La piscine Deligny, plus qu'un simple lieu de baignade, était une institution parisienne, un témoin privilégié de l'évolution des mœurs et des loisirs dans la capitale. Son histoire, riche en rebondissements, en anecdotes et en transformations, mérite d'être contée pour comprendre l'attachement que plusieurs générations lui ont voué.
L'Émergence d'une Tradition de Baignade Séquanaise
Depuis le milieu du XVIIe siècle, les Parisiens s'adonnaient aux plaisirs des bains dans la Seine, souvent « dans le plus simple appareil », selon les archives de la Mairie de Paris. Des toiles tendues assuraient toutefois l'intimité des femmes. En 1783, par souci de décence, la baignade libre en Seine intra-muros fut interdite en journée, au profit d'établissements de bains et de sociétés de natation. Ces structures flottantes, séparant hommes et femmes, proposaient des bains froids et parfois chauds.
La Naissance et l'Ascension des Bains Deligny
À la fin du XVIIIe siècle, précisément en 1796, la piscine Deligny s'amarra rive gauche, près du futur musée d'Orsay. Elle tirait son nom du maître-nageur Deligny, qui y fonda une école de natation en 1801. L'établissement, constitué d'une dizaine de barges, offrait des bassins, des cabines et un restaurant.
Fréquentée assidûment par Charles X, Louis-Philippe et le Tout-Paris, la piscine Deligny devint un haut lieu de l'exotisme parisien. À partir de 1840, les frères Burgh, nouveaux propriétaires, reconstruisirent les bains en assemblant une dizaine de bateaux. Ils aménagèrent deux bassins, dont un de 30 mètres avec un fond en bois en pente douce, allant de 60 cm à 2 mètres de profondeur.
L'Âge d'Or et les Évolutions de la Piscine
En 1899, la piscine Deligny, dotée d'un bassin de 50 mètres, accueillit les premiers Championnats de France de natation en grand bassin, avec une unique épreuve : le 100 mètres nage libre. Le chrono du vainqueur, 1 minute 31 secondes, peut aujourd'hui faire sourire, mais il témoigne des débuts de la natation sportive en France.
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Un documentaire de 1948 révèle le processus de reconstruction du bassin de la piscine Deligny. L'eau était puisée dans la Seine, décantée, passée dans trois filtres, et légèrement javellisée. L'hiver, pour éviter les dommages causés par les intempéries ou le gel, les bains pouvaient être démontés. Dans les années 1960, ils se transformaient même en parking flottant à l'automne.
La piscine Deligny connut son apogée dans les années 1960 et 1970. Le Tout-Paris s'y pressait pour bronzer et adopter le monokini. Son solarium devint une terrasse spécifique, isolée et à accès restreint. En période de canicule, la barge pouvait accueillir jusqu'à 2 500 personnes, avec une jauge quotidienne atteignant parfois 4 000 baigneurs grâce à la rotation des visiteurs.
Controverses et Anecdotes
La qualité de l'eau de la Seine fit souvent débat. Dès 1887, un journaliste du Figaro exprimait son dégoût pour ce « liquide bourbeux et empoisonné », refusant de mettre son épiderme « en contact avec les immondices des déversoirs ». En 1921, des chercheurs du laboratoire du Val-de-Grâce recommandaient aux baigneurs de fermer la bouche en nageant et de se laver soigneusement après le bain.
Yann Martel, dans son roman « L'Histoire de Pi », décrit les piscines parisiennes de l'époque comme sales, non filtrées et froides. Il évoque la piscine Deligny, où l'eau, provenant directement de la Seine, était « plutôt dégoûtante » et rendue « totalement infecte » par les baigneurs.
Le Déclin et la Disparition de la Piscine
Après deux siècles d'existence, la piscine Deligny connut un sort tragique. En 1993, trois ans après une collision avec une péniche, elle sombra en moins de quarante minutes, emportant avec elle un pan de l'histoire parisienne. Le jeudi 8 juillet au matin, le gardien fut réveillé par le système d'alarme : la piscine était en train de couler, l'un des caissons de maintien ayant lâché. Le bassin, les solariums, le restaurant, les cabines, les bureaux et le gymnase s'enfoncèrent dans les eaux de la Seine.
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L'Héritage de Deligny et la Renaissance de la Baignade en Seine
Malgré sa disparition, la piscine Deligny laissa une empreinte durable dans le paysage parisien. Elle symbolisa une époque où la Seine était un lieu de loisirs et de détente. En 2002, l'inauguration de "Paris-Plages" par Bertrand Delanoë raviva l'idée de se baigner à Paris.
Jacques Chirac, dès 1988, avait promis de se baigner dans la Seine d'ici cinq ans, mais sa promesse ne fut pas tenue. Cependant, la perspective des Jeux Olympiques de 2024 accéléra le plan d'assainissement des eaux, avec l'objectif de permettre aux athlètes de nager dans le fleuve. Anne Hidalgo, maire de Paris, s'est même plongée dans la Seine en 2024, neuf jours avant la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques, pour démontrer la qualité de l'eau.
Bien que la baignade dans la Seine soit interdite depuis 1923, les Parisiens continuent de rêver à un fleuve propre et accessible. La piscine Joséphine Baker, inaugurée en 2006, perpétue l'esprit des bains flottants, offrant un bassin de 25 mètres sur la Seine.
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