Le roman "Plonger" de Christophe Ono-dit-Biot, œuvre marquante de la rentrée littéraire, s'est distingué par l'obtention du prestigieux Grand Prix du Roman de l'Académie française. L’Académie française, dans sa séance du jeudi 24 octobre 2013, a décerné son Grand Prix du Roman, d’un montant de 7 500 euros, à M. Christophe Ono-dit-Biot. Il a obtenu, au 1er tour de scrutin, 11 voix contre 4 voix à M. Thomas B. Cette reconnaissance illustre une facette de la réception de l'ouvrage, qui a par ailleurs suscité un éventail de réactions critiques, allant de l'enthousiasme à des réserves plus marquées. Le livre, publié aux éditions Gallimard, se présente comme une exploration des profondeurs de l'amour, de la perte et du voyage, thèmes universels abordés à travers le prisme d'une narration intime et sensorielle.
Le Contexte Narratif et la Quête de Vérité
Au cœur de "Plonger" réside une quête émouvante et complexe. L'intrigue débute par une révélation brutale : "Ils l’ont retrouvée comme ça. Nue et morte. Sur la plage d’un pays arabe. Avec le sel qui faisait des cristaux sur sa peau." Cet événement tragique, décrit comme « une provocation » et « une invocation » à écrire ce livre « pour toi, mon fils », propulse le narrateur, César, dans une introspection douloureuse. Un homme enquête sur la femme qu’il a passionnément aimée, Paz. Elle est partie il y a plusieurs mois, pour une destination inconnue, le laissant seul avec leur petit garçon, Hector. Quand le roman s’ouvre, on l’appelle pour lui dire qu’on l’a retrouvée morte, sur une plage, près des vagues, vraisemblablement noyée, dans un pays lointain au paysage minéral qui pourrait être l’Arabie.
Le narrateur se livre alors à une entreprise de mémoire et de transmission pour son fils. Pour son fils, à qui il doit la vérité sur sa mère, il remonte le fil de leur amour - leur rencontre, les débuts puis l’ascension de Paz dans le monde de l’art, la naissance de l’enfant - et essaie d’élucider les raisons qui ont précipité sa fin. Cette démarche est empreinte d'une conscience aiguë de la subjectivité de la mémoire et de l'expérience, comme en témoignent les propres mots de César : « Tout a commencé avec ta naissance. Pour toi. Tout a fini avec ta naissance. Pour nous. Moi, ton père. Elle, ta mère. Ta vie fut notre mort. La mort de ce nous, cette entité de chair et d’âme qui avait présidé à ta naissance : un homme et une femme qui s’aimaient. La vérité, ça n’existe pas, comme tous les absolus qu’on n’atteint jamais. Je ne peux te donner que ma vérité. Imparfaite, partiale, mais comment faire autrement ? » Ces réflexions posent d'emblée la question de la nature de la vérité dans le récit personnel et la difficulté de saisir une réalité objective.
Le roman, bien qu'il contienne un suspense tout au long du récit, n'est pas un thriller. L'enjeu est ailleurs : César, le narrateur, va se livrer à l’écriture de ce qui ressemble à un journal intime, adressé à son fils de quatre ans.
Les Personnages et la Dynamique Relationnelle
Au cœur de cette narration se trouvent deux personnages aux antipodes. Paz, la femme disparue, est décrite comme une figure solaire, inquiète et incroyablement douée. Elle était artiste, une photographe de talent vouée à la renommée mondiale. Elle étouffait en Europe, éprise d’une envie de découvrir le monde. Sa personnalité est celle d'une brune magnifique venue des Asturies en Espagne, dont le caractère allie sensibilité et explosivité. De l'autre côté, César, le narrateur, est un journaliste proche de la quarantaine, à la tête d’une rédaction parisienne. Il est dépeint comme étant assez blasé et refusant catégoriquement de quitter l’Europe, seul endroit où il se sent en sécurité. Lui qui a voyagé dans les quatre coins du monde ne veut désormais plus quitter le Vieux continent.
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Leur histoire d'amour est celle de deux êtres que tout oppose. Leur couple repose sur de lourds contresens. Leur histoire a commencé avec un article de César à propos du travail de Paz, qui lance la carrière de la photographe. Mais le journaliste a interprété le contraire de ce que l’artiste voulait signifier à travers ses clichés. Cette opposition fondamentale entre le désir d'enracinement de César et l'appel du large de Paz est une source constante de tension dans leur relation. Un critique note cette divergence : elle est artiste, dans la vingtaine, passionnée, solaire et veut profiter de tout ce que le monde a à offrir ; lui est journaliste, âgé d’une quarantaine d’années, assez blasé et refuse catégoriquement de quitter l’Europe.
Le drame survient lorsque Paz se retrouve enceinte, une grossesse que certains lecteurs ont jugée "manigancée par César" lors d’un épisode "absolument peu plausible." Cette situation ajoute une couche de complexité au portrait de César, le dépeignant comme un personnage "tête à claque" qui "a toujours un avis sur tout, qui impose une grossesse à sa femme et s’étonne de la voir dépérir." Le narrateur, craignant de faire l'amour à sa compagne enceinte, de peur que son vit cogne « la petite tête qui est à l’intérieur » (p. 262), révèle des nuances de caractère qui ne manquent pas d'interpeller. Pourtant, le roman explore également la volonté d'être sincère, et de décrire, devant son propre enfant dont on fait le futur réceptacle de son témoignage, la décrue, finalement mystérieuse (sauf pour l'auteur : fichus requins !) d'un amour autrefois fusionnel entre un homme et une femme.
Une Odyssée Géographique et Sensorielle
"Plonger" est également un roman du voyage et du dépaysement, une plongée poétique aux quatre coins du monde. Malgré son attachement à l'Europe, le narrateur offre au lecteur une immersion dans diverses contrées. L’expérience géographique est charnelle et s'incarne particulièrement dans la description des Asturies, terre d’Espagne où l’on boit du cidre. Christophe Ono-dit-Biot réussit à transmettre la passion d’un pays : les Asturies. Gijon est présentée comme la ville érotique par excellence selon César : “Oviédo avait du charme, mais Gijon, elle donnait envie de faire l’amour.” Cette sensualité asturienne est incarnée par la photographe elle-même : “Gijon pour moi, c’est ta mère, vibrante, tempétueuse, aquatique.” Le roman donne aussi à sentir l’histoire des Asturiens, ce peuple celte, rude, qui s’est soulevé contre l’invasion des Maures au VIIIe siècle, et contre Franco au XXe. À travers des descriptions évocatrices, on pourrait presque goûter aux jouissances dont regorge cette belle région : “et sur cette table de bois, une tortilla jaune comme un soleil, des poivrons marinés dans l’huile d’olive suave, du jamon belli ta charnel à souhait.” Par ces descriptions de ses plaisirs, César transmet à son fils une éthique du corps, exhortant à “en tirer les plus belles sensations“, à “le travailler pour qu’il soit beau et lumineux.”
En gardant cette épaisseur sensorielle, le roman traverse diverses contrées, de l'Asie du sud-est au Moyen-Orient, en passant par le Liban, Venise, la Corse, Montmartre, et les côtes du Havre. La richesse de ces lieux crée une toile de fond pour la narration, où la beauté et la diversité du monde contrastent avec la quête intérieure des personnages. On y découvre des lieux exotiques comme les sources chaudes d’Abou Shourouf, au cœur de l’oasis de Siwa, aux portes de la Libye, là où Alexandre le Grand reçut confirmation par l’oracle des prêtres de Zeus Ammon qu’il était bien destiné à régner sur l’Égypte (p. 132). Le regard poétique du narrateur s’arrête sur les côtes du Havre, une rencontre entre la Manche et l’industrie, entre nature et culture. On y voit “la mer, verte, pimentée d’écume, avec au large la silhouette des pétroliers qui glissent comme des baleines repues” (p. 281). Ce mélange de paysages lointains et familiers, de culture et de nature, constitue une des forces du roman.
Le narrateur se plaît à évoquer des souvenirs de voyages marquants : « Elle m’a demandé si j’avais voyagé. Je lui ai dit que oui. J’ai parlé de l’opium birman et de la femme-tigre, de ce vieil homme allongé, de sa longue pipe noire, de sa petite-fille qui lui préparait l’ustensile, des étoiles qui dans ce ciel du Triangle d’or avaient pour moi le visage d’une promesse, j’ai parlé de la drogue ascétique du mont Athos, des nuits passées au milieu des icônes à me gorger l’âme d’encens sous les yeux du Christ pantocrator, avec sous mes pieds cent mètres plus bas le bruit des vagues de la mer Égée. J’ai parlé des villages du Panshir et du Salto Angel, la plus haute chute d’eau du monde, des toits du Caire où je dormais en dilapidant ma sueur, et de cette secte indienne près de Trivandrum, dans le Kerala, où m’avait emmené par erreur mon ami Jules, et d’où je m’étais échappé avec une gamine de dix-sept ans - j’en avais dix-huit » (p. 97). Ces passages, bien que parfois jugés "réclame pour guide touristique", enrichissent l'immersion et la dimension exploratrice du roman.
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Le Style et l'Écriture : Entre Maîtrise et Critiques
Le style de Christophe Ono-dit-Biot a suscité des appréciations contrastées. Certains ont souligné la "poésie et le phrasé du romancier", affirmant que l'auteur "déploie sa plume, magnifiquement". Le rythme narratif du début est d’ailleurs décrit comme prometteur. L’auteur déploie un sens aigu de la comparaison, où l’image renvoie à des objets du quotidien, comme lorsque César contemple le ventre de Paz, enceinte et pleine de désirs d’ailleurs. L’observation marie acuité et précision : “Les nuages flottaient dans le ciel comme des particules de mousse à raser dans un lavabo“.
Cependant, une part significative de la critique s'est concentrée sur ce qui est perçu comme une utilisation abondante et parfois excessive de clichés et de banales vérités. L'auteur, il est vrai, complexifie quelque peu la trame passablement simple de son roman en y ajoutant de pieuses banalités sur la paternité. Il déploie une "science insoupçonnable du cliché", visant à rassurer un lecteur qui aime la nullité, en lui montrant qu'il n'a strictement rien manqué, de son roman comme de la série. Ainsi enchaîne-t-il, assez modérément quoique de façon régulière, les clichés. Dès la toute première page du roman, on trouve des expressions telles que cette perle "secrétée par un bulot cuit plutôt qu’une huître" : « La vérité, ça n’existe pas, comme tous les absolus qu’on n’atteint jamais » (p. 17). D'autres exemples abondent : « Certaines minutes durent des vies » (p. 23), utilement filé par un « Certains couloirs sont des tunnels » à la page suivante. Le fils du narrateur ne pouvant donc qu’être « ce dynamitage en règle de tout ce qui était [s]a vie ces dernières années » (p. 27), le père ne pouvant que promettre, par conséquent, de « toujours essayer de comprendre [s]es références culturelles [et de] ne jamais fermer [s]a porte sur [s]on monde », même quand son marmot devenu grand se moquera, il faut bien s’y attendre, de son géniteur (p. 29).
Relever tous les clichés utilisés par Ono-dit-Biot comme autant de bornes kilométriques sur une autoroute belge, donc morne, nous conduirait, sans doute, à scrupuleusement mentionner la presque totalité des 444 pages du roman. Le cliché peut être servi à toutes les sauces, s’infiltrer dans la moindre phrase onoditbienne, du moment qu’il est susceptible de servir de trame, voire d’article tout entier à une journaliste de Femme actuelle. Cette dernière relèvera avec gourmandise, voire lassitude si elle a par ailleurs lu d’autres romans publiés par Gallimard ces dernières semaines, cette platitude consternante : « Il y a dans l’accent de banlieue le ton canaille que n’ont plus les Parisiennes depuis que Paris n’est plus populaire, et que son bitume ne grouille plus que de filles interchangeables à frange et à ballerines, à la diction lassée-lassante » (p. 36).
Un autre type de cliché est le cliché audacieusement humoristique, saupoudré d’un zeste métaphorique : « J’écrivais aussi des romans. Mais à l’époque, j’avais arrêté, parce que écrire un roman est un marathon, et que j’avais préféré me mettre au sprint » (p. 41). Il y a aussi le cliché qui ravira les petits apôtres d’une nostalgie des temps anciens point trop pesante, puisqu’elle est délicatement enrobée, comme un bonbon acidulé, d’un nappage de vitalité progressiste : « Je veillais sur les marches de l’ancien monde, puisais aux vieilles sources et les mêlais aux eaux pétillantes de la modernité pour concevoir mon propre cru » (p. 45). Le narrateur étant de toute façon, c’est entendu, un homme moderne, donc un paumé jouisseur et bavard, qui se sent vivant quand la beauté de la vie lui vrille la rétine (cf. p. 56). Cette beauté est représentée, dans l’ordre ou le désordre, par une belle femme, une belle plage, une belle sculpture, une belle peinture, une belle recette de cuisine, un beau requin (mais oui). Un exemple frappant de cette tendance est la description de Paz cuisinant : « À côté, Paz [une belle femme, qui porte toujours des stilettos (cf. p. 177), même lorsqu’elle repasse] cuisinait. Des ondes d’amour me parvenaient de la cuisine. Car quelqu’un qui fait pour vous la cuisine vous veut forcément du bien » (p. 75). Le questionnement critique "Quel vieux grincheux oserait contredire Christophe Ono-dit-Biot qui avance, tel un Gauvain préparé pour une publicité d’Hugo Boss, armé de son brushing de platitudes destructurées ?" illustre l'agacement de certains face à cette profusion.
L'auteur est également à l’aise avec le double cliché vrillé, ce dont nous aurions dû nous douter étant donné son aptitude évidente pour les mouvements stylistiques les plus vertigineux, les exacerbations gravitationnelles les plus inquiétantes. Une phrase est citée pour illustrer ce point : « J’ai tenté de tuer le temps mais c’est lui qui m’a tué. La vie n’avait aucune saveur si je ne la vivais pas avec elle » (p. 145). Ou encore : « Je descendais de plus en plus bas, au supplice, tandis que le véhicule gravissait courageusement la côte de Montmartre, Mons martyrum, le mont des Martyrs » (p. 170). Ces observations tendent à montrer qu'Ono-dit-Biot complexifie quelque peu la trame passablement simple de son roman. Un critique signale que le rédacteur pour revue de détente se laisse parfois aller à de petites vulgarités, comme s’il lâchait un pet sonore en plein milieu d’un raout de prix littéraire : « Phuket, c’étaient les palmiers, l’eau cristalline, les massages et la vie nocturne trépidante et pas chère. Les délicieuses nouilles aux crevettes. Les délicieuses crevettes où tremper sa nouille » (p. 154).
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Thèmes et Réflexions Sous-jacentes
Le roman, derrière sa quête personnelle, aborde plusieurs thèmes contemporains et réflexions sociétales. L'auteur semble un peu plus réactionnaire que son confrère cacographe, apôtre du tiers-mondisme de salon parisien, puisqu’il s’interroge, bien des fois, sur les dérives de la société de vitesse et d’oubli qui est la nôtre. Christophe Ono-dit-Biot prend tous les risques intellectuels lorsqu’il n’hésite pas ainsi à écrire : « Je ne crois pas, en effet, que notre époque puisse se raconter sous la forme d’un roman. La seule chose qui y soit continue, c’est l’interruption » (p. 257). Cette observation est paradoxalement nuancée par des actions du narrateur lui-même : « Tu vois, ce que j’aime, c’est que depuis que je suis dans les Asturies, je n’ai pas une seule fois regardé mon téléphone portable. Sauf pour googliser Paz » (p. 85), ajoutant ainsi une touche de cette interruption pourtant décriée par l’auteur.
L'œuvre se penche également sur la masculinité moderne et ses attentes, avec un narrateur qui cultive une "culture de mâle moderne de complexion exclusivement germanopratine". Cela se traduit par des références spécifiques à la mode, comme les plus beaux modèles de robes (Missoni, cf. p. 139) qu’une femme éprise de son généreux bienfaiteur se doit de porter en toute occasion, même lorsqu’elle lui confectionne une quiche ou qu’elle déguste une glace dont le parfum ne peut qu’être au yuzu (cf. p. 132).
La critiquette très légèrement réactionnaire de l’auteur, y compris contre le journalisme contemporain qualifié de « suivisme » (cf. p. 256) ou les soixante-huitards (cf. p. 251), tout comme son tropisme superficiellement apocalyptique (cf. pp. 204, 232), fait partie des facettes thématiques de l'ouvrage. Il est vrai que la vilaine modernité est souvent dépeinte comme voulant à tout prix éradiquer les derniers lieux où la beauté a trouvé refuge, comme le « café Moixt de Pollença, sa treille mécanique et ses petits vieux qui refont le monde sous une enseigne pour la bière Estrella » ou bien le « restaurant Ca’s Patro March, à Deia, suspendu au-dessus des flots azur, à l’ombre des montagnes de la Serra de Tramuntana, où l’on se régalait de calmars grillés en regardant les gamins s’élancer dans l’eau limpide depuis les rochers, comme à Acapulco » (p. 204). Ces descriptions, tout en étant des appels au voyage, soulignent une nostalgie d'un monde moins impacté par la modernité.
Art et Symbolisme
L’art est omniprésent dans le roman, lui apportant une vraie valeur ajoutée. Paz est une artiste, une photographe, et son travail est un élément déclencheur de l'intrigue et de la relation avec César. Dans son histoire contemporaine, l’écrivain glisse beaucoup d’éléments de la mythologie et de l’antiquité. La poésie visuelle de ce roman joue avec les symboles. Le petit Hector qui nage dans le ventre de Paz, a été conçu dans le ventre d’une baleine, œuvre de l’artiste contemporain Loris Gréault. Le jeu symbolique se traduit par des successions de mises en abyme. Lors d’une exposition au Musée du Louvre, des visiteurs viennent contempler des photographies de Paz. Le roman intègre aussi des références à des œuvres d'art spécifiques, comme la magnifique statue « Boy with Frog » que le narrateur a pu admirer lors d’un séjour à Venise. Ces éléments artistiques et symboliques tentent de conférer une profondeur supplémentaire au récit, bien que certains y aient vu des longueurs bavardes, notamment sur l'art contemporain.