La Piscine Tournesol : Histoire, Architecture et Renaissance d'un Symbole National

Plus de quarante-cinq ans après avoir été lauréate d’un concours d'architecture comme on n’en fait plus et construite à plus de 180 exemplaires un peu partout en France, la piscine Tournesol demeure une particularité architecturale marquante. Elle renvoie, de manière éclatante, à l’âge d’or de la préfabrication industrielle et de l’utilisation audacieuse du plastique aux couleurs pop dans le paysage bâti français. Aujourd’hui, pour de bonnes et de mauvaises raisons entremêlées, la tendance générale est au démontage de ces structures emblématiques, et les Tournesols, autrefois si répandues, disparaissent peu à peu du paysage. Cependant, toutes n'ont pas succombé à cette vague de démolition, et certaines connaissent une seconde vie, adaptées aux exigences contemporaines.

La Genèse d'une Icône : Une Réponse à un Défi National et une Volonté Politique

L'histoire singulière des piscines Tournesol prend racine dans un événement qui, à première vue, semble éloigné de l'architecture et de l'urbanisme : le cuisant échec de l’équipe française de natation aux Jeux Olympiques de 1968 à Mexico. Cette compétition se solda par le retour de la délégation française avec une seule médaille de bronze, obtenue par Alain Mosconi en nage libre. La République, ressentie comme humiliée sur l’autel de la compétition sportive, prit alors conscience que la faiblesse des nageurs français était avant tout due à un manque criant d’infrastructures adéquates. Il y avait trop peu de piscines couvertes et chauffées permettant une pratique sérieuse et continue de la natation en toute saison. Cette prise de conscience fut amplifiée par une série spectaculaire de noyades d’enfants durant l'été 1969, renforçant la volonté politique d'équiper massivement le territoire.

Face à ce constat alarmant, le Secrétariat d’État chargé de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs lança en 1969 un concours ambitieux, connu sous le nom d'« Opération 1000 piscines ». L'objectif était clair : doter la France, alors en retard en matière d'équipements sportifs, d'un grand nombre de piscines modernes et accessibles. Le cahier des charges rédigé pour ce concours insista sur la nécessité de construire en grand nombre et rapidement, une exigence que seule la préfabrication des bâtiments à l’échelle industrielle pouvait satisfaire pleinement. Les solutions de conception technique proposées par les candidats devaient inciter les petites et moyennes villes à s’équiper sans pour autant devoir se lancer dans de coûteuses études préalables. Pour cette raison fondamentale, le programme fut entièrement organisé et financé par l’État, agissant comme seul maître d’ouvrage, un schéma rarement reproduit par la suite.

Au-delà de la préfabrication imposée, une exigence particulièrement intéressante à la lecture du cahier des charges résidait dans l’obligation pour les candidats de concevoir un édifice pouvant s’ouvrir sur l’extérieur par beau temps. Cette brillante idée, qui répondait à un besoin de modularité saisonnière, visait à proposer des complexes sportifs à la fois dédiés à l’éducation, à l’entraînement et aux loisirs. Cette contrainte fondamentale a profondément façonné les systèmes constructifs et les propositions volumétriques des projets lauréats du concours, y compris celui de la future piscine Tournesol.

Le concours fut divisé en deux catégories distinctes : l'une pour des piscines dites économiques, l'autre pour des piscines dites transformables, destinées respectivement aux petites villes et aux centres-villes. L’architecte Bernard Schoeller (1929-2020), passionné d'automobiles et de technique, réalisa l’exploit d’arriver à la première place dans ces deux catégories, avec deux projets de coupoles pouvant s’ouvrir partiellement en coulissant sur elles-mêmes. Son projet pour la catégorie piscine économique, dont les principes de base de la future piscine Tournesol étaient déjà là, prévoyait une ouverture par glissement de la coque, une compacité de l’enveloppe, une structure régulière et une préfabrication des panneaux. Initialement, la coupole était prévue en acier Corten doublée d’une isolation thermique et phonique. L’autre projet de Schoeller, pour la catégorie piscine transformable, présentait des principes similaires mais des dimensions et des ouvertures plus généreuses pour abriter deux bassins et un bâtiment annexe pour l’entrée et les vestiaires. Bien que ce projet, au dessin particulièrement élégant, n’ait jamais été construit à l’instar de la quasi-totalité des piscines transformables, il témoignait de l'ingéniosité de Schoeller. C'est de cette ingénieuse conception héliotrope, permettant à la coupole de s'ouvrir pour suivre la course du soleil au fil de la journée, que viendra son nom si évocateur : la piscine Tournesol.

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Les cinq meilleurs projets issus de ce programme furent développés jusqu’à la phase de conception finale, débouchant sur la construction d’une série de piscines originales et économiques, portant des noms parfois un rien désuets comme Iris, Plein-Ciel, Plein-Soleil, Caneton et, bien sûr, Tournesol. Quelques 183 piscines identiques (ou presque) furent ainsi édifiées en France sur le modèle du prototype de Schoeller construit en 1972 à Nangis, en Seine-et-Marne. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la Tournesol ne fut pas la plus construite ; le projet Caneton, de conception plus classique et plus économique, arrivé deuxième au concours, fut davantage déployé sur le territoire avec 196 constructions recensées. Au final, les mille piscines prévues n’ont de loin pas toutes été construites, mais le programme eut un impact significatif en une dizaine d’années (de 1972 à 1982) sur l’amélioration de l’offre de piscines publiques en France. On estime que 600 à 700 équipements nautiques ont vu le jour suite aux deux appels à projets du programme.

L'Architecture Révolutionnaire de la Piscine Tournesol : Un Objet Industriel Singular et Compact

La piscine Tournesol se distingue par son architecture audacieuse et son caractère d'« objet industriel ». D’un diamètre de 35 mètres pour une hauteur de seulement six mètres, l’ensemble de la piscine se réduit à une coupole auto-portée, légère et indépendante. Elle est soutenue par une structure d’arcs en acier qui se rejoignent sur une couronne centrale, laquelle fait aussi office de pivot mécanique. Sa première grande qualité réside dans le fait que le projet est davantage perçu comme un objet singulier et compact qu’un bâtiment traditionnel. Sa conception permettait de la monter simplement et rapidement sur n’importe quel terrain plat, à condition qu'il soit prêt à accueillir la longrine circulaire en béton sur laquelle reposeraient les 36 arcs métalliques de la structure. Nombreux sont ceux qui se souviennent de leur piscine Tournesol comme d'un « igloo moderne avec des hublots », une image qui évoque un certain futurisme.

Cependant, au début des années 1970, la faisabilité d'un tel projet, aux allures de soucoupe volante ou d'oursin avec ses hublots ovoïdes, ne fut pas une évidence. Il a fallu résoudre des défis techniques majeurs : comment maintenir ce dôme sans pilier central, comment concevoir une enveloppe pérenne, comment faire pivoter les panneaux amovibles, le tout dans un souci absolu d’économie. Le bureau d’études SERI, une filiale de Renault, se chargea des études techniques du projet de Schoeller. La structure légère en treillis d’acier, visible depuis l’intérieur, est l’œuvre de l’ingénieur Thémis Constantinidis. C'est également à lui que l'on doit la clé de voûte au centre, permettant à la coupole de tenir sans un seul poteau, d'une part, et de s’ouvrir à 120 degrés, d'autre part. La coupole surbaissée de 35 mètres de diamètre et de 6 mètres de hauteur abrite un bassin de 25x10 mètres et les annexes nécessaires. Elle peut s’ouvrir à 120 degrés par le pivotement des éléments mobiles sur un rail périphérique autour d’un axe central. Cette coupole autoporteuse est composée d’une charpente métallique de 36 arcs convergeant vers la clef de voûte, comportant une structure tridimensionnelle en treillis soudés mise au point par l’ingénieur Constantinidis.

Cette structure est recouverte de tuiles en plastique inaltérables, que l’architecte étudia avec Matra-Plastique. Produites selon différentes couleurs, elles laissaient la possibilité aux municipalités de choisir parmi six coloris. Afin d’apporter une lumière naturelle dans l’ensemble du bâtiment, la coupole est percée de hublots ovoïdes en Plexiglas (plus précisément en méthacrylate de méthyle post-formé de 4 mm), ce qui accentue pour le baigneur l’effet de perspective et entretient la métaphore du sous-marin ou du vaisseau spatial. La couverture est constituée de matériaux composites de 140 tuiles, des éléments sandwich en polyester stratifié avec mousse phénolique intermédiaire. L’industrialisation des composants de ce modèle fut un facteur clé de son succès, avec 85% à 90% des éléments - charpente, vestiaires, cloisons, couverture et équipements (filtration, stérilisation, chauffage, sanitaires, électricité) - fabriqués en usine. Jusqu’en 1977, l’entreprise Durafour, qui remporta le marché, construira ainsi près de 90% des éléments constructifs des 183 piscines Tournesol installées sur le sol français et peut-être même quelques autres à l’étranger.

Ainsi, sur le papier, elles étaient toutes rigoureusement identiques. Mais dans les faits, chacune possédait ses petites particularités, adaptées aux besoins de la commune, au climat local, à la nature du terrain ou même aux fantaisies de l’architecte local en charge de l’implantation du projet. Parfois, des jeux ou des bassins extérieurs s’ajoutaient, quand ce n’étaient pas des bâtiments annexes, plus ou moins bien accolés à la structure circulaire. Par exemple, à Valence, comme un ovni, la piscine Tournesol s’est posée en 1975, à l’orée du parc Jean Perdrix et de la campagne, dans le quartier de Fontbarlettes. À Marseille, cinq piscines de ce type furent montées entre 1970 et 1975, dont quatre sont encore en activité, notamment celle de Bonneveine (1970), qui bénéficie du label patrimoine architectural du XXe siècle depuis 2006.

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Un Âge d'Or et son Déclin Inévitable : Défis Techniques et Obsolescence

En 1972, la piscine Tournesol était à la fois une prouesse technique et un aboutissement conceptuel qui ne manquèrent pas d’être salués. Sa conception séduisit les conseils municipaux et autres syndicats mixtes jusqu’en 1982, date de sa dernière implantation à Carros, dans les Alpes-Maritimes. Cependant, à la fin des années 70, le nombre de piscines Tournesol construites était bien en deçà des 250 prévues initialement par le plan national, à l’instar des autres modèles retenus pour constituer le parc de mille piscines en dix ans voulu par le ministère. Ce demi-échec, avec des chiffres se situant entre 600 et 700 piscines construites selon les sources, est symptomatique dans l’histoire de l’architecture industrialisée. Le plus souvent, les concepts, les choix techniques, les assemblages et les cahiers des charges de ce type de projets se déprécient prématurément, et les commanditaires se tournent rapidement vers d’autres solutions, plus contemporaines, plus variées et plus adaptées.

La piscine Tournesol n’échappa pas à cette « malédiction ». Peu évolutive et globalement sous-dimensionnée, elle vit son attrait décroître rapidement après un pic de commandes en 1975. L’entreprise Durafour, en proie à des difficultés financières, cessa de la fabriquer en 1977, cinq années seulement après avoir commencé à produire les fameuses tuiles de polyester dans son usine. Les matériaux restants furent stockés et écoulés au cours des années suivantes, marquant la fin de sa production en série. Vingt-cinq ans plus tard, plusieurs milliers de baigneurs, petits et grands, avaient usé les petits carreaux de céramique de chacune des piscines Tournesol. Vingt-cinq ans, c’était aussi la durée de vie - jugée modeste - prévue par les promoteurs du projet.

Au début des années 2000, nombre de ces structures avaient fermé leur accès au public, et la question du maintien ou non de ces édifices d’un autre âge commença à se poser avec acuité. Durant ces années, beaucoup de ces structures avaient vu leurs équipements intérieurs transformés ou remplacés, des travaux d’étanchéité et d’isolation avaient été effectués à plus ou moins grande échelle, certaines entreprises s’étant même spécialisées dans les travaux appliqués à la piscine Tournesol. Mais c'est la conservation à moyen terme de ces objets, dont l'esthétique datée était de plus en plus difficilement assumée, qui fut remise en cause.

Les projets issus du programme Mille piscines avaient été conçus dans un contexte qui privilégiait la rapidité et l’économie de la construction, souvent au détriment de la durabilité, qui n’était clairement pas l’un des critères prioritaires de l’époque. Le fait que ces projets aient tous eu recours à d’importants procédés de préfabrication, impliquant l'utilisation de matériaux économiques et d’assemblages parfois médiocres, ne fit qu’empirer les affres du temps. La piscine Tournesol se révéla vétuste et obsolète pour plusieurs raisons directement inhérentes à sa conception.

Tout d’abord, les matières plastiques vieillissent prématurément, surtout lorsqu’elles sont en contact avec les agressions climatiques. Cela fut le cas sur l’ensemble de la couverture de l’édifice, produisant décoloration, durcissement, porosité et fuites, voire des risques d’effondrement. Ensuite, malgré la présence d’une « symbolique couche de mousse » dans le complexe de toiture, la piscine Tournesol était une « bonne grosse passoire thermique » qui alourdissait sensiblement les factures de chauffage du bassin et des locaux. En trente ans, les considérations environnementales et l’augmentation du coût de l’énergie poussèrent les administrations locales à se demander s’il était encore raisonnable d’exploiter un équipement si gourmand en énergie et aux normes dépassées, le chiffre de 120 000 € de coût de fonctionnement annuel étant souvent avancé. À tout ceci s’ajoutaient d’autres désagréments, tels que d’importants risques d’inflammabilité de la coque et un volume sonore intérieur assourdissant, amplifié par la forme de la coupole.

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La dernière raison qui précipita la chute inévitable de ces braves Tournesol est imputable à l’évolution des attentes des usagers et à la réorganisation territoriale. Les attentes toujours plus élevées des usagers et le regroupement de communes en Établissements Publics de Coopération Intercommunale (EPCI), capables de financer de vrais centres nautiques avec plusieurs bassins, des spas, des saunas et autres toboggans, précipitèrent la décision des municipalités de se séparer de leurs piscines vieillissantes. La plupart du temps, les piscines Tournesol disparurent dans une relative indifférence en quelques jours, à l’aide de mâchoires, pelleteuses et autres bulldozers, laissant derrière elles un vide physique et parfois, une pointe de nostalgie.

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