Le port du voile en Algérie est un sujet complexe, dont l'histoire et l'évolution sont intimement liées aux contextes sociaux, politiques et religieux du pays. Malgré les fluctuations de la société algérienne, le voile islamique, ou hijab, persiste et s'adapte, témoignant de la complexité des enjeux identitaires et religieux en Algérie.
Contexte initial : un voile non uniforme et aux significations variées
Avant la colonisation française, le voile en Algérie n'était pas un phénomène uniforme. Son usage et sa signification variaient considérablement selon les régions et les classes sociales. Dans les zones rurales, les paysannes ne portaient généralement pas le voile, car il était peu pratique pour le travail agricole. En revanche, dans les villes, le voile était souvent un attribut des femmes de la haute société, symbole de pudeur et marqueur social.
Les descriptions du costume des femmes algériennes au temps de la Régence montrent une diversité de pratiques. Les femmes pouvaient masquer le bas de leur visage avec un mouchoir, porter une pièce de drap pour renforcer l'opacité de leurs vêtements et s'envelopper dans un grand voile de laine, de soie ou de coton. Le haïk, un grand voile blanc, était courant dans l'Algérois et l'Oranais, tandis qu'il était noir dans le Constantinois. En Kabylie, les haïks étaient faits d'un tissu plus lourd et décorés de motifs géométriques. Certaines femmes se voilaient à moitié le visage pour se protéger du mauvais sort, tandis que d'autres se couvraient la tête sans porter le haïk.
Ainsi, avant la colonisation, la signification religieuse du voile était en partie estompée, et il était souvent perçu comme une coutume vestimentaire propre à des communautés régionales.
La période coloniale : le voile comme enjeu politique et symbole de résistance
Avec l'arrivée des Français en 1830, le voile est devenu un enjeu politique. Pour certains, il représentait le refuge d'une identité inviolable et la marque d'une résistance à l'Occident. Pour d'autres, il symbolisait un archaïsme.
Lire aussi: Signification du voile au Maroc
Les autorités coloniales ont parfois organisé des cérémonies de dévoilement publiques, considérées comme traumatisantes par les femmes et leurs familles. En 1958, lors d'une manifestation de fraternisation franco-musulmane sur le Forum d'Alger, des femmes voilées ont arraché leurs haïks, tandis qu'un jeune couple musulman habillé à l'européenne s'est écrié : « Nous sommes l'Algérie de demain ».
Pendant la guerre d'Algérie, le voile a été utilisé comme un outil de résistance par les femmes algériennes. Certaines femmes voilées se servaient de leurs haïks pour convoyer de l'argent, des armes et des documents au profit du FLN.
Cependant, le voile était aussi perçu comme un signe d'arriération et d'asservissement de la femme par certains Algériens modernistes.
Malgré cela, une transformation progressive des mentalités était due non seulement à l'école, mais aussi à l'armée et à la politique d'intégration, tant que celle-ci reçut un commencement d'application. Une ordonnance du 4 février 1959 interdit le mariage des filles impubères, abolit la répudiation et institue le mariage civil et le libre consentement des époux; certaines de ces mesures avaient été appliquées en Kabylie dès 1930, « avec l'assentiment des populations jeunes, féminines, citadines et des intellectuels ».
L'Algérie indépendante : entre modernisme et retour aux sources
Après l'indépendance en 1962, l'Algérie a connu des évolutions contrastées en matière de statut de la femme et de port du voile. Dans un premier temps, certaines mesures juridiques adoptées par la France en faveur des musulmanes ont perduré. Cependant, en 1984, le Code de la famille algérien, voté par le FLN, a repris la plupart des institutions de la charia, rétabli la répudiation et réduit fortement les droits de la femme.
Lire aussi: Tout savoir sur la Piscine du Petit Port à Nantes
L'essor du voile islamique en Algérie remonte au milieu des années 1980. Jusqu'à la fin des années 1980, les femmes en hijab sont loin d'être majoritaires. Une enquête, menée en 1989 par une sociologue, relève que sur 100 femmes, seules 25, soit le quart d'entre elles, se voilent. Interrogées sur les raisons pour lesquelles elles portent le voile, la plupart répondent: «Par habitude, nos ancêtres l'ont porté» ou «pour la décence».
Dans les années 1990, le Front islamique du salut (FIS) a décrété l'obligation du port du voile et a lancé des campagnes d'inquisition contre les femmes non voilées. Le nombre de femmes voilées a augmenté sous l'effet de la terreur instaurée par les groupes islamistes armés. Des milliers de femmes ont été enlevées, violées ou assassinées pour avoir refusé de porter le voile.
Pourtant, une région, la Kabylie, était relativement épargnée par cette islamisation forcenée de la société pendant des décennies.
Le voile aujourd'hui : banalisation, mode et discriminations
Aujourd'hui, le port du voile en Algérie s'est banalisé et est devenu un objet de mode. D'habit conçu pour cacher la beauté de la femme, le hijab se décline aujourd'hui sous toutes les coutures. Après la burqa et le voile intégral (interdits dans les institutions publiques en Algérie depuis 2018), la mode aujourd'hui est au voile dit «light» (simple foulard, souvent aux couleurs vives), qui permet à celles qui le portent de faire valoir leur féminité et de rester coquettes, tout en conservant, aux yeux de la société, un statut de femmes respectueuses du dogme islamique.
Selon un sondage réalisé en 2008, 80% des Algériennes portent le hijab. Cette banalisation du port du voile a fini par en faire un objet de mode.
Lire aussi: Voile islamique et le Coran
Malgré ces tentatives de modernisation, le voile devient un obstacle pour un nombre croissant de jeunes filles en quête de travail. En effet, plusieurs secteurs d'activité en Algérie refusent toujours l'accès aux femmes voilées, notamment dans les organismes publics (télévision, police, armée, douanes, Air Algérie…), mais aussi dans certaines entreprises privées, locales ou étrangères, œuvrant dans le tourisme et l'importation.
Pour le sociologue Addi Lahouari, le port du voile ne doit pas être réduit à sa seule dimension religieuse. Il est aussi une réponse au regard du prédateur sexuel potentiel sur une proie sexuelle potentielle. En portant le voile, la jeune femme dit: je ne suis pas disponible pour une relation avec un homme si elle n'est pas conforme à la charia.
En mars 2023, un collectif d'étudiantes d'une cité universitaire à Alger a organisé une cérémonie pour célébrer le passage de 150 filles au voile. L'image choque. On se croirait revenu au début des années 1990, quand la déferlante islamiste imposait des règles de conduite conformes à la charia dans les espaces publics.