Le surf, sport emblématique de communion avec l’océan, fait face à un paradoxe écologique majeur : la pratique, pourtant enracinée dans la nature, repose traditionnellement sur des équipements polluants. Chaque année, ce sont 10 millions de tonnes de plastique qui finissent dans les océans, un fléau pour la biodiversité. Oiseaux, poissons, mammifères marins, tous sont contaminés. Face à ce constat, une véritable révolution est en marche. Des artisans, des ingénieurs et des passionnés repensent la conception de la planche de surf, transformant des déchets plastiques en outils de haute performance tout en explorant des alternatives durables.
La métamorphose du plastique : du déchet à la glisse
Au Brésil, des initiatives inspirantes montrent que le plastique peut avoir un autre avenir. Un surfeur a décidé de recycler des bouteilles en plastique pour créer des planches de surf bon marché. Ces bouteilles servent de flotteurs, et il les fabrique avec des écoliers. "Nous espérons qu'avec la planche écologique, nous pourrons ouvrir la tête des enfants afin qu'ils puissent inventer des solutions pour nos déchets", explique le surfeur à l'origine du projet. Ces planches sont aussi bon marché.
Dans cette même dynamique, une jeune entreprise de Montpellier créée par Romain Paul, Yuyo, s’est lancée en 2018 sur un créneau plutôt étonnant : fabriquer des planches écologiques. En apparence, c’est une planche de surf comme les autres. Mais en réalité, elle est faite à base de bouteilles en plastique recyclées qui sont broyées et amalgamées grâce à l’impression 3D. Le processus est innovant : l’entreprise récupère uniquement des PET (polytéréphtalate d'éthylène), mais également des déchets provenant du milieu médical, en particulier des plateaux qui servent à stériliser les outils de chirurgie, ainsi que des déchets produits par la restauration ou des particuliers.
Une fois cette matière récupérée puis triée, elle est broyée en paillettes. Les imprimantes 3D permettent de concevoir des objets en déposant de la matière par couches successives. C’est avec ce système que Romain crée le noyau de sa planche. La machine met une trentaine d’heures pour créer une structure creuse et alvéolaire. L’intérêt premier est l’utilisation du déchet, sans produire aucun résidu supplémentaire à la différence d’une découpe de mousse polyuréthane. On prend uniquement la quantité de matière nécessaire. Pour assurer l’étanchéité et la solidité du matériel, le noyau est drapé d’une fibre de basalte, une roche naturelle qui remplace avantageusement la traditionnelle fibre de verre.
L'engagement des marques françaises : Notox, Squid et l'innovation carbone
La France se positionne à la pointe de cette transition. La marque Notox, par exemple, fabrique ses planches avec un noyau en mousse EPS recyclée (entre 20 et 50 %), des résines biosourcées à 56 % et des renforts en fibre de lin ou liège recyclé. L'atelier propose des ACV (analyses de cycle de vie) simplifiées pour mesurer les impacts.
Lire aussi: Planches de surf en plastique : pour qui ?
L'innovation pousse encore plus loin avec le projet R-CARBON de Notox. En collaboration avec AIRBUS, ils récupèrent des tissus de carbone destinés à l'enfouissement pour les upcycler dans des planches de surf. Ces tissus, qui présentent des défauts rendant leur usage aéronautique impossible, trouvent une seconde vie précieuse. La mise au point du procédé, incluant une imprégnation sous vide avec une résine bio-sourcée, a nécessité six mois de travail, démontrant que les déchets des uns peuvent devenir des ressources pour les autres.
La marque Squid, quant à elle, axe sa démarche sur la recyclabilité totale. En 2021, elle a mis en place une filière de collecte : les planches collectées sont recyclées à 100 %. La composition a été validée avec leur partenaire recycleur pour garantir cette circularité, acceptant l'utilisation de fibre de verre car le recycleur ne sait pas encore traiter la fibre de lin.
L'alternative du bois : Gawood et Koad
La filière bois propose une approche différente, privilégiant des matériaux naturels et durables. La planche Gawood utilise un noyau en bois de Paulownia shapé selon la technique Hollow. Sans stratification (seulement une couche d'huile naturelle), ces planches sont compostables en fin de vie. Le shaper Gaël recommande un entretien régulier avec une application locale d'huile naturelle tous les six mois.
De son côté, la marque Koad, portée par le shaper Cyril, a choisi d’ajouter une étape de stratification au noyau en bois. Cette technique améliore l’étanchéité et facilite l'entretien, augmentant ainsi la durabilité de la planche. Bien que l'impact environnemental d'une planche non stratée soit techniquement plus faible, la question de l'équilibre entre durabilité accrue par la résine et impact de fabrication reste un sujet d'étude central pour les shapers.
La vision globale : du liège aux solutions zéro déchet
D'autres marques comme Bloho Surfboards intègrent des rails en liège et des mousses EPS recyclées, limitant la stratification au strict minimum. À l'international, des acteurs comme Spooked Kooks en Australie fabriquent des planches en mousse de haute qualité à partir de plastique recyclé post-consommation, prouvant que les "softboards" ne sont plus réservées aux débutants.
Lire aussi: Tout savoir sur le planning en planche à voile technique
Earth Technologies, à la pointe du secteur, utilise des solutions ingénieuses comme le recours aux vers de farine, via The Living Earth Systems, pour manger les résidus de mousse et de bois, les transformant en déchets organiques. Ce système permet d'atteindre un objectif zéro déchet quasi parfait. Même les accessoires ne sont pas oubliés : les leashes de Kun_tiqi utilisent du nylon et du néoprène recyclés, tandis que la wax Surf Organic privilégie des huiles essentielles de noix de coco biologiques plutôt que des produits pétrochimiques.
Lire aussi: Prix des planches de surf custom : l'analyse détaillée