Une genèse maritime et une carrière réquisitionnée
Le 26 septembre 1928, le paquebot Léopoldville est lancé au départ d’Anvers (Belgique). Construit par la Compagnie Maritime Belge d’Anvers aux chantiers navals S.A. John Cockerille à Hoboken, le Léopoldville, fleuron de la compagnie maritime, peut accueillir 360 passagers et 237 membres d’équipage. Le navire de 153 mètres de long, 19 mètres de large et 11 mètres de tirant d’eau, avait un déplacement de 11 509 tonnes. Ses deux chaudières à vapeur à quadruple expansion d’une puissance de 1125 cv le propulsaient à une vitesse de 16 nœuds. Il fut mis en service en 1929 et fut affecté à la ligne entre la Belgique et le Congo. En 1936, ce « liner » subira quelques transformations. Il fut un bateau apprécié pour son confort et sa stabilité, effectuant de nombreux transports mixtes, passagers et cargaison, entre son port d’attache Anvers et l’Afrique. En mai 1940, la Marine britannique réquisitionne le Léopoldville et le convertit en transport de troupes au départ de Liverpool. Le Léopoldville effectue dans un premier temps des transports de troupes en Méditerranée.
Le contexte tragique de l’hiver 1944
Le 16 septembre 1944, Hitler donne l’ordre au maréchal Von Rudstedt de lancer l’opération Herbstnebel « Brouillard d’automne ». Dans la nuit du 15 au 16 décembre 1944, les Allemands lancèrent une offensive ayant pour but de traverser les Ardennes et prendre le port d’Anvers tout en coupant les Forces Alliées en deux. Le 8ème corps US du Général Middleton fut alors mis en difficulté. Le 24 décembre 1944, le Léopoldville, un navire de troupes alliées, appareille de Southampton avec à son bord 2 235 soldats de la 66e Division d’infanterie de l’armée des États-Unis. En permission et réunis dans un camp près de Dorchester dans le sud de l’Angleterre, 4 500 soldats de la 66e Division d’infanterie de l’armée des États-Unis s’apprêtaient à fêter Noël. Sur le quai 38, la 66e Division patiente depuis plusieurs heures. Le Léopoldville doit emmener 2 235 soldats américains à Cherbourg. De là, ils rejoindront les Ardennes. Le 24 décembre à 2h30, les GI’s sont autorisés à monter à bord du Léopoldville. L’embarquement se termine 5h30 plus tard. Aucune couchette n’est attribuée aux soldats. « Quel sacré bateau ! Je ne pense pas que nous ferons la traversée, nous allons nager ! ». À bord, les soldats discutent, jouent aux cartes ou écrivent à leur famille.
L’attaque du U-486 et le chaos du naufrage
Commandé par le lieutenant Gerhard Meyer depuis sa mise en service en mars 1944, l’U-486 se rend, le 26 novembre 1944 dans la Manche pour une nouvelle mission : intercepter les convois naviguant de l’Angleterre vers la France. À 17h45, le convoi fut repéré par le sous-marin U-486 commandé par le Lieutenant Gerhard Meyer. Vers 18h, alors que le Léopoldville est à quelques encablures du port de Cherbourg, à environ 9 km de la côte, l’U-486, en embuscade près de la passe de l’Ouest, lance 2 torpilles. L’une d’entre elles transperce la cale n°4 où se trouvent 355 soldats répartis dans les compartiments G4 et F4. L’une d’elles fit 300 victimes au passage. Les soldats hagards rejoignent peu à peu la passerelle. Sur le navire, la confusion règne. Le commandant Limbor ne prend pas immédiatement la mesure de la tragédie qui se noue. Il ne donne aucune directive à son équipage et ne semble pas avoir envoyé de signal de détresse.
La désorganisation est totale : comme les soldats américains n’avaient reçu aucune consigne de sécurité lors de l’embarquement, personne ne comprend correctement ce qu’il faut faire. Le Commandant Pringle, responsable du convoi, envoie d’abord un signal de détresse à Portsmouth qui le retransmet 30 minutes plus tard à Cherbourg, faisant encore perdre un temps précieux aux secours. Le HMS Brilliant retourne rapidement près du Léopoldville. Cependant, à cause des canots de sauvetage en mer, le commandant Pringle est contraint de contourner le navire. Lorsque le Léopoldville gîte rapidement et s’enfonce par l’arrière, les soldats commencent à se jeter à l’eau. L’eau est à 8 degrés et la houle est importante. En cette veille de Noël 1944, 763 soldats américains périssent. Il s’agit de la plus importante catastrophe maritime jamais survenue aux abords de Cherbourg. 493 corps n’ont jamais été retrouvés.
Le site de plongée : un mémorial sous-marin
Aujourd’hui, le Léopoldville repose sur son flanc bâbord, par 50 à 60 mètres de fond, aux coordonnées latitude 49° 45’ 151 N et longitude 01° 36’ 662 W. Le parfait état de conservation de l’épave fait du Léopoldville un magnifique site de plongée. Couchée sur bâbord, l’épave se présente entière aux yeux des plongeurs. Le mur de coque tribord est atteint à -38 mètres et le château à -40 mètres. C’est une plongée très technique et mythique, considérée comme l’une des plus belles épaves de la région. L’immensité du navire, 150 mètres posés sur le côté, rend impossible d’en faire le tour en une seule fois. Les hublots, dirigés vers la surface devenue à jamais inaccessible, défilent les uns après les autres. La présence de la faune, comme quelques bars, vieilles ou congres, ramène à la vie ce géant de fer.
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Enjeux de protection et réglementation
En juillet 2001, un grave accident de plongée révélait que le site était assidûment fréquenté par les amateurs de plongée et que des ossements et des objets avaient été récupérés. Ces actes de profanation avaient provoqué une énorme émotion aux États-Unis. La plongée sur le site est désormais réglementée par un décret du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, qui soumet toute plongée à une autorisation préalable, interdit de pénétrer dans le bâtiment et de ramasser des ossements. L’épave est par ailleurs classée comme bien culturel maritime. Le 8 mars 2001, le ministre de la culture a pris un arrêté classant l’épave du Léopoldville « bien culturel maritime » pour assurer sa sauvegarde. La protection des restes humains est également régie par l’article 225-17 du code pénal. Bien que la notion de « cimetière marin » n’existe ni en droit français, ni en droit international, le site demeure un lieu de recueillement essentiel. En mai 2025, une stèle hommage a été installée sur le port de Cherbourg, fruit d’un long travail pour que ce naufrage ne tombe pas dans l’oubli. Aux États-Unis, un mémorial a été érigé à Fort Benning, près de Columbus en Géorgie, à la mémoire des GI’s morts dans la catastrophe.
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