La réalité derrière le mythe : poissons-chats, chimères et dangers aquatiques

La construction artificielle des chimères marines

Pour satisfaire la fascination des touristes pour les créatures mythiques, des poissons bien réels sont transformés en faux monstres marins. Avez-vous déjà pu observer dans la nature des poissons-diables - ou pez diablo ? Souvent vendus séchés sur des marchés locaux, ils semblent tout droit sortis d’un bestiaire fantastique. Et pour cause : ils ont été inventés de toutes pièces par des artisans afin d’attirer les touristes en quête de créatures surnaturelles. Mais derrière cette illusion se cache une réalité bien plus inquiétante, comme le révèle une nouvelle étude publiée dans Conservation Biology. Ces chimères sont en effet fabriquées à partir d’une espèce bien réelle : le poisson-guitare, l’une des familles de poissons les plus en danger au monde.

Le pez diablo ne nage dans aucun océan. Pourtant, on le trouve sur les étals des marchés artisanaux, sur les sites de vente en ligne, ou dans les collections de musées. Son apparence singulière - une silhouette humanoïde au sourire figé ou aux traits démoniaques - n’est que le fruit d’un façonnage minutieux, réalisé à partir de raies-guitares séchées et taillées pour ressembler à des créatures mythiques. Cette pratique n’est pas nouvelle : elle remonte à la Renaissance, où des raies étaient déjà modifiées pour ressembler à des dragons et vendues comme reliques ou objets de superstition. Mais ce qui était autrefois une curiosité rare s’est transformé en micro-industrie, notamment au Mexique, où les guitares de mer sont capturées, séchées, puis sculptées en pez diablo. Selon les auteurs de l’étude, James Marcus Drymon, Bryan Huerta-Beltrán, Nicole Phillips et Peter Kyne, cités dans The Conversation, "les pez diablo sont fabriqués pour de nombreuses raisons, notamment comme curiosités pour les touristes ou comme remèdes supposés contre le cancer, l’arthrite et l’anémie". Certains spécimens sont même utilisés dans des canulars, alimentant la croyance populaire autour de créatures légendaires comme le chupacabra. L’aspect unique de la raie-guitare se prête à ces manipulations. "Leur forme particulière peut être modelée en figures humanoïdes", expliquent les auteurs, et "leurs longues narines, situées juste au-dessus de la bouche, peuvent ressembler à des yeux". Les créatures ainsi obtenues prennent des noms variés : Jenny Hanivers, garadiávolos, rayas chupacabras… Et le profit, lui, est bien réel : "Un poisson-guitare entier et frais vaut environ 2 dollars au Mexique, tandis qu’un spécimen sculpté en pez diablo peut se vendre entre 50 et 500 dollars sur eBay et autres sites de commerce en ligne", alertent les auteurs.

L’extinction silencieuse des raies-guitares

Le revers de cette fascination est dramatique : les raies-guitares, un groupe de poissons plats cartilagineux qui compte plus de 30 espèces différentes, figurent aujourd’hui parmi les vertébrés les plus menacés au monde. Présentes dans les eaux tropicales et tempérées de la planète, elles sont victimes d’une pression de pêche constante. Si elles sont capturées pour leur chair ou leur peau, c’est leur transformation en objets artisanaux qui suscite désormais le plus de convoitise. Or, cette demande croissante se heurte à un vide juridique : "La plupart des pays où vivent les raies-guitares ne disposent pas de réglementations nationales pour protéger ces espèces", déplorent les chercheurs dans The Conversation.

Pire encore, l’identification des espèces devient quasi impossible une fois les poissons modifiés : "Il est particulièrement difficile d’identifier les poissons-guitares séchés et mutilés qui ont été transformés en pez diablo et qui ne ressemblent plus à leur forme naturelle". Cela complique le travail des douanes, des ONG et des instances de protection de la biodiversité. La confusion est aggravée par un problème sémantique : au Mexique, le terme "pez diablo" désigne également un poisson-chat invasif, sans aucun lien avec les raies-guitares. "Les efforts d’éducation et de sensibilisation doivent clairement distinguer ces deux espèces, puisque l’objectif est de protéger les raies-guitares tout en éliminant le poisson-chat envahissant", insiste l’étude. Face à ces enjeux, la science apporte un outil crucial : la génétique. Grâce à une simple analyse d’ADN prélevée sur la peau d’un spécimen séché, il est possible d’identifier précisément l’espèce d’origine. "Ce type d’analyse peut aider à protéger les espèces menacées en s’assurant que les lois contre le trafic d’animaux sauvages sont respectées".

Le poisson-chat noir : un colonisateur indésirable

Il a traversé l’Atlantique sans billet retour. Introduit en France vers 1905, probablement pour agrémenter les étangs de pêche, Ameiurus melas, plus connu sous le nom de poisson-chat noir, a depuis colonisé canaux, étangs et rivières comme s’il avait toujours été chez lui. Reconnaissable à son corps trapu et ses barbillons caractéristiques, il n’a rien d’un prédateur redoutable au premier regard. Ameiurus melas, ou poisson-chat noir, est trapu, de couleur gris foncé à noire, avec une large tête aplatie et huit barbillons sensoriels autour de la bouche. Il mesure généralement entre 20 et 35 centimètres, peut atteindre 45 centimètres, et peser jusqu’à 1,5 kilogramme à l’âge adulte. Il se reproduit au printemps et en été dans des nids creusés dans la vase, le mâle gardant activement les œufs jusqu’à l’éclosion.

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Ce poisson est un vrai "survivor" de l'évolution : il s’adapte absolument partout ! Eaux stagnantes, pauvres en oxygène, chaudes, polluées ? Il s’en accommode. Lorsque la température descend sous 14 °C, il s’enterre dans la vase et attend patiemment le retour des beaux jours. En remuant le fond à la recherche de nourriture, il trouble l’eau, dérange les autres espèces, déloge les invertébrés et gobe au passage les œufs des poissons autochtones. Et ce n’est pas tout. Au-delà des déséquilibres écologiques, Ameiurus melas véhicule des agents pathogènes. Virus, parasites, bactéries : il transporte tout un arsenal sanitaire. Des cas de transmission de maladies graves ont été recensés en Europe, provoquant des hécatombes dans certaines populations de poissons. Depuis 1985, le poisson-chat est interdit en France. Et depuis 2022, il figure sur la liste noire des espèces préoccupantes de l’Union européenne. Importation, élevage, commercialisation, lâcher : tout est proscrit. Mais dans les faits, il est partout. Un plan régional existe, basé sur la collecte de données et la surveillance. Mais sur le terrain, les moyens manquent. Les méthodes de lutte sont aussi rustiques que la bête : pêche à la ligne, pêche électrique, vidange d’étangs. Une étude menée à Grande Brière a montré que l’élimination en masse peut faire chuter la densité… mais des poches de reproduction subsistent toujours. Le rapport 2024 de l’Agence régionale de la biodiversité dresse un constat clair : trop peu d’études ciblées, un suivi inadapté, et surtout un manque de moyens. Pourtant, les priorités sont connues : détection précoce, éradication rapide, gestion continue. Car ce n’est pas le poisson qui traverse les frontières, c’est l’homme qui l’y transporte. En somme, Ameiurus melas ne menace pas nos rivières par la force, mais par la négligence collective.

Diversité et complexité du monde des Siluriformes

Les eaux du monde entier (hors zones polaires), abritent d’innombrables espèces de poissons-chats. Chez nous, ce poisson, de la famille des ictaluridés (ordre des siluriformes), originaire d’Amérique, a été introduit accidentellement dans la Seine au début des années 1870, puis disséminé par l’homme. Il poursuit une colonisation lente, mais régulière des eaux européennes. Plus petit chez nous que dans son milieu d’origine, ce poisson mesure, en moyenne moins de 30 cm de longueur, pour un poids maximal de 300 g. Sa peau sans écailles, de teinte verdâtre, est désagréable au toucher, car rendue visqueuse par le mucus qui la protège et participe à l’oxygénation de l’organisme. Sa bouche, aplatie et disproportionnée, est entourée par 3 paires de barbillons, sortes de longs filaments orientés vers le bas et d’une paire d’antennes au-dessus. De petits yeux peu performants justifient la présence de ces excroissances tactiles. Une autre espèce, de la même famille que le poisson-chat commun est en nette progression dans nos fleuves et rivières : le Silure, pouvant atteindre près de 3 m de longueur pour un poids de 150 Kg.

Le poisson-chat est un omnivore opportuniste. Extrêmement vorace, Il peut se nourrir de tout ce qui passe à sa portée. Si les petits organismes vivant dans le milieu aquatique constituent une grande part de son régime quotidien, il n’hésite pas à s’emparer de petits mammifères, morts ou vifs, tombant dans l’eau, de jeunes oiseaux aquatiques, de poissons (y compris de son espèce), de grenouilles, d’insectes, d’escargots, de vers, etc. C’est aussi un redoutable prédateur qui pille les nids pour en avaler les œufs et ravage les naissains d’alevins. On doit malgré tout reconnaître à ces poissons, souvent mal aimés, quelques qualités environnementales. En qualité de charognard, ils débarrassent les fonds des déchets de toutes sortes, en labourant inlassablement la vase et la boue. Cette particularité est bien connue des aquariophiles qui en utilisent quelques espèces, parmi les plus sociables, pour affiner la propreté des bassins. Les poissons-chats (y compris les silures) représentent près du quart des poissons peuplant les eaux marines et douces du globe terrestre. On les retrouve même dans les lacs de montagnes à très haute altitude. Les chiffres officiels, peu fiables, varient en permanence et les scientifiques découvrent de nouvelles espèces chaque année. Selon les sources, il pourrait y avoir entre 35 et 45 familles de siluriformes, réparties dans plus de 3 600 espèces (certains parlent de 4 500). Ainsi, à eux seuls, les poissons-chats représenteraient 5 % des vertébrés vivants sur la planète Terre (y compris les terrestres) ! Ils peuplent toutes les eaux du monde, à l’exception de celles des régions polaires. La plus grande limite de leurs capacités morphologiques, semble être leur faible résistance au froid. Selon les régions, la taille du poisson-chat varie de quelques centimètres, à plusieurs mètres. À titre d’exemple, certains poissons-chats, comme les Loricariidés bien connus de nos aquariums mesurent 3 à 4 cm de long, alors que le poisson-chat du Mékong, pouvant atteindre près de 3 m de long et de 300 kg, est le plus gros poisson d’eau douce connu. Aucun n’a d’écailles, mais la peau de certaines espèces est parée d’un revêtement de plaques osseuses. La couleur, la forme et l’aspect de la peau peuvent être si différents, que le seul recours pour les classer, à coup sûr, réside dans la forme et la constitution caractéristique de leur dentition. Comme leurs aptitudes physiques, les mœurs des poissons-chats varient à l’infini. Les trois espèces peuplant nos rivières sont généralement solitaires et se complaisent dans les eaux troubles des fonds, mais d’autres, comme les Chats de mer rayés, vivent en énormes bancs serrés dans les eaux littorales marines claires et peu profondes. Certaines espèces asiatiques ont même la faculté de changer de bassins non communicants, "marchant" de courtes distances sur le sol, en s’appuyant sur leurs nageoires pectorales et sur leur queue. Plusieurs études démontrent que certaines espèces de poissons-chats peuvent communiquer entre-elles. Ils utilisent pour cela un dispositif anatomique original mettant le cerveau en relation avec un réseau d’os et d’osselets, la vessie natatoire faisant office de caisse de résonance. Ce dispositif acoustique organique, appelé Appareil de Wéber se distingue de l’oreille interne des mammifères par son origine embryologique. Les poissons-chats constituent déjà un apport en protéines, en vitamine D et en Oméga 6, importants pour la nourriture humaine dans la plupart des régions du monde. En Europe, la production et la consommation de poissons-chats sont de plus en plus populaires, surtout dans les pays de l’Est. Les élevages français se concentrent essentiellement au centre du pays (Sologne, Brenne, limousin…). Depuis la moitié du 20ᵉ siècle, les élevages de Barbue de rivières ou de silures représentent pour les États-Unis un marché colossal. Bon à savoir : La qualité sanitaire des Pangas (Pangasius) a fait l’objet de controverses largement médiatisées. Les espèces de poissons-chats introduites en Europe (Ictaiurus, Silures..) deviennent envahissantes, déséquilibrent les écosystèmes aquatiques et perturbent la pêche de loisir en hypothéquant la survie des réserves halieutiques indigènes. L’État français a officiellement classé le poisson-chat sauvage "espèce nuisible", ce qui en encourage l’éradication.

Mythes et réalités du Candiru

Alors qu’il se soulageait dans une rivière, un jeune Amazonien a eu l’effroyable surprise de voir un candiru s’introduire dans son urètre. Attention, l’histoire qui va suivre pourrait bien gâcher votre prochaine baignade en eau douce… Elle remonte au 28 octobre 1997. Paniqué et envahi par d’atroces douleurs, l’homme essaie d’extraire le poisson. Mais l’animal est trop glissant, les nombreuses tentatives échouent et le candiru parvient à se frayer un passage à travers l’urètre. L’homme se rend à l’hôpital, mais les traitements antalgiques administrés n’arrangent rien. Grâce à une intervention par voie endoscopique, le poisson est attrapé à l’aide d’une pince-alligator, et retiré en une seule pièce. Le médecin a tenu a préciser que : "Le candiru était mort, si le poisson avait encore été vivant, le retirer se serait certainement avérer plus difficile et traumatisant pour le patient". Le poisson a provoqué chez son malheureux hôte, une blessure ouverte de 1 cm de diamètre dans la partie bulbaire de l’urètre. Pourriez-vous croiser ce poisson pendant vos vacances ? Probablement pas. Ses lieux de villégiatures privilégiés sont les bassins du fleuve Amazone et du Rio Negro (affluent de l’Amazone). Membre de la famille des trichomycteridae (famille des poissons-chats), il existe une douzaine d’espèces de candiru. S’il est particulièrement redouté par les populations amazoniennes, c’est que pour se nourrir, ce poisson parasite utilise une méthode assez violente. Comme le précise le site Nature Xtrême, il s’introduit dans les orifices naturels des autres poissons, il mord, sectionne ensuite une artère et se gave, en seulement quelques minutes, du sang de sa victime. Pour se nourrir, ce poisson, véritable nécrophage, peut aussi dépecer un cadavre en quelques minutes. La procédure est simple : tailler des trous dans la chair de sa victime, s’y introduire et la manger de l’intérieur… On peut aussi lire une information plutôt rassurante : "En ce qui concerne vos orifices, rassurez-vous : le biologiste marin Stephen Spotte, qui avait enquêté sur l’étrange cas de l’Amazonien, rappelle que cette anecdote est aussi rare qu’insolite, puisqu’il s’agit du seul cas documenté jusqu’à présent". Alors mythe ou réalité ? Chacun se fera son avis.

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