À Concarneau, dans le Finistère, un couple d’explorateurs s’est lancé le défi de créer un programme d’exploration sous-marin, pour plonger là où la science n’est jamais allée. Baptisé Under The Pole, ce programme ambitieux allie recherche scientifique et sensibilisation environnementale, faisant rêver des milliers de curieux à travers le monde. C’est une histoire de passion partagée pour l’exploration sous-marine, née à Concarneau et rayonnant désormais sur tous les océans du globe.
Rendez-vous au cœur du chantier naval de Concarneau, sur la base d’Under The Pole. C’est dans un local fourni par le fonds Explore que les explorateurs posent leurs valises entre deux expéditions. Bureaux, atelier, entrepôt, réfectoire et même salle de sport, tout est là pour imaginer les plus grandes aventures. Et en étant aussi proche de la jetée, il n’y a qu’à traverser la rue pour faire le grand plongeon. Cette ancre physique et logistique est essentielle à la préparation et au déploiement de missions d'une complexité sans cesse croissante, reflétant l'engagement profond d'Emmanuelle Périé et Ghislain Bardout, les fondateurs d'Under The Pole.
L'Esprit Pionnier d'Under The Pole : Des Pôles à la Mésophotique
L'aventure Under The Pole, lancée en 2008, s’est construite sur une série d’expéditions audacieuses. Tout commence avec une rencontre décisive : celle d’Emmanuelle Périé et Ghislain Bardout, lors de l'expédition Total Pôle Airship organisée par Jean-Louis Etienne en 2007. Cette épopée en dirigeable au-dessus du pôle Nord, menée pour étudier la banquise et en mesurer l’épaisseur, sera fondatrice pour les deux explorateurs. Dès leur retour, ils lancent Under The Pole, s'appuyant sur leur formation aux expéditions polaires par l'explorateur français Jean-Louis Étienne. Passionnés de plongée, ils décident de revoir le pôle Nord sous un angle nouveau : en immersion sous la banquise. Ils ont fait de la plongée en milieux extrêmes un outil unique pour repousser les limites de la connaissance océanique.
La première expédition, intitulée « Deepsea Under The Pole by Rolex », se déroule du 26 mars au 10 mai 2010. Pendant ces 45 jours d’aventure, l'objectif, comme le souligne Erwan Marivint, coordinateur général, était de "collecter quelques données scientifiques, mais surtout réaliser un reportage-témoin de la biodiversité sur place avant qu’il ne soit trop tard". L'urgence de la situation marine mondiale justifiait cette démarche. Aujourd’hui dans le monde, 30% des espèces marines sont menacées, et ce chiffre s’élève à 40% pour les espèces en région polaire. De plus, les conditions extrêmes qui règnent dans ces régions raréfient fatalement le nombre d’études effectuées sur place, entretenant ainsi le mystère des profondeurs polaires. Pendant ce temps, la banquise fond, et des espèces inconnues s’éteignent. En d'autres termes : quelque chose disparaît avant même que nous l’ayons découvert. Ce reportage-témoin, tourné puis diffusé par France 3 et National Geographic, a contribué à une mise en lumière des écosystèmes marins qui a fait naître un nouvel espoir dans le monde de la recherche, et a préparé l’avenir d’Under The Pole : un avenir au service de la science. À partir de là, chaque expédition a embarqué des scientifiques, marquant un tournant décisif dans l'orientation du programme.
Ainsi, dès la deuxième expédition, l’équipage s’étoffe, comme le raconte Erwan Marivint : "chaque voyage embarque des chercheurs". La deuxième mission, Under The Pole 2, a mené l'équipe au Groenland entre 2014 et 2015. Les zones géographiques étudiées s’élargissent, et de fil en aiguille, tandis que les scientifiques explorent l’immensité des fonds marins, de nouveaux sujets de recherche s’imposent à eux.
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La Révélation des Forêts Animales : Immersion dans la Zone Mésophotique
C’est en étudiant les coraux Polynésiens dans le cadre d’Under The Pole III, déployée en Polynésie française de 2017 à 2021 avec le sous-marin « La Capsule », que Laetitia Hédouin et Lorenzo Barmanti (tous deux océanologues au CNRS) réalisent que l'étude de ces coraux est un sujet essentiel pour notre compréhension des écosystèmes marins. Lorsqu’ils sont amassés, ces récifs de coraux sont appelés "forêts animales". À l’instar des forêts terrestres, elles sont l’habitat de nombreuses espèces. Erwan Marivint est convaincu de l’importance de leur étude : "en termes de biodiversité, les écosystèmes abrités par ces espaces pourraient s’avérer aussi importants que la forêt équatoriale".
Ces forêts animales, composées principalement d'animaux tels que coraux, éponges et gorgones, ne reposent pas sur le principe de photosynthèse pour leur développement. Elles ne sont donc pas limitées par le manque de lumière, et prennent toute leur ampleur dans la zone mésophotique : entre 30 et 200 mètres de profondeur. C'est un endroit extrêmement méconnu où s’étiolent les derniers rayons du soleil. Cette zone mésophotique, encore largement inconnue et sous-explorée, est pourtant essentielle : les écosystèmes qu'elle abrite pourraient jouer un rôle crucial dans le maintien de la biodiversité marine dans un contexte marqué par l'augmentation des activités humaines et le changement climatique. Elle est devenue le nouveau terrain de jeu d’Under The Pole.
Pour explorer ces profondeurs, un navire a été spécialement imaginé pour l’occasion, le "Why Not" - connu aujourd'hui sous le nom de "Why". Ce voilier permettra à l’équipage de plonger jusqu’à 200 mètres, et ainsi couvrir l'entièreté de la zone étudiée. Under The Pole applique son expertise pour soutenir des chercheurs du monde entier, et toutes ses expéditions visent à collecter des données scientifiques ambitieuses pour repousser les frontières de la connaissance scientifique dans la zone mésophotique (30-200m).
Under The Pole IV (2021-2030) et le Programme DeepLife : Une Décennie d'Exploration et de Recherche
La mission actuelle d'Under The Pole, baptisée Under The Pole IV (2021-2030), s’inscrit dans la décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable, un projet officiel reconnu par l'ONU. Un programme inédit est prévu : pendant 10 ans, les équipes d’Under The Pole vont sillonner le globe pour étudier ces massifs sous-marins. Trois régions principales sont à l’étude dans le cadre de ce programme de recherche et d'exploration DeepLife, mené en collaboration avec le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et un consortium international de scientifiques : une zone polaire, dans l’archipel du Svalbard ; une zone tempérée, proche des îles Canaries ; et une zone tropicale, dans les Caraïbes. Le programme DeepLife vise spécifiquement à mieux comprendre et protéger les forêts animales marines, qui sont des écosystèmes remarquablement riches composés de coraux, de gorgones et d'éponges dans la zone mésophotique (30 à 200 mètres de profondeur).
Depuis 2010, trois expéditions ont été réalisées, et la quatrième est en cours et s’achèvera en 2030. Le voilier Why, reconnu internationalement pour son expertise en plongée polaire et en eaux profondes, a déjà parcouru les mers, se rendant par exemple de la Guadeloupe au Honduras. Les expéditions déjà menées dans le cadre de DeepLife incluent une mission polaire à Svalbard (Norvège) en 2022, qui a permis d’étudier « la première forêt animale en Arctique », une mission tempérée dans l’Atlantique aux Canaries (2022) et une mission tropicale en Guadeloupe aux Caraïbes (2022).
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L'Exploration Pionnière de l'Antarctique : Au Cœur des Profondeurs Australes
En décembre 2025, un nouveau chapitre de Under The Pole IV s'est ouvert avec une exploration majeure : celle de l'Antarctique. "On n’est jamais allés en Antarctique. Chaque plongée sera une première," s'enthousiasmait Emmanuelle Périé-Bardout à quelques heures de décoller de Paris avec ses enfants, pour Ushuaïa où l’attendait déjà son conjoint. Sa famille et son équipe sont parties pour trois mois explorer les fonds de la péninsule Antarctique et ses écosystèmes, dans le cadre du programme scientifique DeepLife mené en partenariat avec le CNRS. Quatorze personnes, incluant 2 à 4 scientifiques selon les rotations, et un photographe professionnel, Franck Gazzola, sont à bord du voilier Why, cap sur la péninsule Antarctique occidentale.
Cette expédition est coproduite avec deux directeurs du CNRS et mobilise un consortium d’une quarantaine de scientifiques internationaux. Elle poursuit l'étude de la zone mésophotique (entre 30 et 200 m de profondeur), et plus précisément les « forêts animales marines » grâce à des instruments spécialement conçus. Les plongeurs n’iront pas au-delà de 100 m de profondeur, utilisant des recycleurs (scaphandres en circuit fermé) et un mélange gazeux appelé trimix (hélium, oxygène, air) pour éviter l’ivresse des profondeurs, détaille la codirectrice de Under The Pole. En Antarctique, ces plongées à de telles profondeurs constituent une première.
Depuis leur départ le 14 décembre 2025, l’équipe scientifique d’Under The Pole enchaîne les plongées engagées dans une eau à zéro degré, jusqu’à 100 mètres de profondeur. Vingt-neuf immersions ont déjà eu lieu, et deux forêts animales marines ont été identifiées dans ces zones crépusculaires où la lumière décline mais où la vie foisonne. Là où l’on pensait le vivant plus rare, ils découvrent au contraire des architectures animales d’une complexité stupéfiante. Cette zone est extrêmement sensible au changement climatique, et pourtant très peu documentée en profondeur. On connaît relativement bien la surface et les zones littorales, mais la zone mésophotique reste largement inexplorée ici. L'objectif est clair : "Nous voulions comprendre ce qui se passe entre 30 et 200 mètres, là où la lumière décline mais où la vie est bien présente."
Cette zone résiste plutôt bien aux changements climatiques pour l’instant, mais "elle est peu connue donc mal protégée. C’est une opportunité d’agir préventivement", insiste Emmanuelle Périé-Bardout. L’objectif consistera également à mener un travail de plaidoyer pour que ces zones soient incluses dans les politiques de conservation. Dans cette région du globe, une menace guette en effet le krill, ce petit crustacé à la base de la chaîne alimentaire mais massivement chaluté pour l’alimentation animale et les compléments alimentaires (oméga-3). "Il y a une forte demande, notamment de la part de pays qui freinent la création de l’aire marine protégée 'Domain One', pourtant demandée par le Chili et l’Argentine." Under The Pole s'engage : "On va s’associer avec d’autres ONG, activistes et scientifiques pour essayer de se faire nous aussi le relais de cette menace." Durant ces semaines d’isolement, un partenariat a été noué avec le navigateur Boris Herrmann, qui a mis à disposition son bateau d’expédition, le « Malizia Explorer », pour assurer la logistique de la mission. Ce navire effectue des rotations en janvier et février pour acheminer du matériel et "accueillir d’autres scientifiques et activistes pour mettre en lumière les enjeux locaux", complète l’exploratrice.
À bord du Why, l'aventure est aussi familiale. Les deux enfants du couple, Robin (13 ans) et Tom (9 ans), poursuivent leur scolarité à distance. "Une institutrice dédiée les accompagne, en lien avec leurs écoles en France, Robin étant inscrit au CNED (cours à distance) pour assurer son contrôle continu en vue du brevet des collèges", explique Emmanuelle Périé-Bardout. Avant le retour de l’expédition au mois d’avril, un partenariat avec le rectorat de Rennes a été mis en place pour permettre aux écoliers de suivre l’expédition. Un kit pédagogique est disponible pour les élèves de CE2, CM1 et CM2 qui veulent suivre l’expédition (enregistrement audio, cahier d’activité…).
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De l'Arctique à la Méditerranée : L'Avenir de l'Exploration Océanique et les Nouveaux Horizons
Après la mission polaire à Svalbard, la mission tempérée aux Canaries et la mission tropicale en Guadeloupe, les plongeurs d’Under The Pole vont pour la première fois découvrir les eaux profondes de la Méditerranée, en Grèce, en France et en Italie. Ghislain Bardout et Emmanuelle Périé-Bardout repartent pour de nouvelles missions d’exploration en eau profonde en Méditerranée. Dans ces eaux profondes, les plongeurs et les scientifiques embarqués à bord du Why ont pour objectif d’explorer les forêts marines animales caractérisées par la densité d’une espèce sur une zone. Il s'agit d'« Un écosystème forêt où on retrouve les mécanismes d’une forêt terrestre avec le principe de canopée, de biodiversité et de protection dans laquelle les espèces se reproduisent, nidifient et se protègent », détaille Emmanuelle Périé-Bardout. Le Why, qui accueille en permanence deux scientifiques à bord lors des expéditions, sera rejoint fin mai en Méditerranée par le We Explore, le catamaran en fibre de lin de Roland Jourdain. « Cela nous permettra d’accueillir plus de scientifiques durant trois semaines pour mettre en place les protocoles », reprend Emmanuelle Périé-Bardout. Ghislain Bardout et Emmanuelle Périé-Bardout rejoindront l’équipage pour le début de la mission en Méditerranée, toujours accompagnés de leurs enfants, Tom, 7 ans, et Robin, 11 ans. « On part sur de longues durées. On emmène nos enfants systématiquement avec nous. Aurélie, à bord, fait l’école aux enfants en lien avec leurs professeurs et instituteurs de Concarneau. C’est aussi la philosophie de notre projet. »
Le Why, la goélette emblématique des expéditions d’Under The Pole, embouquera, samedi 17 février 2024, le chenal de Concarneau (Finistère) pour un tour du monde d’exploration en plongée profonde, dont il ne devrait pas revenir avant plusieurs années. Le départ, amarré sur le ponton en face du restaurant La Coquille, rue du Moros, à Concarneau, sera donné à 14 h. Le public pourra visiter le voilier de 9 h à 12 h ainsi que l’expo photo et la capsule Under The Pole, offrant un aperçu des découvertes et des enjeux qui attendent l'équipage.