L'industrie nautique, traditionnellement ancrée dans des pratiques et des technologies éprouvées, connaît une mutation profonde sous l'impulsion de la transition énergétique. Au cœur de cette révolution, le concept de catamaran électro-solaire émerge comme une solution d'avant-garde, défiant l'innovation de l'industrie nautique par son autonomie et son respect de l'environnement. Ces navires, conçus pour fonctionner uniquement grâce à l'énergie du soleil ou à une combinaison intelligente de sources renouvelables, incarnent la promesse d'un nautisme durable. Parmi les pionniers de cette nouvelle ère, la jeune société caennaise Millikan Boats a récemment marqué les esprits avec la mise à l’eau de son prototype, le M.9, illustrant parfaitement la capacité d'innovation locale à impulser un mouvement global vers une navigation plus propre et plus silencieuse.
Le M.9 de Millikan Boats : Une Vision Concrétisée pour un Nautisme Réinventé
Le 30 avril dernier, un événement significatif a eu lieu au chantier naval V1 D2 de Mondeville, en Normandie. Les yeux rivés vers le ciel, tout le monde a assisté à la suspension, puis à la mise à l'eau d'un catamaran par une grue. Ce catamaran, cependant, n'est pas comme les autres. Il est qualifié d'électro-solaire parce qu'il fonctionne uniquement grâce à l'énergie du soleil, représentant l'aboutissement d'un projet collectif audacieux mené par la jeune société caennaise Millikan Boats. Ce projet, qualifié d'un peu fou par certains, est l'initiative de Philippe Raynaud, qui a fondé son entreprise Millikan Boats le 30 juin 2022. Deux ans seulement après sa création, il met à l'eau le prototype du premier catamaran électro-solaire, le M.9, témoignant d'une vision forte et d'une exécution rapide.
Le développement du M.9 est le fruit d'un travail intensif étalé sur 22 mois, impliquant une collaboration étroite avec plusieurs acteurs clés du secteur. L'architecte naval normand Vincent Lebailly a apporté son expertise à la conception du navire. Le chantier naval de la Passagère à Saint-Malo a quant à lui fourni la coque en composite vynilester, dont le poids est de 2,5 tonnes. Pour la motorisation, Bluenav à Arcachon a été sollicité pour les deux moteurs électriques de 15 kW chacun, garants d'une propulsion efficace et respectueuse. Enfin, Hos Clim, le spécialiste havrais des installations électro-solaires, a joué un rôle crucial dans l'intégration des systèmes énergétiques à bord. Ce prototype de catamaran solaire M.9, bien que n'étant pas encore pleinement achevé - les cabines, la cuisine et quelques finitions restant à installer - a déjà démontré son potentiel lors de sa mise à l'eau. Le catamaran doit officiellement prendre la mer début juin, après ces dernières étapes d'aménagement.
Le coût total de ce projet novateur s'élève à 350 000 euros. Ce financement a été rendu possible grâce à une combinaison de prêts, de fonds personnels apportés par Philippe Raynaud, et un soutien significatif de la Région Normandie, qui a contribué à hauteur de 75 000 euros. Sophie Gaugain, vice-présidente de la Région, a d'ailleurs eu l'honneur d'être la marraine de ce bateau. Elle a exprimé sa satisfaction, déclarant qu'« Être marraine d'un bateau, c'est tout un symbole, donc je souhaite longue vie à cette entreprise qui vient d'innover aujourd'hui dans le secteur du nautisme, un nautisme durable. Et ça nous fait très plaisir de voir ce développement se réaliser en Normandie ». Un autre détail, loin d'être anodin, souligne l'ancrage local du projet : mis à part les panneaux solaires et les batteries, tout le bateau a été réalisé par des entreprises normandes et bretonnes, renforçant ainsi l'économie régionale et le savoir-faire local.
La motivation de Philippe Raynaud pour s'engager dans cette voie est profondément ancrée dans une observation critique de l'industrie nautique traditionnelle. Il constate que « Le monde du nautisme est hyper conservateur. Vous allez sur un salon nautique, vous voyez les constructeurs de moteurs qui présentent des moteurs de plus en plus gros, de plus en plus puissants, sans jamais se poser des questions sur l'écologie. Ils vous disent que les moteurs ont un meilleur rendement, mais c'est hyper polluant ». C'est cette prise de conscience qui a servi de catalyseur. L'idée a germé lorsqu'il a eu un "électrochoc" en voyant un prototype de bateau électro-solaire sur le port de Saint-Raphaël. « Là, j'ai eu un électrochoc. J'ai vu le bateau, j'ai bloqué. J'ai dit à mon épouse 'ça, c'est la bonne idée !' », raconte-t-il avec amusement. Cette "bonne idée" a été concrétisée avec le soutien de sa femme Delphine et de leurs deux enfants, Marie et Maxime, des jumeaux de 10 ans, qui ont activement participé aux premières étapes du projet. « On a tout fait dans la cave, on a fait toutes les maquettes, on a essayé le lit, la taille du lit, on a donné des avis », se réjouit Delphine, émue de voir le catamaran prendre le large, soulignant ainsi la dimension familiale et collective de cette aventure.
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Conception et Technologies Clés du M.9 : L'Ingéniosité au Service de l'Autonomie
Le prototype M.9 de Millikan Boats est conçu pour être un catamaran électro-solaire entièrement autonome, intégrant des innovations technologiques remarquables. Son fonctionnement repose uniquement sur l'énergie du soleil, captée par 12 panneaux solaires installés sur le bateau. Cette capacité de production est telle que, selon Philippe Raynaud, « Aujourd'hui, on a suffisamment de production solaire pour que le bateau navigue tout seul sans jamais être rechargé », un gage d'indépendance énergétique. Bien que contraints d'utiliser des panneaux rigides, très encombrants et lourds, les concepteurs ont réussi la mission de rendre le catamaran le plus léger possible, avec un poids total de 2,4 tonnes, un exploit pour un navire de cette catégorie.
L'innovation du catamaran ne réside pas seulement dans sa source énergétique. L'architecture du M.9, confiée au cabinet Vincent Lebailly Yacht Design, a été pensée pour maximiser l'efficacité énergétique, notamment grâce à ses dimensions optimisées : 9,50 m de long pour 3,40 m de large, pouvant atteindre 5,50 m avec les ailes déployées. Le catamaran est encore à équiper de deux ailes à panneaux photovoltaïques qui, en se rabattant, serviront aussi de cloisons latérales au pont principal. Ces ailes solaires, équipées d'une technologie biface, sont d'ailleurs capables de capter jusqu'à 20 % d'énergie supplémentaire, maximisant ainsi la récolte solaire. Actionnées par deux vérins marins simples et puissants, et retenues par un bout et un taquet coinceur, la cinématique d’ouverture des ailes donne l’impression de l’envol d’un oiseau. Pour rentrer au port, il suffit de rabattre les ailes en tirant sur le bout, guidé par un palan et retenu par le taquet, une manœuvre très comparable au fait d’affaler une voile.
L'énergie ainsi produite par l'installation solaire de 5,6 kWc est stockée dans deux parcs de batteries totalisant 32 kWh. Cette configuration assure non seulement la propulsion, mais également l'alimentation de tous les équipements de bord. Un aspect particulièrement ingénieux du M.9 est sa capacité à recharger ses batteries même au mouillage : un mouillage d'une heure recharge environ 15 % des batteries, garantissant une navigation fluide entre ports et mouillages. Les moteurs pods électriques qui équipent le M.9 sont une autre innovation majeure. Ils ont la particularité de pouvoir tourner sur eux-mêmes et d'être rétractables, une motorisation confiée à l'un des meilleurs constructeurs de moteurs électriques en Europe.
En plus de ses moteurs électriques, une voile de kite peut être déployée, exploitant le vent pour une navigation encore plus libre et offrant les sensations d'un voilier. Le M.9 combine ainsi la liberté d'un bateau à moteur thermique et l'efficacité d'un trawler, le tout avec un coût de navigation nul.
Une fonctionnalité particulièrement innovante et respectueuse de l'environnement est le système d'ancre virtuelle. Ce système, selon M. Raynaud, permet en partie de protéger les algues de posidonie, souvent arrachées par les milliers de bateaux qui naviguent en Méditerranée chaque été au moment où ils relèvent l'ancre. Grâce à un GPS précis et une gestion informatisée des moteurs, l'ancre virtuelle permet au bateau de rester à une position fixe sans avoir besoin de jeter l'ancre. D'un simple clic sur le bouton "break" sur le tableau de bord, le plaisancier immobilise son bateau, qui ne bouge pas dans un rayon d'un mètre, grâce à des "tout petits coups dans les moteurs", ce que l'on appelle du positionnement dynamique. Philippe Raynaud se réjouit que « pour une pause d'une heure, on ne jette plus l'ancre, on n'arrache plus les fonds marins », répondant ainsi aux préoccupations environnementales et aux campagnes de sensibilisation des municipalités côtières et des pouvoirs publics concernant la protection des fonds marins.
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Le confort à bord n'est pas en reste. L'aménagement intérieur est optimisé pour 6 couchages et peut accueillir jusqu'à 8 personnes. Les deux coques abritent chacune une cabine double de 200 x 120 cm, complétées par un carré convertible de 200 x 140 cm. La cabine tribord intègre une salle de douche avec WC et lavabo, offrant toutes les commodités nécessaires. À l'arrière, deux plateformes de bain facilitent l'accès à l'eau, tandis qu'à la pointe avant, un trampoline et un salon en U avec coffres intégrés offrent des espaces de détente et de rangements. Moderne et connecté, le M.9 intègre un écran Garmin pour la navigation et une application mobile pour contrôler ses fonctionnalités à distance, illustrant la volonté de Millikan Boats d'allier innovation, respect de l'environnement et plaisir de la navigation. Millikan Boats, avec ses trois salariés, espère commercialiser ce catamaran électro-solaire auprès des particuliers et des professionnels du tourisme en le proposant à un prix de 250 000 euros sur le marché.
L'Écosystème du Catamaran Électrique : Acteurs et Tendances Globales
Le M.9 de Millikan Boats s'inscrit dans un mouvement plus large qui voit l'industrie maritime progresser résolument vers un avenir plus durable. L'année 2026 consacre la propulsion électrique comme le standard de la plaisance haut de gamme, et les catamarans apparaissent comme des phares du progrès. De nombreux constructeurs de renom se positionnent activement sur ce segment, intégrant des solutions toujours plus sophistiquées pour offrir une navigation respectueuse et performante.
Parmi les leaders de cette transition, Sunreef Yachts propose une gamme de catamarans à voile avec des variantes ECO des Sunreef 50, 60, 70 et 80. Ces modèles se distinguent par une combinaison de la voile traditionnelle avec des moteurs électriques, permettant une plus grande manœuvrabilité et un meilleur contrôle à bord, tout en restant à la pointe du yachting durable. La propulsion éolienne, combinée à l'électrique, réduit la dépendance aux combustibles fossiles, minimise les émissions de carbone et contribue davantage à la préservation des océans. Les panneaux solaires à haut rendement (type Sunreef Eco) couvrant la structure agissent comme source principale d’énergie, permettant au yacht solaire d'avancer avec une autonomie énergétique virtuellement illimitée en vitesse moyenne d'environ 5 à 6 nœuds. Le luxe Sunreef Yachts est ainsi mis au service de l’environnement, avec des modèles comme l'OCEAN ECO 60 et le Sunreef 60 Électrique qui peuvent atteindre respectivement environ 3,4 M€ et 4,5 M€. Le Sunreef 50 est un catamaran à voile compact et polyvalent, idéal pour les escapades exclusives, le charter et les aventures transocéaniques, tandis que le Sunreef 60 NEXT est un yacht à voile de loisir polyvalent avec une combinaison d’espaces extérieurs et intérieurs qui se fondent facilement les uns dans les autres. Le Sunreef 70 NEXT allie un confort extrême, des technologies avancées et de grandes performances sous voiles grâce à sa composition exceptionnelle. Enfin, le Sunreef 80 est un catamaran à voile de luxe, idéal pour les escapades exclusives, le charter et les aventures transocéaniques.
Fountaine Pajot Sailing est un autre pionnier qui a réussi le pari de l’industrialisation des catamarans à voile électriques avec son système ODSea. Le Groupe Fountaine Pajot a commencé à réfléchir à la transition énergétique de l’industrie de la croisière dès 2011 avec le concept d’Eco cruising, visant à intégrer un maximum de sources d’énergies renouvelables à bord de leurs bateaux. Le système ODSea+, conçu par Fountaine Pajot, est une solution viable et ancrée dans la production en série de l’Aura 51, et a pour vocation d’être implanté dans tous les bateaux de sa gamme de catamarans à voile. D’ici 2025, 50% des catamarans Fountaine Pajot seront complètement électriques et 100% seront équipés de panneaux solaires. Le système ODSea+ repose sur l'hydro-génération : le mouvement du bateau sous voile fait tourner les hélices à l’envers, transformant ainsi les moteurs en alternateurs. Cette hydro-génération, bien que spectaculaire, reste en 2026 une nouveauté réservée aux très grands yachts ou aux bateaux à moteur de pointe, avec une perte de vitesse estimée à moins de 0,4 nœud sur un voilier de 50 pieds. Grâce à des panneaux solaires hydro-génération “back-contact”, qui captent la lumière même par temps gris, un voilier moderne génère entre 2 et 10 kW par heure. De fait, la surface de captation est telle que le bateau peut produire plus d’énergie qu’il n’en consomme à l’arrêt.
L'Aura 51 Smart Electric débute autour de 1,25 M€ et est un exemple concret de cette intégration. Le bureau d’études Fountaine Pajot, en collaboration avec le cabinet d’architectes Olivier Racoupeau Design, a imaginé l’Aura 51 ODSea+ afin d’accueillir une large surface de panneaux solaires sans impacter son apparence. Son grand et convivial Flybridge est habillé de 15,55 m² de panneaux solaires totalement intégrés dans la ligne, capables d’accueillir 2000 Wc d’énergie qui alimentent deux parcs batteries allant jusqu’à 32 kWh chacun. Le Samana 59 Smart Electric RexH2, quant à lui, dispose d’une architecture énergétique vertueuse composée d’un REXH2 pouvant fournir jusqu’à 70 kW de puissance en continu, d’une batterie composée de cellules LiFePO4-EVEPOWER (Lithium-Fer Phosphate) de 63 kWh et de 42 m² de panneaux solaires pouvant fournir jusqu’à 6000 Wc. Cette mixité énergétique permet de tirer profit de toutes les énergies renouvelables à bord du catamaran (solaire, éolien, hydrogène). Au port, l’équipage pourra faire le plein d’hydrogène et recharger ses batteries si besoin.
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D'autres acteurs contribuent à cette effervescence, comme Windelo, dont le modèle Windelo 50 se situe vers 1,4 M€. Il existe également des innovations radicales comme ce premier catamaran de 50 pieds qui utilise une aile rigide automatisée (Ayro) qui se gère seule, une nouveauté marquante de 2026. La durabilité va au-delà de la propulsion pour certains modèles, construits en basalte et PET recyclé, pour une réduction maximale de l'empreinte carbone, le luxe Sunreef Yachts au service de l’environnement intégrant des panneaux solaires directement dans les parois de la coque (Pajot custom eco style). Un prototype Dufour, premier voilier monocoque en composite recyclé et recyclable, a pour ambition de prouver l’efficacité des nouveaux matériaux de construction à faible impact.
La question centrale lors de l’élaboration d'un catamaran électrique repose sur des courbes de rendement. Un mix intelligent d'énergies est souvent privilégié : un moteur électrique pour le silence, complété par un générateur (Range Extender) qui prend le relais dès que la batterie atteint un seuil critique. Le générateur ne fait pas tourner l’hélice mais recharge les batteries, optimisant son rendement de 30 % par rapport à un moteur thermique classique.