Les Sous-marins Nucléaires d'Attaque Français : Une Plongée dans l'Héritage du Casabianca et l'Innovation de la Classe Suffren

Armé de torpilles et de missiles, d’une discrétion à toute épreuve, le sous-marin est un redoutable prédateur. Les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), dont Toulon est le port-base, sont destinés au combat naval, à la protection du porte-avions Charles-de-Gaulle et au renseignement. Ils concourent également à la dissuasion conventionnelle, étant capables de rallier rapidement un théâtre d’opérations et d’y demeurer longtemps, discrètement ou plus ostensiblement, selon les besoins de la mission. Ces navires peuvent aussi y recueillir du renseignement et participer à des opérations spéciales, mettant en œuvre leurs armes telles que des torpilles et des missiles antinavires. La Marine française dispose de six de ces engins, qui sont indispensables à la sûreté et au soutien de la Force Océanique Stratégique (FOST), ainsi qu'à la protection d’une force aéronavale en mer lors d’opérations majeures. L'évolution de ces bâtiments, des classes historiques comme la Rubis aux technologies de pointe de la classe Suffren, marque des jalons essentiels dans la capacité de défense et de projection de puissance de la France.

Le Casabianca : Caractéristiques et Carrière d'un Vétéran de la Classe Rubis

Le Sous-marin Nucléaire d’Attaque (SNA) Casabianca, troisième de la classe Rubis, fut un acteur majeur des forces sous-marines françaises pendant près de quatre décennies. Mis sur cale à l'arsenal de Cherbourg en septembre 1981, il fut mis à flot le 22 décembre 1984 et admis au service actif le 21 avril 1987 à Toulon, son port-base. Ce bâtiment, de type "Rubis", est caractérisé par sa compacité, avec une longueur de 73,6 mètres et un diamètre de coque de 6,4 mètres. Son déplacement en plongée atteignait 2 670 tonnes, un tonnage qui, bien que significatif, le rendait plus petit que ses successeurs.

Durant sa longue carrière, le Casabianca a illustré les missions variées des SNA. Ses opérations incluaient la chasse, la surveillance et le renseignement au large de pays en crise. Il agissait également comme mouilleur de mines, contrôleur du trafic maritime, et surtout, comme "chien de garde" des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force Océanique Stratégique. Ces derniers sont particulièrement vulnérables au début et à la fin de leur mission, périodes durant lesquelles les SNA assurent leur protection. Le Casabianca pouvait naviguer à plus de 20 nœuds en plongée, avec une profondeur d’immersion opérationnelle allant jusqu’à 300 mètres, un indicateur de profondeur "300 m" étant visible à bord comme profondeur maximale.

La propulsion du Casabianca était basée sur un réacteur à eau pressurisée K48, complété par deux turboalternateurs et un moteur électrique entraînant l'arbre d’hélice. Ce système permettait des missions de longue durée, parfois jusqu'à quatre mois sans toucher au port, grâce à une autonomie quasi totale conférée par le réacteur nucléaire. Le sous-marin était armé de quatre tubes de 533 mm, pouvant embarquer jusqu’à 14 torpilles lourdes F17 Mod2 et des missiles antinavire Exocet SM39. Pour ses missions, le Casabianca était doté de deux équipages, appelés "Bleu" et "Rouge", composés de 70 marins chacun. La vie à bord de ce bâtiment de moins de 80 mètres était intense, soixante-dix hommes triés sur le volet faisant fonctionner ce qui représente sans doute l'ensemble technologique le plus complexe jamais conçu par l'homme. Ils travaillaient et vivaient dans un espace clos, accomplissant des tâches aussi diverses que le pilotage, l'écoute, l'analyse des sonars ou l'observation périscopique. Le sous-marin disposait de son propre chimiste de bord, contrôlant quotidiennement ses échantillons dans un petit laboratoire de 3 m². Des images témoignent des marins de vigie observant l'horizon, des officiers scrutant le périscope d'attaque pour repérer des cibles, et des sous-mariniers aux postes d'écoute analysant les signaux sonars. La sécurité était une priorité, avec des simulations d'incendie où les pompiers, équipés de masques à oxygène et de combinaisons spéciales avec caméra thermique, mettaient en œuvre leurs procédures.

Au cours de ses 36 ans de carrière, le Casabianca a parcouru un million de nautiques, l’équivalent de 25 tours de la Terre, effectué 5000 jours de mer et 100 000 heures de plongée, soit près de 11 ans en immersion. Un incident notable fut une fissuration sur la ligne d’arbre détectée en janvier 2007, révélée par la détection d’eau à l’intérieur de son tronçon arrière, entraînant une indisponibilité de trois semaines pour le remplacement de cette ligne. Finalement, le sous-marin nucléaire d’attaque Casabianca a été retiré du service en septembre 2023, après son retour au chantier qui l’a vu naître. Parti le 21 août de Toulon, il a rallié le port militaire de Cherbourg le 1er septembre pour y être désarmé. La Direction Générale de l’Armement (DGA) supervise la mise à l’arrêt définitive de la chaufferie nucléaire, dont la tranche réacteur sera ultérieurement extraite et entreposée en sécurité, en attendant son démantèlement futur. Le Casabianca est le troisième des six SNA français de première génération à prendre sa retraite, après le Saphir (1984 - 2019) et le Rubis (1983 - 2022).

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La Relève : Genèse et Capacités de la Classe Suffren

La durée de vie prévue des SNA de la classe Rubis était initialement de 25 ans, mais des travaux ont été effectués pour prolonger celle-ci d'une douzaine d'années. Néanmoins, leur remplacement était inévitable. Après la dissolution de l'URSS, les réductions budgétaires ont considérablement retardé le calendrier de remplacement des six SNA de la classe Rubis par six « sous-marins d'attaque du futur » (SMAF). La phase de définition de ce nouveau navire, qui deviendra la classe Suffren issue du programme Barracuda, a débuté en octobre 1998. Ce programme, représentant 7,9 milliards d'euros de la conception à la livraison des six sous-marins, engage les forces sous-marines françaises pour les cinquante années à venir. La France avait même étudié un projet commun avec le Royaume-Uni, le Future Attack Submarine (FASM), pour remplacer leurs SNA britanniques de la classe Trafalgar, mais un désaccord sur les calendriers y mit fin.

La classe Suffren représente la deuxième génération de sous-marins nucléaires d'attaque de la Marine nationale française, succédant directement à la classe Rubis. Ces SNA de nouvelle génération sont taillés pour les défis du XXIe siècle. Leur admission au service actif doit s'échelonner entre 2022 et 2030. La tête de série, le Suffren, a été livrée à la Marine nationale le 6 novembre 2020 à Toulon. Le Duguay-Trouin, livré en 2023, est entré en service actif le 4 avril 2024. Ils seront suivis du Tourville, du De Grasse et du Rubis (le cinquième sous-marin de cette nouvelle classe).

Les sous-marins de la classe Suffren sont deux fois plus gros que les Rubis qu'ils remplacent. Leur déplacement en plongée atteint 5 300 tonnes et leur longueur est de 100 mètres, contre respectivement 2 670 tonnes et 73,6 mètres pour les Rubis. Leur diamètre de coque est de 8,8 mètres, comparé aux 6,4 mètres de leurs prédécesseurs. Malgré cette augmentation de taille, ils restent des sous-marins compacts si on les compare à leurs homologues étrangers, tels que les classes Virginia américains (115 mètres, 7 800 tonnes), Astute britanniques (97 mètres, 7 800 tonnes) et Akula II russes (114 mètres, 9 650 tonnes).

La conception de cette classe, qui a débuté en 2002, a abouti à un engin d'une grande complexité. Chaque sous-marin comprend 700 000 composants élémentaires, 70 000 assemblages, 500 systèmes ou sous-systèmes, 200 applications informatiques totalisant 21 millions de lignes de code, 20 kilomètres de canalisations et 150 kilomètres de câblages électriques. Environ 10 000 personnes participent à sa construction, travaillant principalement chez Naval Group, Technicatome, la DGA et le CEA. Le programme gère également les infrastructures portuaires, les simulateurs (sécurité-plongée, navigation, entraînement tactique, mise en œuvre du réacteur nucléaire et du compartiment machine) et la chaîne logistique.

Technologies Avancées et Capacités Stratégiques des Suffren

Les Suffren reprennent la technologie des sous-marins lanceurs d'engins (SNLE) de la classe Le Triomphant, bénéficiant notamment des dispositifs amortisseurs de vibrations et de chocs développés pour ces derniers. L'intérieur de la coque est recouvert de matériaux isolants comme le liège pour une discrétion accrue. Grâce à des équipements fortement automatisés, ils embarquent un équipage limité à 63 marins, dont une douzaine d'officiers, y compris les deux officiers mariniers analystes en guerre acoustique, surnommés "oreilles d'or". Cette automatisation a permis de réduire le nombre de sous-mariniers par rapport aux Rubis, pourtant plus petits. La nouveauté la plus visible réside aussi dans l’arrivée de personnels féminins, une nécessité alors que le secteur peine à recruter. Pour le confort de l'équipage, le commandant dispose d'une chambre individuelle, tandis que les autres membres sont logés dans des chambres de deux à six couchettes. Des couchettes supplémentaires sont prévues pour les commandos lors des opérations spéciales.

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La motorisation du Suffren est mixte, ou "hybride". Le réacteur nucléaire TechnicAtome K15 de 150 MW thermique chauffe le fluide d'un circuit primaire qui transfère la chaleur à un circuit d'eau secondaire, où elle est transformée en vapeur. Dans le mode le plus puissant, la vapeur est envoyée à la turbine de propulsion Thermodyn qui entraîne directement l'arbre de l'hélice-pompe carénée. Le second mode, électrique, permet une discrétion optimale pour les manœuvres tactiques : la vapeur entraîne alors deux turbo-alternateurs Thermodyn-Jeumont alimentant une paire de moteurs de propulsion électriques fournis par le groupe ECA. Deux moteurs Diesel MAN et deux ensembles de batteries fournissent une source d'énergie secondaire et de secours. Le nouveau cœur combustible permet d'espacer les opérations de maintenance à tous les dix ans, au lieu de sept ans pour les Rubis. Les sous-marins de la classe Suffren ont un rayon d'action illimité grâce à leur cœur nucléaire. Pour une patrouille standard, ils peuvent emporter des vivres pour une durée allant jusqu'à 70 jours, contre 45 jours pour les Rubis. La vitesse maximale, bien que non fournie officiellement, dépasserait 25 nœuds (environ 46 km/h).

La coque du Suffren est réalisée en acier spécial de type 80HLES (haute limite d’élasticité soudable), une version française du HY-100 utilisé par l'US Navy, permettant au sous-marin de plonger à une profondeur de 350 mètres. Sa forme a été longuement testée dans les bassins des carènes de la DGA et au lac de Castillon. La classe Suffren est la première série de sous-marins français équipés de barres arrière disposées en croix de Saint André, dont les différentes combinaisons de safrans permettent des changements de direction ou d'immersion précis.

Systèmes de Détection, Armement et Capacités Opérationnelles

En plongée, le Suffren dépend entièrement de ses sonars pour identifier sous-marins, navires en surface, mines et obstacles fixes. Pour ne pas trahir sa présence, ces capteurs sont en majorité passifs, fonctionnant uniquement en réception. Le sous-marin comprend plusieurs capteurs spécialisés. L'antenne cylindrique située dans la partie inférieure du dôme formant la proue a une superficie plus importante et est plus sensible que celle des Rubis. Les sonars situés sur les flancs ont une superficie deux fois supérieure à ceux du Rubis et sont moulés dans des panneaux en caoutchouc, disposant de leur propre électronique pour transmettre les signaux sous forme numérique. La taille réduite des capteurs et la capacité de traitement accrue par rapport à la génération précédente améliorent la capacité du sous-marin à capter des sons, à déterminer la distance et l'azimut de leurs sources, et à détecter des transitions sonores très courtes.

Les Suffren disposent également d'antennes passives de nouvelle génération pour intercepter les signaux émis par les sonars actifs de navires de surface, de bouées ou d'avions de patrouille anti-sous-marine. Ces sonars sont situés sous de petits renflements sur la coque, au niveau de la partie supérieure du massif et sous la coque avant. Le Suffren emporte un sonar remorqué, identique à celui de la classe Rubis, qui sera remplacé par un nouveau modèle. Enfin, un sonar actif MOAS en forme de T, situé au-dessus de l'antenne cylindrique avant entre les tubes de lancement, est chargé de déterminer les obstacles à l'avant et de détecter d'éventuelles mines, en envoyant un signal de faible puissance à haute fréquence pour une discrétion maximale. Un téléphone sous-marin utilise la même technique pour transmettre voix et données sur quelques kilomètres.

En surface, le Suffren utilise des capteurs placés sur trois mâts rétractables. Le périscope traditionnel, qui traversait physiquement la coque épaisse, est remplacé par un système optronique. Ce dernier transmet les images recueillies par des caméras jusqu'aux consoles du centre opérationnel, ce qui supprime l'encombrement du périscope et permet de repositionner le PC opérationnel. Le mât optronique de veille (MOV) inclut une caméra haute définition, une caméra thermique, une caméra pour les faibles lumières et une caméra de secours, toutes rotatives pour une surveillance panoramique à 360°. Le mât optronique d'attaque (MOA), beaucoup plus fin pour réduire la détection et la traînée en surface, comprend également plusieurs caméras. Les deux mâts incluent des systèmes de guerre électronique.

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Le Suffren dispose de quatre tubes lance-torpilles et de vingt armes stockées en râtelier, pouvant atteindre vingt-quatre si les tubes sont également utilisés pour le stockage. Cette capacité est nettement plus importante que celle des Rubis (10+4), mais reste inférieure à celle de sous-marins d'attaque étrangers plus imposants. L'armement comprend des torpilles lourdes filoguidées F21 Artémis, d'une longueur de 6 mètres, un diamètre de 533 mm et une masse de 1 550 kg. Leur vitesse varie de 43 km/h à 93 km/h (50 nœuds), avec une portée de 50 km et une profondeur d'évolution entre 10 et 500 mètres. Le guidage est assuré par fibre optique et, en phase finale, par un système acoustique, et leur charge explosive est capable de détruire un grand destroyer.

Une capacité stratégique majeure du Suffren est le missile de croisière naval (MdCN), qui lui permet de frapper des cibles éloignées à plus de mille kilomètres à l'intérieur des terres. Ce missile de deux tonnes et sept mètres de long utilise une centrale inertielle, un radioaltimètre et un système de positionnement par satellite pour une précision de l'ordre du mètre. Équipé du MdCN, le SNA peut faire peser une menace constante et indétectable sur des cibles stratégiques. Le missile antinavire Exocet SM39 mod2 à changement de milieu est abrité dans une capsule étanche, éjecté par air comprimé via un tube lance-torpilles. À la sortie de l'eau, la capsule est éjectée et le moteur-fusée du missile est mis à feu pour un vol subsonique près de la surface, afin d'éviter la détection radar, frappant le navire avec une charge explosive lourde à une portée de 50 milles nautiques. Pour la survie, le Suffren est doté d'un système de contremesures électroniques NEMESIS (évolution de CONTRALTO) de Naval Group, avec des leurres Canto-S et des manœuvres évasives automatiques basées sur le principe de confusion-dilution.

Enfin, les Suffren pourront disposer d'un hangar de pont, parfois appelé valise sèche, fixé à l'arrière du kiosque. Ce hangar de onze mètres de long, trois mètres de large et 43 tonnes est maintenu au sec même en plongée profonde. Il comprend un sas pour permettre aux commandos d'y pénétrer depuis l'intérieur du sous-marin et de déployer plus facilement leurs véhicules comme des drones ou le PSM3G, offrant de nouvelles capacités pour les opérations spéciales.

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