sport sont un formidable vecteur d'insertion professionnelle", comme le souligne Jean Bassères, directeur général de Pôle Emploi. Fabrice Payen s'est dit "ravi de ce nouveau soutien", en parfaite adéquation avec son projet "Cap vers l'inclusion". Pour le sportif, à la tête de l'association "Team vent debout" qui promeut notamment la pratique de la handivoile depuis 2020, c'était aussi l'occasion de "mettre en avant les actions de ces acteurs du public". Sa mission de sensibilisation ne se limitait pas à la mer ; elle se déployait aussi sur terre. Du 25 octobre au 6 novembre, Pôle Emploi et Cheops, le réseau des Cap Emploi, et l'Agefiph étaient présents en point d'accueil au village de la Route du Rhum 2022. Leur but était de "sensibiliser le grand public aux valeurs communes entre sport et emploi, à l'insertion par le sport, aux métiers de l'économie bleue et aux nouvelles méthodes de recrutement."
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