La Piscine Art Déco de Bruay-la-Buissière, classée monument historique, représente un témoignage exceptionnel de l’architecture des années 1930. Plus qu’un simple équipement sportif, elle incarne une véritable révolution sociale, un lieu mythique, vestige des congés payés et des bienfaits du temps de travail. Aujourd’hui, elle est la dernière piscine art déco encore en fonctionnement en France, ce qui lui confère une valeur patrimoniale inestimable.
Un Héritage Architectural Unique
Le style architectural de la Piscine Art Déco de Bruay-la-Buissière s’inspire directement de l’esthétique des grands transatlantiques. L'Art déco désigne un style qui existe depuis les années 20. Ses caractéristiques ? La piscine, c'est un grand paquebot immobile par ses lignes, qui sont bien celles des fiers transatlantiques de l’entre-deux guerres. Les fenêtres rappellent les hublots, les garde-corps, les bastingages. Les tours et avant-corps sont autant de proues et de cheminées. On est frappé par la grande harmonie des lignes et le jeu des tonalités éminemment marines du blanc et du bleu qui se répondent merveilleusement.
Les dimensions imposantes de cette piscine témoignent de l’ambition du projet. De 70 mètres de long et 50 mètres de large, elle comprend trois bassins en béton armé qui permettent d’accueillir 600 personnes, plusieurs plongeoirs (jusqu’à 5 mètres de haut), 224 cabines et quatre vestiaires.
Conçue par l’architecte bruaysien Paul Hanote (1879-1953), la piscine découverte art déco de Bruay-en-Artois (aujourd’hui Bruay-la-Buissière) a été inaugurée le 1er août 1936. Paul Hanote a particulièrement soigné l’intégration paysagère de sa piscine. Cette approche globale s’inscrivait dans un projet municipal plus vaste, créant un véritable Stade-Parc où sport, loisirs et santé publique convergent harmonieusement. Faites quelques pas pour découvrir le très joli stade-parc Roger Salengro (5 ha). Il fait partie de l’ensemble sportif (vélodrome et piscine) inauguré en 1936. Parmi les essences rares d’arbres que vous pourrez admirer, citons notamment un thuya de Lobbe appelé aussi « arbre de vie », un orme pleureur ou encore un gingko Biloba. Le plus téméraire d’entre eux est sans doute l’étonnant cèdre de l’Atlas au tronc curieusement déformé. Enfin, autres curiosités, le kiosque à musique (1938) et les trois boulodromes. Le premier, bien exposé, était autrefois réservé aux cadres de la mine. Le second, moins en vue aux mineurs français.
Un Symbole de Progrès Social
Construite en 1936, en plein essor des congés payés, elle offrait aux mineurs un rare moment de détente. À une époque où peu savaient nager, cette piscine était une véritable révolution sociale. La piscine incarnait une vision progressiste de l’urbanisme social.
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L’implantation de cette piscine dans le contexte minier revêtait une dimension symbolique particulière. Elle offrait aux familles ouvrières un accès à des loisirs jusqu’alors réservés aux classes privilégiées, créant un espace de mixité sociale inédit dans la région.
Bruay, ville minière depuis la seconde moitié du XIXe est l’exemple même d’une cité au carrefour des profonds changements qui s’opèrent : l’arrivée massive de travailleurs étrangers (Belges, Italiens et surtout Polonais) au lendemain de la Première Guerre mondiale. Des ouvriers qu’il faut loger, sédentariser, garder en meilleure santé possible, mais aussi divertir. La cité minière devient un substitut de village recomposé, la Compagnie des mines, une « nouvelle patrie ». Enfin, le syndicalisme porte à la tête des municipalités des maires socialistes comme autant de bastions conquis. A Bruay, Henri Cadot, lui-même ancien mineur, sera maire de 1919 à 1944. Il illustre ces trajectoires d’une époque où le syndicalisme porte des ouvriers, des cafetiers au pouvoir.
Depuis le milieu du XIXe, les foyers syndicaux s’organisent et se structurent. Ils ont bien souvent leur siège et tiennent leur réunion dans les cabarets et les estaminets. Entre « mauvaises fréquentations politiques » et « mauvaise vie », « lutte ouvrière » et « santé publique », tout doit être fait pour écarter les ouvriers de ces endroits de « perdition ». Tout doit être fait pour que l’ouvrier ait envie de rentrer chez lui après la journée de travail. Les maisons des cités sont plus accueillantes. Les écoles ménagères forment de bonnes épouses. La pensée hygiéniste née au XIXe a fait son œuvre et traverse la conception même de l’habitat et l’espace urbain. L’air, l’eau, la lumière, la nature réinventée gouvernent les principes architecturaux.
L’entre-deux-guerres voit le sport quitter les sphères élitistes pour les classes les plus populaires notamment à travers des projets architecturaux phares. Les stades et les piscines en font partie. L’éducation devient aussi physique. Les jeux deviennent enjeux, les loisirs un acquis social. Le complexe sportif de Bruay-la-Bussière en est le parfait exemple.
Symbole du Front populaire, elle illustre le climat de lutte politique vive, entre le député-maire socialiste Henri Cadot et l’influente compagnie des mines de Bruay. Élément d’une école de natation, s’intégrant au sein d’un ensemble sportif harmonieux composé d’un stade et d’un parc, elle reflète la préoccupation de ses concepteurs de lier sport et santé publique. La ville n’est en effet, à cette époque, qu’une juxtaposition de quartiers miniers, et la municipalité souhaite apporter quelques éléments d’agrément aux habitants, privés de lieux de loisirs et de rencontre.
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Préservation et Renaissance
L’exceptionnalité de la piscine réside également dans sa préservation remarquable. La configuration actuelle de la piscine préserve l’essentiel de sa splendeur originelle. Composée d’une pataugeoire, de 2 bassins, de 2 solariums et de 2 plongeoirs, elle offre une diversité d’équipements remarquable pour l’époque. Le confort moderne n’a pas été négligé. L’eau est chauffée à 29° (31° pour la pataugeoire), garantissant des conditions de baignade optimales tout au long de la saison. Les installations sportives complètent harmonieusement l’offre. Les plongeoirs historiques, véritables sculptures fonctionnelles, permettent aux nageurs de profiter de plateformes situées à différentes hauteurs.
La réhabilitation récente de la piscine illustre parfaitement l’art délicat de la restauration patrimoniale. Le projet embrasse pleinement l’esthétique Art Déco, conjuguant monumentalisme, modernité et respect de l’héritage architectural. La renaissance de cette piscine suscite un enthousiasme légitime parmi les habitants. Aujourd’hui, un nouveau chapitre s’écrit avec la réhabilitation de la piscine historique et la création d’un centre sportif contemporain, dédié à la natation et au bien-être, fonctionnant en complémentarité avec l’équipement classé.
Plutôt qu’une rupture, nous avons conçu cette extension comme une stratification naturelle, qui enrichie le site dans une logique de continuité. Notre projet s’appuie sur l’ADN Art Déco pour mieux le prolonger, en réinterprétant ses principes fondateurs. Un plan symétrique, fidèle à l’équilibre recherché à l’époque. Une trame constructive rigoureuse, qui structure l’espace. Des formes courbes, écho aux ondulations de l’eau et au dessin des façades d’origine. Des verrières zénithales en verre artisanal, diffusant une lumière douce et changeante. Des briques de verre en façade, apportant profondeur et translucidité. L’interaction entre les deux bâtiments se déploie à travers l’espace et la lumière. La halle des bassins, baignée de transparences, devient un point de connexion, révélant des perspectives croisées entre passé et présent. L’extension, conçue comme un miroir du bâtiment historique, en adopte les lignes et le langage tout en affirmant sa propre identité. Il ne s’agit pas d’une duplication, mais d’un écho, une réinterprétation où chaque volume dialogue avec l’autre, formant un nouveau langage architectural, respectueux et audacieux à la fois.
Cette protection patrimoniale impose des contraintes techniques particulières lors des travaux de restauration. Chaque intervention doit respecter scrupuleusement les matériaux et techniques d’origine, nécessitant l’intervention d’artisans spécialisés dans le patrimoine historique. L’exemple de cette piscine inspire d’autres projets de préservation architecturale. La valorisation du patrimoine industriel et social du XXe siècle devient un enjeu majeur pour les collectivités soucieuses de préserver leur identité historique.
Influence et Inspiration
Né juste avant la Première Guerre mondiale, ce courant esthétique va infuser dans l’entre-deux-guerres tous les champs d’expression des arts décoratifs : du mobilier aux imprimés, de la ferronnerie aux maîtres verriers. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, les ravages de la guerre, l’essor industriel, la montée en puissance du socialisme vont se traduire par une floraison de projets architecturaux Art Déco exceptionnels.
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L’esthétique de la piscine continue d’inspirer les créateurs contemporains. Ses lignes géométriques, ses volumes épurés et son sens de la grandeur résonnent parfaitement avec les tendances actuelles. Pour reproduire l’esprit Art Déco chez soi, on peut s’inspirer de la géométrie caractéristique de cette piscine. L’art de la mise en scène, si présent dans cette piscine, trouve également des applications dans l’aménagement d’espaces plus intimes.
Un Attrait Touristique et Culturel
La piscine constitue désormais un attrait touristique majeur pour la région Hauts-de-France. Le rayonnement culturel de cette piscine dépasse largement les frontières régionales. Elle attire des visiteurs européens passionnés par l’Art Déco, contribuant au développement du tourisme culturel local.
L’organisation d’événements culturels autour de cette piscine renforce son impact territorial. Expositions thématiques, visites guidées spécialisées ou manifestations artistiques transforment ce lieu patrimonial en véritable centre culturel vivant.
Perspectives d'Avenir
L’avenir de la piscine s’inscrit dans une démarche de développement durable et de valorisation patrimoniale continue. Les perspectives de développement autour de cette piscine incluent la création d’un parcours patrimonial élargi. Cette approche territoriale valoriserait l’ensemble des réalisations Art Déco de la région, créant un véritable circuit touristique thématique.
L’intégration de technologies modernes dans la gestion de cette piscine ouvre des possibilités passionnantes. Applications de réalité augmentée, visites virtuelles immersives ou systèmes de médiation numérique enrichiraient l’expérience visiteur tout en préservant l’intégrité architecturale du monument.