L'Angleterre, contrairement à la France, n'est pas un pays laïc et se montre particulièrement libéral sur le port de signes religieux dans l’espace public. La loi Equality Act de 2010 interdit d’ailleurs toute discrimination fondée sur la religion et octroie le droit aux individus de manifester une appartenance religieuse dans les administrations, les écoles ou les entreprises privées. Il est ainsi banal de voir des fonctionnaires du secteur public arborer des couvre-chefs tels que le voile islamique, la kippa ou le turban sikh. Si l’uniforme est de rigueur dans les écoles, les élèves sont toutefois autorisés à porter des signes religieux, y compris le hijab pour les petites filles.
Contexte général
Au fil des années, le port du voile islamique s’est banalisé dans les rues du Royaume-Uni. Bien qu’il soit difficile d’avancer un chiffre officiel, il n’est pas rare de croiser des femmes arborant un hijab, ou même un niqab (voile intégral), dans l’espace public. Leur représentation dans les publicités est courante, comme sur la campagne de Transport for London, l’opérateur de transports en commun régi par la mairie de Sadiq Khan. Il est rare que les enseignes du centre-ville refusent à une employée de venir travailler voilée.
Cependant, ces discussions bousculent pourtant le dogme britannique de large tolérance en matière religieuse. Plusieurs politiciens réclament l'adoption d'une loi pour l'encadrer dans les lieux publics. On ne parle pas du foulard (hijab) recouvrant les cheveux mais du niqab ou de la burqa qui masquent la totalité du visage hormis les yeux. Pas question non plus d'une interdiction totale de principe, comme en France.
Réactions politiques et juridiques
Récemment, une jeune femme de Hackney, un quartier de l'est de Londres, poursuivie pour subornation de témoin, voulait comparaître devant le tribunal entièrement voilée. Après plusieurs jours de réflexion, le juge, Peter Murphy, l'a autorisée à assister à son procès couverte de son niqab, qu'elle devra cependant ôter lorsqu'elle sera à la barre. Visible des jurés, son visage sera alors protégé du public par une cloison. L'incident fait suite à la décision, la semaine dernière, d'un établissement d'enseignement supérieur de Birmingham de revenir sur une interdiction du voile intégral en vigueur depuis huit ans. Les dirigeants ont cédé à une campagne qui a réuni 9000 signatures sur une pétition. Ces deux événements relancent un débat nourri en Grande-Bretagne sur la question du voile islamique.
Un député conservateur, Philip Hollobone, a déposé une proposition de loi en ce sens à la Chambre des communes. Jeremy Browne, secrétaire d'État libéral-démocrate (centriste) au ministère de l'Intérieur, a invoqué la nécessité d'une réflexion nationale sur le voile à l'école. «Je ne suis pas à l'aise avec l'idée de restreindre la liberté d'individus d'observer la religion de leur choix, concède-t-il. Embarrassé par ce sujet explosif, le premier ministre David Cameron a laissé entendre qu'il soutiendrait «personnellement» une telle interdiction dans l'école de ses enfants. «Il ne considère pas que le Parlement doive légiférer sur ce que les gens portent dans la rue», précise un porte-parole de Downing Street, mais «il n'est pas incompatible avec nos institutions d'édicter des codes vestimentaires». «Ce n'est pas au gouvernement de dire aux femmes ce qu'elles doivent porter», renchérit la ministre de l'Intérieur, Theresa May.
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Avant son élection à la mairie de Londres en 2016, Sadiq Khan avait laissé entendre qu’il y avait « une question à se poser » sur les raisons pour lesquelles les femmes portaient des hijabs ou des niqabs. Le port du voile intégral a fait l’objet à plusieurs reprises de critiques, sans que son interdiction ne soit actée.
Dans un pays qui se targue de sa tolérance et où il est fréquent de croiser des écolières voilées ou des femmes portant le niqab, ces déclarations ont sonné comme une remise en cause du modèle de liberté religieuse qui y est pratiqué. La veille, le Premier ministre conservateur David Cameron s'était aussi dit prêt à soutenir une interdiction du voile intégral dans des lieux comme les tribunaux, aux contrôles aux frontières ou dans les écoles. Mais il n'est pas question, selon lui, de légiférer à ce sujet comme chez le voisin français ou encore de décréter une interdiction générale du voile. Pourtant, son intervention et celle de sa ministre ont été interprétées comme une invitation plus large aux hôpitaux, aux mairies et à la police d'imposer des codes vestimentaires plus stricts, qui excluraient le port du voile, selon les médias britanniques. « Je ne veux pas vivre dans un pays où les policières sont voilées, où les présentatrices du journal télévisé sont voilées, où les médecins et les infirmières sont voilées », a-t-il déclaré mardi au quotidien Daily Telegraph, soulignant qu'il n'est pas le seul député conservateur affichant cette position.
Opinions et controverses
Les associations qui représentent les musulmans - 4,8 % de la population britannique - se divisent. Pour certaines, cette polémique ne fait qu'accroître l'exclusion des femmes musulmanes. Pour d'autres, l'islam doit se conformer aux règles de l'État. «Il n'est pas raciste ou islamophobe de demander à quelqu'un de montrer son visage. Je suis contre l'interdiction totale du voile facial en France. Mais toute règle a ses exceptions.
Le débat sur l’interdiction de la burqa, paru dans The Guardian le 2 avril 2011, entre deux figures bien connues de la vie publique britannique, Yasmin Alibhai-Brown et Salma Yaqoob, illustre la perception que les Britanniques ont du traitement de l’islam dans la vie politique française.
Salma Yaqoob, leader du Respect Party, s'oppose à l'interdiction, tandis que pour Yasmina Alibhai-Brown, les Français ont peut-être pris la bonne décision. Yasmin Alibhai-Brown : Je ne suis pas du tout d’accord avec [le voile intégral] et je suis alarmée par la vitesse à laquelle il se répand. Salma Yaqoob : Je différencie mes réactions personnelles et émotionnelles du droit des autres à prendre leurs propres décisions. Personnellement, je n’aime pas le voile intégral. Je peux comprendre pourquoi il met des gens mal à l’aise. Mais je me sens encore plus mal à l’aise devant l’interdiction de ce choix.
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Yasmina Alibhai-Brown n’est pas restée étrangère à la controverse, s’attirant de violentes critiques de la part de la droite comme de la gauche britanniques. On l’a accusée de soutenir des positions contradictoires et/ou hypocrites sur un certain nombre de questions, bien qu’elle ait revendiqué le droit de changer d’avis et d’éprouver de l’empathie pour les deux protagonistes d’un conflit. Sur la burqa, Alibhai-Brown s’est attiré les foudres de musulmans qui l’accusent de trahir sa communauté et de saper les droits de celle-ci dans un climat hostile aux musulmans et à l’islam. Elle a toutefois maintenu une position fermement républicaine, en soutenant qu’au bout du compte, aucune culture ou tradition, qu’elle soit religieuse ou autre, ne doit être à l’abri des critiques pour l’unique raison qu’elle représente la tradition.
Si le Respect Party a connu des fortunes diverses au cours de ces cinq dernières années, Salma Yaqoob n’a cessé de voir s’accroître sa popularité dans sa ville natale de Birmingham, tout en gagnant en crédibilité dans les grands médias et dans les milieux politiques. Elle a écrit régulièrement dans la presse depuis 2004, notamment au Guardian et au New York Times. Elle est devenue une figure familière de la radio et de la télévision britanniques, faisant l’objet de nombreux articles. Elle est souvent consultée sur l’Afghanistan, l’Irak, le conflit israélo-palestinien, l’immigration, le racisme, le multiculturalisme britannique et les questions d’égalité et de justice.
Craintes et communautarisme
En tout état de cause, le port du voile au Royaume-Uni soulève des craintes quant à des dérives communautaristes. « Le voile est l’un des facteurs de la "retraditionalisation" de personnes nées dans les pays occidentaux », analyse Fatiha Boudjahlat auprès du JDD. L’essayiste et enseignante pointe d’ailleurs « la naïveté anglaise » face à l’avancée du communautarisme outre-Manche : « Cela est lié à la société et à l’histoire anglaise multiculturelle. À cela s’ajoute l’activisme du prince Charles et sa fascination pour l’islam et la culture islamique. Il y a aussi une réalité démographique avec des personnes venues de sociétés tribales très fortes, comme les Pakistanais ou les Bangladeshis. »
Au-delà des pratiques culturelles, l’islamisme a infiltré les rangs de certaines institutions britanniques, dont l’Ofsted. Mi-mars, le gouvernement a nommé Sir Hamid Patel président par intérim de cet organisme chargé d’inspecter et d’évaluer les établissements scolaires. Cet homme est l’ancien directeur de la Tauheedul Islam Girls’High School, une école dans laquelle le port du hijab et les récitations du Coran étaient imposés. Une enquête du Times, datant de décembre 2024, révélait aussi que Londres serait devenue la « capitale européenne » de la charia. Les musulmans se tourneraient vers des « tribunaux » informels, dans lesquels seraient rendues des décisions religieuses sur le mariage et la vie de famille et qui se substitueraient au droit britannique. Selon Fatiha Boudjahlat, plusieurs centaines de tribunaux de la sorte existeraient désormais au Royaume-Uni et pousseraient de nombreuses femmes issues de familles musulmanes à se soumettre à la charia : « Quelle femme va prendre le risque, oser s’adresser à un tribunal de la couronne et passer pour une traîtresse aux yeux de sa famille ? »
Comparaison avec la France
L’interdiction, votée par le Parlement français le 14 septembre 2011, du port du voile intégral dans les lieux publics a suscité de nombreuses réactions outre-Manche. Comme en France, cette loi met en évidence le clivage entre les partisans et les opposants d’une intervention du législateur dans un domaine où se croisent choix privé, vie intime et respect de l’ordre public. Les controverses françaises sur la tenue des femmes musulmanes et les interdictions prononcées d’abord contre le hijab (foulard) dans les écoles publiques (2004) et plus récemment contre la burqa (voile intégral) dans les lieux publics (2011) ont trouvé un écho de l’autre côté de la Manche et suscité un débat politique en Grande-Bretagne.
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D’une part, l’État français a été applaudi pour avoir assuré une prétendue ‘juste défense des valeurs françaises et européennes contre une idéologie et une pratique religieuse étrangères’ non seulement par des politiciens et des journalistes populistes, mais aussi par des groupes d’intellectuels (universitaires, journalistes et sociologues) persuadés que l’interdiction allait protéger les femmes que leur famille et leur communauté contraignaient à porter le voile, et faire ainsi respecter les droits des femmes. D’autres adoptaient un point de vue pragmatique selon lequel l’interdiction de la burqa allait empêcher les terroristes d’échapper aux contrôles de sécurité et faciliter le travail des services lorsqu’il est crucial de voir le visage de son interlocuteur. Par ailleurs, les points de vue suivants se sont opposés à l’interdiction sans qu’ils soient nécessairement liés à la gauche ou à la droite, aux musulmans ou aux non-musulmans : le droit fondamental à l’expression religieuse est bafoué ; il est répréhensible de se ranger aux côtés d’un État tout-puissant, muni de tous les moyens de coercition, contre un petit groupe dépourvu de pouvoir ; la burqa n’est pas la cause, mais le symbole de l’inégalité et de la soumission ; en interdisant la burqa, l’État français adopte une attitude comparable à celle d’États absolutistes comme l’Arabie saoudite, où les femmes sont contraintes de dissimuler leur visage.
En France, où le principe de laïcité a été instauré en 1905, les agents de la fonction publique sont tenus de respecter une « stricte neutralité », le voile est interdit dans les écoles, collèges et lycées pour les élèves depuis 2004 et, depuis la loi du 11 octobre 2010, les niqabs et burqas sont proscrits dans l’espace public. Cependant, Fatiha Boudjahlat estime que la laïcité ne fait que « ralentir le processus car on ne va pas assez loin ». L’auteur d’Abaya, Hijab, Burqa, combattre le voilement, paru en avril 2024, appelle ainsi à renforcer les contrôles dans les écoles.« On s’est perdu dans le progressisme en Occident. On a été finalement peu laïque avec la religion et trop laïque avec le culte de l’État, avec l’amour de la France », explique-t-elle. D’après l’essayiste, « les jeunes ont grandi avec cela et ne trouvent pas le port du voile choquant. Ce qui nous choque ne les choque plus. » « Si j’étais née maintenant, je serais sans doute voilée. J’aurais grandi dans une société où je me serais dit qu’il n’y a pas d’alternative. Si je veux être pure, si je veux être saine, c’est parce qu’une société me le permet.
Positions européennes
Dans tous les pays étudiés, il existe des interdictions limitées, de nature fonctionnelle (selon les métiers) ou/et sectorielles (selon les lieux). S'agissant de l'interdiction générale de ce voile, il n'y a pas, en revanche, de position commune. L'analyse sommaire de quelques exemples appelle deux remarques principales. D'une part, la réponse donnée par un État s'inscrit, le plus souvent, dans le cadre politico-juridique national qui définit la place de la religion dans la société considérée. D'autre part, on distingue mutatis mutandis trois positions différentes parmi les pays européens : ceux qui ont ou vont interdire de façon générale le port du voile intégral, ceux qui hésitent à le faire et ceux qui refusent toute prohibition générale.
La France est, à ce jour, le premier et le seul État de l'Union européenne à avoir interdit le port du voile intégral sur l'ensemble de son territoire. La Belgique s'est engagée sur la même voie. Aux Pays-Bas, l'interdiction prochaine du voile intégral dans tout le Royaume constituera une véritable rupture. L'Espagne démocratique protège dans le cadre d'un État aconfessionnel la liberté de religion. La grave crise économique qui frappe désormais le pays modifie ce contexte général. Les interrogations sur le port du voile intégral trouvent, au-delà de l'opposition conservatrice, un écho dans l'opinion publique. Cette question s'inscrit dans les tensions qui parcourent la société espagnole.