La question du port du voile dans l'espace public constitue un débat récurrent et éminemment sensible en France, cristallisant des enjeux de laïcité, de liberté religieuse et d'identité nationale. Au cœur de cette thématique, le Rassemblement National (RN) a, depuis plus d'une décennie, affiché une position ferme, faisant de l'interdiction, ou du moins de la limitation, du port du voile dans la société française un objectif clairement et depuis des années affiché. Cependant, comme l'explique Marine Le Pen, présidente du RN, le voile est un "problème complexe", et cette proposition a en réalité considérablement évolué depuis dix ans au sein du parti d'extrême-droite. Loin d'être monolithique, la stratégie du parti a connu de nombreux revirements, allant d'une interdiction catégorique à une approche plus nuancée, voire progressive, selon les périodes électorales et les interlocuteurs. L'examen des déclarations des principaux cadres du parti permet de dessiner une trajectoire sinueuse, marquée par des ajustements rhétoriques et des réévaluations tactiques face aux impératifs électoraux et aux réalités juridiques.
Un serpent de mer pour le Rassemblement National : Les prémices et les premières évolutions (2012-2017)
L'interdiction du port du voile dans l'espace public est une mesure portée de longue date au sein du parti, véritable serpent de mer pour le Rassemblement National, et ardemment défendue par Marine Le Pen, qui a toutefois connu plusieurs atermoiements sur le sujet depuis 2012. En effet, en 2012, Marine Le Pen n'allait, dans un premier temps, pas aussi loin que ses positions ultérieures. Son programme prônait alors l'interdiction du "port du voile ou de tout autre signe religieux ostentatoire" dans "les services publics administratifs dépendant de l'État ou des collectivités territoriales". À cette époque, il n'était pas encore question de l'interdire dans la rue, ce qui représentait une approche plus circonscrite de la laïcité appliquée aux agents du service public.
Cependant, cette position allait évoluer quelques mois plus tard. Lors de l'université d'été à la Baule en septembre 2012, une proposition plus ambitieuse allait émerger. C'est là qu'elle déclarait, dans un entretien au Monde, pour la première fois, sa volonté d'interdire le voile, mais aussi la kippa dans "les magasins, les transports, la rue". Quand le quotidien lui renvoyait qu'il s'agissait d'une "mesure liberticide", Marine Le Pen rétorquait que tout "dépend de ce que vous considérez comme la liberté. On vous interdit de vous balader nus dans la rue… C'est liberticide ?" Cette comparaison visait à normaliser l'idée d'une restriction des libertés individuelles pour le bien de l'ordre public ou d'une certaine vision de la société.
En 2017, la mesure figurait déjà dans le programme de Marine Le Pen, confirmant l'ancrage de cette thématique dans les propositions phares du parti. Elle souhaitait alors appliquer à l’ensemble de la société la loi limitée actuellement dans les établissements scolaires de la maternelle à la terminale. Cela signifiait une interdiction générale : pas de voile, ni de kippa ou de turban sur la tête dans tout l'espace public. Les déclarations de Marine Le Pen à cette période étaient sans équivoque, affirmant que "le voile est un acte de soumission de la femme" lors d'un débat en 2017. Cette période marque donc une extension significative de la portée envisagée de l'interdiction, passant d'une application restreinte aux services publics à une universalisation à l'ensemble de l'espace public.
L'Affirmation d'une "Idéologie Islamiste" : Le durcissement avant 2022
La période précédant l'élection présidentielle de 2022 a été marquée par un durcissement du ton et une focalisation accrue sur la dimension "islamiste" du voile. Dès janvier 2021, Marine Le Pen avait durci déjà durci le ton en présentant son contre-projet de loi sur les séparatismes, pour s'opposer au texte souhaité par le gouvernement. L'article 1er de ce projet promettait d'"interdire" la "pratique, la manifestation ainsi que la diffusion publique", au cinéma, dans la presse, à l’école, des "idéologies islamistes". Ce texte, signé par l'eurodéputé et ancien membre des LR, Jean-Paul Garraud, qui pourrait prendre les rênes du ministère de la Justice si Marine Le Pen était élue, bien que ne nommant pas explicitement le voile, s'inscrivait clairement dans cette logique de lutte contre ce que le parti désignait comme une menace idéologique.
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En juillet 2021, lors du congrès du RN à Perpignan, la candidate confiait explicitement : "Nous travaillons à interdire uniquement le voile, à rendre ça possible juridiquement". Cette déclaration soulignait la volonté de cibler spécifiquement le voile, tout en reconnaissant les défis juridiques liés à une telle interdiction.
L'approche se fit plus frontale à l'approche de la présidentielle de 2022. Questionnée sur le sujet à l'occasion d'une journée spéciale "Des candidats et des jeunes" organisée par France Inter, le 22 février, la candidate s'était dite "absolument opposée au port du voile partout : à l'université, dans la rue, dans le sport, absolument partout", et parlait du voile comme d'un "élément de soumission des femmes". Cette position sans concession reflétait alors une détermination à bannir le voile de toutes les sphères publiques.
Le 7 avril 2022, invitée de RTL, la candidate du RN affichait clairement son intention, promettant : "Si on porte le voile, on aura une contravention", et assurant que "les Français demandent" cette mesure qu'elle juge "complètement applicable". Elle poursuivait en affirmant : "Nous ne luttons pas contre des personnes, nous luttons contre des processus, contre une idéologie totalitaire qui s'appelle l'islamisme". Elle précisait la conséquence directe de cette interdiction : "Par conséquent, demain le voile sera interdit. Par conséquent, si on porte le voile, on n'est pas arrêté dans la rue, on aura une contravention." Le message était clair et le mécanisme d'application envisagé était la verbalisation.
Quelques jours plus tôt encore, le 12 avril, sur France Inter, le message et le ton étaient bien différents de la nuance qui allait suivre. Marine Le Pen assurait alors que "le voile est un uniforme islamiste et pas un uniforme musulman" et qu'elle le considérait comme "l'uniforme d'une idéologie et pas d'une religion". Elle comparait ainsi, avec beaucoup moins de pincettes que son porte-parole, cette potentielle interdiction avec l'obligation du port de la ceinture en voiture ou le port du masque dans la rue, sous-entendant que tous les Français devraient la respecter, car "c'est la règle du jeu dans une démocratie". Ce combat général contre l'islamisme apparaissait d'ailleurs au cœur de son projet présidentiel pour 2022, mais sans que le mot "voile" ne soit toujours explicitement utilisé dans le manifeste : "Mettre en place une législation spécifique visant les seules idéologies islamistes, qui sont la vraie menace totalitaire des temps modernes", pouvait-on notamment lire dans son manifeste pour la France. Une proposition de loi "déjà prête" proposait d'interdire "dans l’espace public, les signes ou tenues constituant par eux-mêmes une affirmation sans équivoque et ostentatoire des idéologies" islamistes, mais n'évoquait pas alors de mise en place progressive visant notamment les services publics dans un premier temps.
L'Entre-Deux-Tours 2022 : La nuance d'un "problème complexe" et la distinction des voiles
C'est en l'espace d'une semaine, en plein entre-deux-tours de l'élection présidentielle de 2022, que la candidate du Rassemblement national a fait évoluer son positionnement, affichant une inflexion notable. Après avoir défendu une interdiction très claire du voile dans l'espace public, elle y voyait désormais un "problème complexe" qui nécessitait une mesure progressive et se montrait moins bien ferme qu'il y a encore quelques semaines. Il s'agissait en réalité du dernier ajustement de discours en date de la candidate d'extrême droite, dans une décennie au cours de laquelle elle avait déjà changé plusieurs fois d'avis à ce sujet.
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Ce qui était présenté comme une meilleure pédagogie a donc consisté pour la candidate à expliquer le 16 avril, en campagne à Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir), que le voile était un “problème complexe”, et qu'elle n'était pas "obtuse" sur la question d'encadrer son port. Cette déclaration faisait suite à un déplacement au Pertuis (Vaucluse) la veille, où la candidate du RN s'était confrontée à une femme habillée d'un foulard lui expliquant que son voile était "un signe d'être grand-mère" et qu'elle était pour "un voile moderne et une tenue moderne". Cette rencontre semble avoir illustré la nécessité d'une approche plus nuancée face à la diversité des motivations et des pratiques.
Louis Aliot, maire RN de Perpignan, estimait alors qu'il ne s'agissait pas là d'une inflexion de la part de Marine Le Pen. "Je pense qu'on explique mieux", a-t-il affirmé, invité de France Inter, précisant que cette interdiction serait mise en place de façon "progressive". Il ajoutait, en guise d'explication de texte : "Il y aura une politique volontariste (…) qui commencera par l'interdire dans les services publics et qui, par voie de conséquence, limitera dans la rue sa visibilité." Cette stratégie progressive marquait un recul par rapport à l'interdiction généralisée initialement prônée.
En parallèle, le président du RN, Jordan Bardella, invité d'Europe 1 ce dimanche-là, présentait pour sa part l’interdiction globale comme un "objectif à terme". Il opérait également une inhabituelle distinction entre "le voile pour les Françaises qui sont arrivées issues de l’immigration dans les années 60-70" et "le voile devenu aujourd’hui un instrument de pression des fondamentalistes islamiques". Cette distinction était aussi faite sur BFM TV par le porte-parole de la candidate, Sébastien Chenu, qui prenait soin de préciser que "la cible, ce sont les islamistes", mais pas "la grand-mère de 70 ans qui porte son petit voile depuis des années" rencontrée par Marine Le Pen. Ce discours légèrement nuancé n’avait cependant pas empêché Marine Le Pen de déclarer quelques jours plus tard, à l’occasion du débat face à Emmanuel Macron, "Je suis pour l’interdiction du voile dans l’espace public."
La Position Actuelle et les Déclarations Post-2022 : Extension de la Laïcité et "Effacer le Voile"
Malgré les ajustements de discours observés durant l'entre-deux-tours de 2022, la volonté d'interdire le voile dans l'espace public demeure une mesure phare du programme du Rassemblement National, même si les modalités et le calendrier d'application sont sujets à des variations. Les récentes déclarations des cadres du parti confirment cette persistance.
Jordan Bardella, président du RN, a maintes fois réaffirmé son opposition. Invité sur RMC et au micro des Grandes Gueules, il a déclaré être "philosophiquement" et "intimement" opposé au port du voile, jugeant que ce dernier n’était "pas souhaitable dans la société française". Il prône l'interdiction du voile dans la "sphère publique" et affirme même qu'une interdiction "dans la rue est un objectif à terme", tout en reconnaissant que son "application" serait "compliquée" et que "ça ne se fait pas du jour au lendemain". Il a précisé que l’interdiction du port du voile dans la rue était une "étape lointaine", et avait fait savoir lors de déclarations passées, notamment en décembre 2024, qu'il renverrait un tel projet de loi à 2027. Jordan Bardella maintient cette interdiction dans son programme, bien qu'il ait repoussé sa mise en place. Jean-Philippe Tanguy l'a d'ailleurs rappelé sur le plateau de LCI.
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L'eurodéputé a ainsi annoncé être favorable à un renforcement de la loi de 2004 qui interdit le port de tous signes religieux à l’école, au collège et au lycée. Selon lui, cette loi "devrait être étendue aux bâtiments de la sphère publique, notamment les bâtiments publics, les accompagnatrices scolaires, l’université, parce qu’on est face aujourd’hui à un communautarisme islamiste qui ne veut pas se séparer de la société française, mais la conquérir et y imposer l’ensemble de ses interdits". Cette proposition vise clairement à étendre le principe de neutralité de l'État bien au-delà de son champ d'application actuel.
Sébastien Chenu, vice-président du RN et député du Nord, a également confirmé la volonté de son parti de se saisir de cette question. Il a affirmé vouloir, "à terme", "effacer" le voile "de notre société", car c'est, selon lui, "un signe d'infériorisation de la femme" et "un signe d'enfermement". Dans une République laïque telle que la nôtre, "nous n'avons pas à le supporter", a-t-il lancé, voyant dans le voile "un outil de revendication de l'islamisme". Il a précisé que cette mesure ne s'appliquerait "évidemment pas dans le cadre du privé", car "chacun chez soi fait ce qu'il veut". Il a d'abord plaidé pour une évolution de la loi de 2004 "de façon à ce qu'effectivement, dans tout ce qui est les bâtiments publics, les administrations, les entreprises publiques, les universités, on puisse aller effectivement vers l'interdiction du voile", avant d'ajouter : "Dans l'espace public, peu à peu, nous souhaitons le faire reculer".
Il est important de souligner que le Rassemblement National assume désormais de ne cibler qu'une seule religion. En effet, interrogé sur RTL sur la question de savoir si le RN souhaitait également interdire le port de la kippa et des croix catholiques, Sébastien Chenu a opposé un refus catégorique : "Non, car nous menons une guerre contre l'islamisme." Cette position marque un éloignement de la conception universelle de la laïcité pour se concentrer sur une idéologie religieuse spécifique. Ce combat est justifié par les cadres du RN par la nécessité de lutter contre les "coups de boutoir" des Frères musulmans contre la laïcité, comme l'a indiqué Sébastien Chenu dans son interview sur LCI.
Les débats ont d'ailleurs rebondi récemment autour de l'interdiction du voile dans le sport amateur, objet d'une proposition de loi mais aussi de désaccords au gouvernement. Jean-Philippe Tanguy (Somme) a déploré sur LCI : "Nous faisons face à une lâcheté face à l'islamisme, on l'a vu encore cette semaine avec des débats lunaires, totalement byzantins sur l'interdiction du (…) voile dans le sport". Ces discussions internes au gouvernement mettent en lumière la complexité du sujet et les difficultés à trouver un consensus, même au sein de la sphère politique traditionnelle. La ministre des Sports Marie Barsacq a à plusieurs reprises exprimé ses réserves après le vote en février par le Sénat, avec le soutien du ministre auprès du ministre de l'Intérieur François-Noël Buffet, d'une proposition de loi LR interdisant le voile dans les compétitions sportives, mettant en garde contre "les confusions" et les "amalgames" entre le port du voile et la radicalisation dans le sport. Cette cacophonie gouvernementale démontre l'ampleur du débat.
Les Défis Constitutionnels et Juridiques d'une Telle Interdiction
Si le Rassemblement National venait à accéder au pouvoir, il ne serait peut-être pas aussi simple de mettre en place cette mesure d'interdiction du voile dans l'espace public, qui poserait de nombreux problèmes de constitutionnalité comme le soulignait Public Sénat, dans un article publié en 2022. La Constitution française et la jurisprudence des hautes juridictions françaises et européennes s'accordent en effet pour encadrer strictement toute restriction aux libertés fondamentales.
En ne ciblant que le voile comme signe religieux, le parti de Marine Le Pen se heurterait tout d'abord à un risque de créer une inégalité des citoyens devant la loi. Cette inégalité serait d'abord en fonction de l'appartenance religieuse, puisque d'autres signes religieux ne seraient pas concernés. Ensuite, une inégalité en fonction de l’âge pourrait également être invoquée, si l’on se réfère à l’explication fournie par Sébastien Chenu en 2022 sur les droits des personnes âgées à porter le voile, exemptées de cette interdiction. Enfin, une telle mesure contreviendrait également à la liberté de culte, liberté qui est pourtant garantie dans la Constitution et reconnue comme un principe fondamental de la République. La Constitution inscrit dans la loi le principe d’égalité des citoyens devant la loi, la liberté religieuse ou encore le principe de laïcité, fondement de la Ve République.
De plus, pour interdire le port du voile dans la rue, le RN devrait justifier que celui-ci constitue bien un trouble à l’ordre public. C'est là que la jurisprudence devient un obstacle majeur. Le Conseil Constitutionnel a estimé en 2010 que des limitations au port d’un signe religieux dans l’espace public ne peuvent être motivées que par des impératifs d’ordre public, et de manière proportionnée en se fondant sur l’article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui stipule : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». On ne peut pas accepter le moindre accommodement avec le communautarisme, mais interdire le voile dans l’espace public serait considéré comme une mesure disproportionnée à la liberté de conscience, sauf à trouver un motif suffisant d’ordre public affiché dans la loi.
Il en est de même pour la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui en 2009 a admis de telles restrictions au nom de la « protection des droits d’autrui et de l’ordre public » en se fondant sur l’article 9 de la Convention EDH. Si au sein de l’école, on peut argumenter qu’il y a risque au maintien de l’ordre public dans l’établissement, à l’extérieur, cet argument n’est pas utilisable surtout lorsque l’interdiction se veut permanente et générale.
Dans le même sens, les fameux arrêtés anti-burkini de Nice avaient été annulés par le Conseil d’État en 2016 au motif qu’en l’absence de motif d’ordre public (en l’occurrence la salubrité publique), l’interdiction du burkini portait une atteinte manifestement disproportionnée à la liberté religieuse. La plus haute juridiction administrative avait justement jugé qu’ils portaient “une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle”. En l’état actuel de la jurisprudence de l’ensemble des juridictions, il est difficile de voir comment une telle mesure pourrait passer, même en modifiant la Constitution, et sauf à sortir du Conseil de l’Europe. Pour faire passer sa loi, le RN devrait modifier la Constitution, mais elle ne peut le faire sans l’accord du Sénat (où les Républicains sont majoritaires) et avec l’accord de l’Élysée, ce qui rend l'entreprise particulièrement ardue.
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